Les polytechniciens et la bataille de Paris en 1814

Si la participation des élèves de Polytechnique à certains combats historiques, comme ceux des Trois Glorieuses, est bien connue, leur participation à la défense de Paris en 1814 l’est moins. En voici donc le rappel, et celui des mérites qui ont été les leurs et qui valent au drapeau de l’École de porter la mention Défense de Paris 1814.
Fin 1813, la France est menacée. Après la terrible bataille de Leipzig, les Alliés ont atteint le Rhin et sont prêts à déferler sur Paris. Face à la menace, Napoléon tente d’organiser la défense du pré carré. Faisant feu de tout bois, il renforce tant bien que mal son armée et mobilise la Garde nationale. Le 12 janvier 1814, un décret ordonne ainsi la formation d’un corps d’artillerie de la Garde nationale pour la défense de Paris fort de 12 compagnies, dont 3 formées par les étudiants de l’École polytechnique.
L’Empereur précise que « ces 12 compagnies pourront servir, chacune, six pièces de canon. Les batteries servies par l’École polytechnique seront les mieux soignées parce qu’elles sont susceptibles d’aller à 3 ou 4 lieues de Paris et de faire un brillant service. » Commandées par le colonel Greiner, commandant de l’École polytechnique, les trois compagnies des capitaines Richard, Redon et Bourdillet comptent 3 lieutenants, 4 tambours (des spécialistes mis à disposition de l’École par l’artillerie) et 335 sous-officiers et canonniers (qui sont les polytechniciens).

La dernière bataille
Paris, 30 mars 1814. Le canon tonne dans l’est et le nord de la capitale. Les Alliés, Autrichiens, Russes, Wurtembergeois et Prussiens, atteignent enfin la ville après plusieurs semaines d’une rude campagne dans les plaines de Champagne, au cours de laquelle Napoléon leur a mené la vie dure. Perçant à jour les intentions de l’Empereur, qui souhaite les attirer vers l’est, ils ne laissent qu’un rideau de troupes devant lui pour déferler vers Paris. Ils sont près de 100 000. La situation dans la capitale est désespérée : les fortifications sont en piteux état, le moral est bas et les troupes ne sont pas suffisamment nombreuses.
Parmi les quelque 40 000 hommes présents pour la défense de Paris, une poignée de braves sans expérience militaire va se couvrir de gloire. Ce sont les trois compagnies de canonniers constituées par les élèves de l’École polytechnique qui sont mobilisées pour défendre la ville. Ils sont un peu plus de 300, épaulés par 30 pointeurs expérimentés de la Garde impériale, à constituer, sous le commandement du major Evain (X1798), un officier aguerri ayant servi dans la Garde impériale, une réserve mobile de 28 pièces d’artillerie.
Une position à défendre
Installés à la barrière du Trône, actuelle place de la Nation, à l’extrême droite des positions tenues par les troupes du maréchal Marmont, les jeunes artilleurs ont pour mission d’empêcher les troupes alliées de déborder l’armée française. Alors que la bataille fait rage sur sa gauche, le major Evain reçoit l’ordre de se porter sur la route de Vincennes pour menacer le flanc des colonnes ennemies, qui se dirigent vers les Buttes Chaumont. Soutenus par quelques gendarmes à cheval, les polytechniciens se mettent en route, en file, puis prennent position au croisement de la route de Vincennes et du chemin de Charonne à Saint-Mandé.
Les pièces d’artillerie sont alors mises en batterie de façon à menacer les abords sud de Charonne, de Bagnolet et de Montreuil, puis ouvrent le feu sur le 2e corps de cavalerie russe du comte de Pahlen, l’obligeant à s’éloigner. L’artillerie ennemie réplique faisant ses premiers blessés du côté français. La position des canons du major Evain, orientés au nord, expose dangereusement son flanc droit, ce qui n’échappe pas à l’œil aguerri des Russes. Les uhlans de Pahlen profitent alors habilement du terrain pour s’approcher des canons sans être vus. Les quelques gendarmes assurant la flanc-garde de la batterie découvrent soudain la menace et se replient précipitamment, donnant l’alarme.

Un baroud d’honneur
Les deux pièces qui occupent l’extrémité de la batterie, placées perpendiculairement au front principal, ont le temps de tirer une salve avant d’être submergées par les Russes. Les artilleurs résistent et une furieuse mêlée s’ensuit. Deux tambours sont tués, percés par les longues lances des uhlans, tandis qu’un lieutenant et 11 polytechniciens sont blessés. Le major Evain ordonne la retraite et les Russes restent maîtres des deux canons, faisant dans le même temps 6 prisonniers.
Les Français tentent de se replier vers la barrière du Trône sous la protection de quelques canons, lorsqu’un escadron du 7e régiment de cuirassiers, posté près de la barrière, charge les uhlans. Forts de ce soutien inespéré, les polytechniciens se ressaisissent et soutiennent cette contre-attaque de leurs pièces. L’un d’eux, Malpassuti, ancien fourrier du 6e Croate, s’empare du cheval d’un Russe qu’il vient de tuer, pour se joindre aux cuirassiers. Les Russes sont repoussés et les canons perdus sont repris. Les Français reprennent alors position à la barrière du Trône d’où ils continuent d’accabler les masses ennemies de boulets. Ils tiennent jusqu’à la nuit.
Le prix du sang
Ce baroud d’honneur n’aura cependant pas suffi : la capitulation des troupes françaises est signée le 31 mars à 2 heures du matin par les maréchaux Mortier et Marmont. Le général d’Aboville, commandant l’artillerie de l’armée chargée de la défense de Paris, ordonne alors au major Evain de suivre la retraite de l’armée vers Fontainebleau, avec ses vaillants artilleurs. Plus des deux tiers des polytechniciens ne peuvent suivre les troupes et se réfugient chez des parents ou des amis. Ils ne sont finalement que 76 à rejoindre Fontainebleau.
“Malgré leur inexpérience, ils ont fait preuve d’une efficacité certaine.”
Au cours de cette bataille, l’une des plus sanglantes des guerres de l’Empire, les élèves de l’École polytechnique ont servi avec honneur. Malgré leur inexpérience, ils ont fait preuve de courage et d’une efficacité certaine, conservant tout au long de la journée la position qui leur avait été confiée. Leurs pertes furent sensibles, puisqu’ils eurent à déplorer la mort de deux tambours. Ils comptent également 20 blessés (les élèves Deroys, Léger, François, Leclerc, Garcerie, Lenfant, Dandelin, Castaignède, Villeneuve, Cournand, Salomon, Petit, Bonneton, de Cullion, Dupuis, Houeau, Reydellet, Moultson et Menjaud), dont un officier (le lieutenant Rostan), et 6 prisonniers (les élèves Becquey, Forfait, Dorsenne, Duclos, Proust et Payn).
La reconnaissance des mérites
Le nouveau régime ne s’y trompe pas : le 5 août 1814, une ordonnance royale rend justice à la bravoure de l’armée et de la Garde nationale de Paris. Louis XVIII décide dans la foulée d’accorder la Légion d’honneur aux plus méritants. Le capitaine trésorier Marielle est désigné, pour avoir rempli les fonctions d’adjudant-major des trois compagnies d’artillerie, de même que trois combattants : le sergent-major Petit, l’élève Malpassuti et le sergent de Cullion.
Napoléon non plus n’oublie pas le fait d’armes des polytechniciens et les Cent-Jours lui donnent l’occasion de récompenser les plus braves. Le 27 mars 1815, l’Empereur se rend à l’École polytechnique. Après avoir passé en revue les élèves, il les félicite pour leur participation à la défense de Paris et en profite pour décorer deux polytechniciens blessés lors des combats : les élèves Houeau et Bonneton. Après Waterloo et la seconde abdication de Napoléon, Louis XVIII annulera cette décision.
Depuis 1901, l’École polytechnique peut fièrement arborer sur son drapeau l’inscription Défense de Paris 1814.





