Les PME, clé de la souveraineté énergétique       

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°817 Septembre 2026
Par Nicolas PIAU

Cofondateur et président de TiLT Capital Partners, société de gestion spécialisée dans la transition énergétique et adossée à Siparex, Nicolas Piau défend une conviction : la souveraineté énergétique européenne ne se jouera pas seulement dans les grands groupes, mais aussi dans la capacité des PME et ETI à innover, s’industrialiser et changer d’échelle.

La souveraineté énergétique est redevenue un enjeu stratégique majeur en Europe. Quel rôle les PME et les ETI peuvent-elles jouer dans cette dynamique ?

Je dirais d’abord que la souveraineté énergétique n’est pas redevenue un enjeu : elle n’a jamais cessé de l’être. Elle a simplement été, pendant un temps, largement ignorée. Le secteur énergétique connaît aujourd’hui un basculement profond. Nous passons d’un système centralisé, fondé sur la disponibilité des énergies fossiles, pétrole, gaz, charbon, à un système plus décentralisé, plus électrifié, reposant sur les énergies renouvelables, le pilotage de la consommation et, élément nouveau, la capacité à stocker l’électricité. Ce changement donne une place centrale à la technologie.

Dans l’ancien modèle, les grands groupes dominaient naturellement, car il s’agissait d’optimiser des technologies matures et de porter de très grands investissements. Dans le nouveau modèle, l’innovation, l’adaptation et la rapidité deviennent décisives. C’est précisément là que les PME jouent un rôle essentiel : elles apportent des réponses technologiques ciblées à des besoins nouveaux du marché de l’énergie. Certaines grandiront pour devenir des ETI, voire de grands groupes. D’autres seront rachetées par de grands acteurs capables de déployer leurs solutions à grande échelle. Mais ce sont bien elles qui portent une part déterminante des innovations nécessaires à la transition énergétique.

Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles à leur changement d’échelle ?

Le premier obstacle, en Europe, est l’absence d’un véritable marché domestique structuré. Nous avons longtemps raisonné comme si les chaînes de valeur industrielles n’avaient pas d’importance, comme s’il était indifférent de produire en Europe, aux États-Unis ou en Chine. Or, la transition énergétique change profondément cette logique. Nous remplaçons progressivement les combustibles par des équipements : batteries, composants électroniques, matériaux, technologies de pilotage, infrastructures. La sécurité d’approvisionnement ne dépend donc plus seulement de l’accès au pétrole ou au gaz, mais de la maîtrise des chaînes industrielles.

“ Le premier obstacle au passage à l’échelle des PME européennes est l’absence d’un véritable marché domestique structuré.”

Les PME européennes sont confrontées à une concurrence chinoise extrêmement forte, souvent soutenue par des mécanismes publics directs ou indirects. Les industriels chinois ont développé des filières très performantes, avec des produits compétitifs et souvent de bonne qualité. Face à cela, les PME européennes ne disposent pas d’un marché intérieur suffisamment protecteur ou structurant pour croître. Il faut donc instaurer des critères de contenu européen dans les projets bénéficiant de financements publics. Non pas dans une logique d’autarcie ou de protectionnisme fermé, mais pour permettre aux entreprises européennes d’avoir des débouchés, d’investir, de recruter et de grandir.

Le financement constitue-t-il l’un des maillons faibles de cette souveraineté énergétique ?

Le financement est un sujet important, mais il est en grande partie lié à l’existence du marché. Si une PME peut raisonnablement anticiper qu’elle captera une part significative d’un marché européen structuré, alors elle devient finançable. On peut investir dans une nouvelle usine, dans de nouveaux équipements, dans le recrutement. Aujourd’hui, le problème est que le marché européen reste trop fragmenté et trop limité. Si l’on cherche la croissance, les capitaux se dirigent naturellement vers les États-Unis ou l’Asie. Il faut donc briser cette spirale : structurer une demande européenne, puis orienter l’épargne et les capitaux européens vers les entreprises européennes. L’Europe dispose d’une épargne considérable. Encore faut-il la mobiliser vers ses projets industriels et technologiques, en particulier dans la transition énergétique.

Comment le private equity peut-il accompagner plus efficacement ces entreprises ?

Le capital-investissement ne peut plus se penser comme un simple outil financier, indifférent aux bouleversements géopolitiques et industriels. Il doit assumer un rôle d’investisseur engagé, porteur d’une vision industrielle. Cela signifie dialoguer avec les pouvoirs publics, les institutions européennes, les organisations professionnelles, mais aussi faire remonter ce que nous voyons sur le terrain : les difficultés des PME, leurs besoins, mais aussi leurs forces et leurs opportunités. Le second sujet est celui de la prise de risque.

Le capital-investissement européen reste structurellement plus prudent que ses équivalents américain ou asiatique. Cette prudence a aussi des vertus : elle explique en partie la résilience de notre modèle. Mais si nous voulons faire émerger une base industrielle européenne solide, notamment dans l’énergie, il faudra accepter davantage de risque. On ne peut pas transformer en profondeur l’industrie énergétique – qui constitue le plus gros système industriel au monde – en recherchant à la fois un risque quasi nul et des rendements de 15 % ou 20 %.

L’Europe dispose-t-elle encore d’un environnement favorable à l’émergence de PME industrielles capables de devenir des acteurs stratégiques ?

Oui, absolument. Il faut cesser de ne voir l’Europe qu’à travers ses faiblesses. Si elle était aussi faible qu’on le dit parfois, elle ne serait pas autant attaquée ou contestée par les grandes puissances. L’Europe possède d’abord un immense réservoir de talents. Même dans des secteurs où son industrie a reculé, comme le solaire, une part très importante de la recherche et développement reste européenne. Elle dispose aussi d’infrastructures physiques de grande qualité : réseaux, transports, communications. Elle bénéficie également d’infrastructures sociales : éducation, santé, formation, recherche.

Ce modèle social européen, qui mérite probablement d’être adapté aux nouvelles réalités, est aussi une force compétitive. Le démanteler au nom d’un modèle entièrement privatisé serait une erreur stratégique. Enfin, l’Europe conserve une puissance réglementaire. Celle-ci est souvent critiquée, mais elle demeure une référence dans de nombreuses régions du monde. La règle de droit, la capacité à encadrer les marchés et à définir des standards peuvent constituer de véritables atouts industriels.

Les critères ESG sont parfois perçus comme des contraintes supplémentaires. Peuvent-ils au contraire devenir un levier de performance pour les PME du secteur énergétique ?

Dans une entreprise industrielle, les sujets que l’on regroupe sous le terme ESG, santé, sécurité, formation, satisfaction au travail, décarbonation, partage de la valeur, sont des indicateurs avancés de performance opérationnelle. Présenter l’ESG comme une contrainte opposée à la croissance relève, selon moi, d’une méconnaissance des dynamiques industrielles. Cela ne veut pas dire que les obligations de reporting ne doivent jamais être discutées ou simplifiées. Mais les entreprises bien gérées sont généralement celles qui ont aussi de bonnes pratiques ESG. Chez TiLT Capital Partners, nous avons retenu quatre critères principaux : la décarbonation, la parité, la santé-sécurité et le partage de la valeur. Ce sont des sujets de bonne gestion, de maîtrise des risques et de mobilisation des salariés. Il y a aussi une dimension éthique. Sur le climat et la décarbonation, nous accumulons une dette environnementale qui devra être payée un jour. Les entreprises ne peuvent pas l’ignorer.

Le modèle du capital-investissement évolue-t-il suffisamment pour répondre à ces nouveaux enjeux industriels ?

Pas encore, à mon sens. Le private equity reste largement structuré autour de fonds d’une durée de dix ans, avec une période d’investissement d’environ cinq ans et quelques années d’extension possibles. Pour accompagner certains projets industriels, notamment dans l’énergie, des horizons de douze ou quinze ans seraient parfois plus adaptés. Je comprends les contraintes des investisseurs institutionnels : ils ont besoin de rotation, de performance mesurable, de distributions.

Mais si l’on veut travailler plus en profondeur avec les entreprises, il faudra probablement imaginer des véhicules plus longs et mieux adaptés aux cycles industriels. Il y a aussi une forme d’obsession du court terme, y compris dans le non-coté, avec des valorisations et des reportings trimestriels. Cette transparence est légitime, mais elle peut parfois donner une illusion de précision et encourager une vision trop à court terme. Or, la transition énergétique appelle précisément l’inverse : du temps long, de la constance et une véritable compréhension industrielle.

Vous avez fondé TiLT Capital Partners après dix-huit années passées chez Engie. Quelle était votre ambition ?

Avec mes associés (Nathanaël Krivine X03 et Nicolas Lepareur), nous avons voulu créer en 2018 une société de gestion entièrement dédiée à la transition énergétique. Suite au Covid en 2021, nous nous sommes rapprochés de Siparex, qui est entré à notre capital et qui constitue une référence de l’investissement dans les PME et les territoires. Notre conviction est simple : il faut réconcilier les sujets industriels, énergétiques et financiers. Pour cela, nous avons aussi besoin de talents capables de comprendre les enjeux techniques et technologiques, tout en maîtrisant les logiques d’investissement. C’est un message important à adresser aux jeunes ingénieurs : les métiers de l’investissement ont besoin de profils capables de penser l’industrie et la transition énergétique dans toute leur complexité.  

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