Les polytechniciens académiciens français au XIXe siècle

Les académiciens français passent pour immortels, mais cela ne leur garantit pas pour autant une place dans la mémoire collective. C’est ce qu’on constate en se concentrant sur ceux qui, au XIXe siècle, sortaient de Polytechnique… Voici donc l’occasion de se rafraîchir la mémoire, avec la biographie résumée des six qui ont été dans ce cas. On y trouve des célébrités, et d’autres personnalités moins connues, bien qu’ayant en leur temps joui d’un prestige certain. Sic transit…
Six polytechniciens sont entrés au XIXe siècle à l’Académie française, selon le décompte incontesté de la Sabix (cf. bulletin n° 660 de 2010). On en dénombrera neuf pour le siècle suivant puis, sauf erreur, à ce jour deux seulement pour notre XXIe siècle (V. Giscard d’Estaing (X44) en 2003, suivi d’Antoine Compagnon (X70) élu au fauteuil 35 fin 2022). Bien effacé des mémoires contemporaines, le portrait des premiers, dans l’ordre d’entrée à l’École, met en valeur des personnalités aux parcours variés, avec deux savants, un prêtre et un homme politique, et deux carrières similaires aux frontières alors moins définies entre la haute administration et la politique, mais assurément historiens.
Jean-Baptiste Biot (X1794)

Jean-Baptiste Biot d’après Boilly.
© Gallica – BnF
Né à Paris en avril 1774, il s’engage à 18 ans comme canonnier et participe à la victoire de Hondschoote, près de Dunkerque, le 8 septembre 1793, avant d’entrer à l’École des ponts en janvier 1794, puis en fin de cette même année à l’École centrale des travaux publics, version initiale de l’X, avant de revenir terminer l’École des ponts. Il s’oriente toutefois vers l’enseignement, comme professeur de mathématiques à l’école centrale (lycée) de l’Oise pendant quatre ans, mais dès novembre 1800 il remplace comme professeur de physique et de mathématiques, au Collège de France, le titulaire démissionnaire.
À Polytechnique il sera examinateur (1799-1806) et siègera quelques années au conseil de perfectionnement et au jury du concours d’entrée. Il instaure la chaire d’astronomie de la faculté des sciences en 1809 et soutient une thèse de docteur ès sciences. Il sera doyen de ladite faculté en 1840 et sera nommé professeur honoraire en 1849, à 75 ans.
En physique, il a trouvé les lois de la rotation du plan de polarisation de la lumière, et on lui doit, en thermique, des travaux sur la conduction de la chaleur dans une barre métallique, avec l’introduction du « nombre de Biot », adimensionnel. Astronome adjoint puis titulaire au Bureau des longitudes, il effectue des campagnes de mesure de l’arc du méridien, en Écosse et aux Shetland, en Illyrie et aux Baléares, après avoir documenté la chute d’une météorite près de L’Aigle (Orne) en 1803, année où il entre à l’Institut, future Académie des sciences. Esprit très ouvert sur l’étranger, en raison de ses campagnes scientifiques, J.-B. Biot deviendra correspondant ou titulaire dans maintes sociétés savantes dans toute l’Europe, de Turin à Moscou. Il est reçu au fauteuil 12 de l’Académie française en avril 1856. Il décède à Paris six ans plus tard, en février 1862.
Son fils Édouard, reçu au concours de l’X en 1822, décline d’en suivre la scolarité pour se former… tout seul. Il participe avec Marc Seguin à la construction du chemin de fer Saint-Étienne-Lyon, son père vérifiant les calculs de pente et d’arasement, avant de se passionner pour la Chine, devenant un sinologue distingué, mais il meurt à 46 ans.
Louis-Clair de Sainte-Aulaire (X1794)

Louis-Clair de Beaupoil, comte de Sainte-Aulaire, naît en 1778. Il interrompt ses études à l’École des ponts pour participer à la première promotion de l’École centrale des travaux publics, comme son condisciple J.-B. Biot. Il retourne ensuite à l’École des ponts et intègre le corps des ingénieurs géographes. Dans des conditions non retrouvées par le rédacteur, il devient « chambellan » de l’Empereur Napoléon, avant sa nomination en qualité de préfet de la Meuse le 12 mars 1813, à 35 ans. Il est promu préfet de la Haute-Garonne à Toulouse le 9 novembre 1814, mais démissionne le 4 avril 1815.
Il entame alors une carrière politique comme député de la Meuse d’août 1815 jusqu’en septembre 1816, puis du Gard de 1818 à 1823. Il revient dans la Meuse où il est élu en 1827 mais est battu deux ans plus tard. Sous la monarchie de Juillet, il opte pour la diplomatie, comme ambassadeur à Rome auprès du Pape en 1831, puis lors d’un long séjour à Vienne de décembre 1832 à septembre 1841, avant d’enchaîner comme ambassadeur à Londres jusqu’en 1847 (un de ses descendants, Charles de Beaupoil, le sera aussi en 1921-1924, après l’Espagne (1920) et la Roumanie durant la guerre, à partir de 1916, ayant été antérieurement un collaborateur de Lyautey).
Louis-Clair entre à l’Académie française en 1841 comme historien, ayant publié une Histoire de la Fronde, Les Derniers Valois, les Guises et Henri IV, des Considérations sur la démocratie et… une traduction du Faust de Goethe. On se contentera de signaler in fine que Sainte-Aulaire est le nom d’une commune de Corrèze, mais que le « e » muet entraîne souvent à écrire à tort ce patronyme sous la forme Saint-Aulaire, qui est contraire à la pratique du comte lui-même, dans l’édition de tous ses ouvrages notamment.
Prosper de Barante (X1798)

Amable-Guillaume-Prosper Brugière, baron de Barante, naît à Riom en juin 1782 où son père Claude-Ignace (1755-1814) est trésorier général : il deviendra le premier préfet de l’Aude en 1800. Prosper de Barante entre à l’X en 1798 dans sa dix-septième année, puis aide son père à Carcassonne avant de devenir auditeur au Conseil d’État, en mars 1806. Il est aussitôt envoyé en mission en Espagne, à Dantzig puis à Varsovie, et devient sous-préfet de Bressuire dans les Deux-Sèvres le 8 juillet 1807, à peine âgé de 25 ans. Il est promu directement préfet de la Vendée 19 mois plus tard, le 1er février 1809, chargé de la construction de la nouvelle préfecture de la Roche-sur-Yon. Muté à Nantes comme préfet de la Loire-Inférieure le 12 mars 1813, il y reste jusqu’au 20 mars 1815, démissionnant par fidélité à Louis XVIII.
Au retour définitif du roi, il est nommé conseiller d’État et surtout, le 14 juillet 1815, devient le secrétaire général du ministère de l’Intérieur où il sert sept ans d’affilée, avant d’assumer quelques années la fonction de directeur général des Contributions indirectes.
Entretemps, il avait contribué – sinon même écrit, selon Anatole France – à la rédaction des Souvenirs de la guerre de Vendée (de la marquise de La Rochejaquelein, veuve du général vendéen Lescure), puis établi un Tableau de la littérature française au XVIIIe siècle, publié anonymement, ouvrage vivement loué par Madame de Staël, et s’était marié avec Césarine d’Houdetot : leur fils né en 1816, Prosper-Claude-Ignace-Constant embrassera une carrière préfectorale, à la tête du département de l’Ardèche en 1846-1848, avant d’opter pour une carrière politique en qualité de député puis de sénateur du Puy-de-Dôme.
Un de ses fils sera aussi sous-préfet, notamment à Compiègne, soit quatre générations successives en ligne directe dans le corps préfectoral. Parallèlement, Prosper de Barante avait été élu au suffrage censitaire dans le Puy-de-Dôme et en Loire-Inférieure, siégeant dans la minorité libérale, appartenant au courant dit « doctrinaire », mais il en est évincé lorsque le minimum d’âge pour siéger est élevé à 40 ans à l’automne 1815. Commissaire du gouvernement pour le budget, il fait instaurer le monopole des tabacs, après le rétablissement des contributions indirectes supprimées sous les Cent-Jours. Il deviendra pair de France héréditaire, donc siégeant à la chambre haute, dès le 5 mars 1819.
Poursuivant ses travaux historiques malgré ses intenses fonctions administratives, il publie en 13 volumes une Histoire des ducs de Bourgogne de la maison de Valois qui connaît un vif succès dans l’opinion, ce qui lui ouvre les portes de l’Académie française en juin 1828 au fauteuil 33, avec une épigraphe latine caractéristique de l’œuvre : « Scribitur ad memorandum, non ad probandum » : j’écris pour raconter une histoire, pas pour la démontrer… Sous la monarchie de Juillet, il devient ambassadeur, à Turin en octobre 1830 puis à Saint-Pétersbourg en 1835 : il influencera la rédaction de la fameuse relation sur l’état de la Russie par le marquis de Custine de 1839. Il est rappelé à Paris en 1842 à la suite d’un incident, ne retournera pas sur place mais restera sans successeur jusqu’en 1848. Il reçoit le cordon de grand-croix de la Légion d’honneur en 1846.

de la maison de Valois, 1364-1477. Tome 9, par M. de Barante.
Il se retire de la vie publique dès la révolution de février 1848, dans son château de Barante, commune de Dorat, y accueillant des personnalités toujours admiratives d’une bibliothèque de plus de 60 000 volumes et contribuant à la fondation de la première Société de secours mutuel à Thiers, la sous-préfecture voisine, avec ses nombreux couteliers. Il meurt sur place, largement octogénaire, en 1866.
Le parallèle de cette carrière préfectorale puis diplomatique avec un intermède politique et des travaux historiques entre les deux académiciens Prosper de Barante et Sainte-Aulaire est frappant.
Alphonse Gratry (X1825)

Le successeur de P. de Barante au fauteuil 33 de l’Académie française est un autre polytechnicien, Alphonse Joseph Auguste Gratry. Né en 1805, après une prime enfance à Magdebourg (capitale du Land de Saxe-Anhalt), il termine ses études secondaires en étant lauréat du Concours général, en rhétorique pour le discours en latin et avec deux premiers prix de dissertation, en français et en latin. D’une famille de militaires (grand-père, père et oncle) proches de l’athéisme, il trouve la foi à dix-sept ans et demi. Ce pur littéraire, « pour se forger des armes savantes pour la gloire de Dieu et la défense de la foi », prépare et réussit le concours d’entrée à l’X en une seule année !
À la sortie de l’École, un héritage ainsi que le mariage avantageux de sa sœur lui permettent de se consacrer entièrement à sa vocation religieuse. Séminariste à Strasbourg, il devient professeur de rhétorique au petit séminaire de cette ville en 1832. Il y rédige en 1840 le livret d’un opéra qui salue l’érection de la statue locale de Gutenberg, avant de prendre la direction du collège Stanislas à Paris la même année, lui donnant un fort rayonnement, ce qui sera reconnu par la croix de la Légion d’honneur en 1845. Ses activités religieuses l’incitent à se contenter de l’aumônerie de l’École normale supérieure, entre 1846 et 1851, tout en devenant docteur ès lettres de l’université de Strasbourg (1840), puis en théologie (université d’Aix, 1846). Il détiendra une chaire de « morale évangélique » en Sorbonne, en 1863.
À partir de 1852, il consacre l’essentiel de son temps au développement de la Société de l’oratoire de Jésus, fondée par le cardinal Pierre de Bérulle au XVIIe siècle et dissoute en 1792, selon le modèle anglais contemporain du cardinal Newman : « une société de vie apostolique de droit pontifical », distincte de l’ordre religieux de l’Oratoire. Il multiplie la rédaction d’ouvrages exclusivement consacrés à des thèmes religieux, plus d’une douzaine. L’abbé Gratry passe en outre pour un des plus brillants prédicateurs de son temps, rivalisant avec H. Lacordaire et rappelant Malebranche, sinon Bourdaloue et Bossuet, dans les siècles antérieurs. Il l’emporte au deuxième tour sur Théophile Gautier en 1867 pour l’élection au 33e fauteuil de l’Académie française. Il se rapproche de Frédéric Passy (premier Prix Nobel de la Paix, en 1901, conjointement avec Henri Dunant, le fondateur suisse de la Croix-Rouge) dans la recherche de la paix universelle, publiant La morale et la loi de l’Histoire.

Il disparaît cependant dès février 1872 d’un cancer de la gorge, en cure chez des amis alsaciens, à Montreux en Suisse. L’épitaphe de sa tombe au cimetière du Montparnasse : « Je suis le serviteur et l’adorateur de la Vérité seule », semble conforme à son ouverture d’esprit.
Joseph Bertrand (X1839)

Joseph Louis François Bertrand voit le jour à Paris le 11 mars 1822. Il montre une précocité intellectuelle hors du commun, parlant latin à neuf ans, puis suivant en auditeur libre les cours de Polytechnique dès deux ans plus tard, paraît-il. Baccalauréat, licence et doctorat ès sciences à 17 ans ! avec une thèse sur la théorie mathématique de l’électricité en 1839. Cas unique dans l’histoire de l’École d’un candidat déjà docteur de l’Université, il entre à l’X major du concours la même année, sort dans le corps des Mines, tout en étant premier du premier concours d’agrégation de mathématiques, en 1841.
Son père Alexandre, né en 1795, avait été reçu au concours de l’X en 1813… sans rejoindre, puis à nouveau à celui de 1814 pour en… démissionner après les Cent-Jours, avant d’entreprendre des études de médecine avec une thèse remarquée en 1819. Il cofondera Le Globe où il écrit comme journaliste scientifique et introduit la publication des comptes rendus des séances de l’Académie des sciences. Son frère ainé, Alexandre Louis Joseph (1820-1902), normalien, deviendra un archéologue distingué, fondateur et directeur trente-cinq ans durant du musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye. Trois fils de Joseph Bertrand intègreront à leur tour l’école de la Montagne Sainte-Geneviève : Marcel-Alexandre (X1867, corpsard Mines, sera un géologue de très grande réputation, spécialiste de l’orogenèse et découvreur des « nappes de charriage »), ainsi que ses frères Joseph-Désiré (X1873) et Léon-Gratien (X1878).
Joseph Bertrand se consacre d’emblée à l’enseignement, professeur de mathématiques au lycée Saint-Louis, répétiteur, examinateur puis professeur d’analyse à Polytechnique dès 1852, maître de conférences à l’École normale supérieure ; il succède à J.-B. Biot (cf. supra) à la chaire de physique et mathématique du Collège de France en 1862. Parallèlement il poursuit ses recherches en mathématiques, singulièrement en géométrie des surfaces, rédigeant de nombreux mémoires et ouvrages, proposant conjectures et divers théorèmes qui portent son nom. Il entre à l’Académie des sciences en 1856 (section de géométrie) et en devient secrétaire en 1874.
Il succède au fauteuil 40 de l’Académie française à J.-B. Dumas fin 1884 et sera remplacé par Marcellin Berthelot, deux illustres chimistes. En effet il s’était intéressé à l’histoire des sciences avec un ouvrage sur Arago et sa vie scientifique en 1865. Devenu « immortel », il rédigera une biographie de d’Alembert en 1889, suivie d’une sur Blaise Pascal l’année suivante. Grand-croix de la Légion d’honneur en 1896, il s’éteint en avril 1900.
Charles de Freycinet (X1846)

Né à Foix en novembre 1828, Charles, Louis de Saulces de Freycinet entre à Polytechnique dès 1846, en sort sixième et peut opter pour le corps des Mines qui propose le double des places de l’année précédente. Il exerce comme « ingénieur ordinaire » à Mont-de-Marsan, Chartres, puis Bordeaux. Il obtient en 1858 un congé illimité pour devenir « chef d’exploitation » à la Compagnie des chemins de fer du Midi : il y calcule la pente du tracé des voies nouvelles en fonction du coût économique estimé, publiant en 1861 un ouvrage sur ce thème, après deux traités, de mécanique rationnelle et d’analyse infinitésimale.
Élu conseiller général de Nègrepelisse (Tarn-et-Garonne) jusqu’en 1871, il mène pour son administration des études sur la prévention des risques industriels et l’amélioration des conditions de travail, puis il apporte une contribution à l’hygiène publique remarquée – cinq mémoires entre 1868 et 1870 – pour ses préconisations en matière d’assainissement urbain. Conseiller avisé pour les affaires militaires de Gambetta à Tours pendant la guerre, après un mois en qualité de préfet du Tarn-et-Garonne en septembre-octobre, il échoue à la députation en 1871 à Paris. Devenu sénateur de la Seine en 1876, il restera fidèle à la Chambre haute pendant quasiment 44 ans, jusqu’à janvier 1920 (cinq mandats d’une durée alors de neuf ans).
Ministre des Travaux publics en 1877, il élabore et fait voter le « plan Freycinet », vaste programme d’infrastructures (chemins de fer d’intérêt local et voies navigables au gabarit portant son nom), ce qui le hisse au premier rang des parlementaires de la IIIe République. Dans la valse des ministères de la IIIe République, battu en 1885 et 1887 lors de l’élection présidentielle, il sera quatre fois président du Conseil avec un cumul de plus de quatre ans, ministre des Affaires étrangères ou de la Guerre (pour 6 ans 3 mois 11 jours au total) : il y est le premier civil, « le plus remarquable à ce poste » avant 1914, selon le maréchal Foch (X1871). Il sera ministre d’État quatorze mois entre 1915 et 1916, à 88 ans, déployant une activité intellectuelle qui durera jusqu’à son trépas.
Académicien des sciences en 1882, il étudie la théorie de Lagrange sur les « planètes télescopiques », dans un livre publié en 1900. Surnommé « la souris blanche », il entre à l’Académie française le 11 décembre 1890 et est admis en retraite comme inspecteur général des Mines de 1re classe en 1893, n’ayant jamais démissionné de son corps. Il meurt le 14 mai 1923 à 94 ans et est enterré au cimetière de Passy. Ses publications non scientifiques consistent en d’innombrables discours publics : il semble un exemple de ces « immortels » agrégés à l’Académie pour leur seul renom dans leur spécialité.






