Cinéma Janvier 2026

Les Aigles de la République / Dossier 137 / Bugonia / Animal Totem / La Condition 

Dossier : Arts, lettres et sciences | Magazine N°811 Janvier 2026
Par Christian JEANBRAU (X63)

Quelques sentiments divers, d’abord. Une vraie déception malgré un casting de luxe : Vie privée
de Rebecca Zlotowski, médiocrement joué. On s’ennuie un peu. Un cas d’école sur une accusation d’inceste : On vous croit de Charlotte Devillers & Arnaud Dufeys. L’étonnement, toujours, de voir la vérité se frayer si difficilement le chemin vers son insupportable mise à jour. Terrible. Un moment de bascule dans la vie compliquée de Goliarda Sapienza (1924-1996), figure littéraire italienne majeure (L’Art de la joie, refusé de son vivant par tous les éditeurs) : Fuori de Mario Martone. Bien joué et attachant. Et puis le marais hollandais, la culture des roseaux, le cadavre violé d’une jeune fille : Reedland de Sven Bresser. Rien ne sera élucidé. Frustrant, inquiétant. Et crédible.

Les Aigles de la République 

Réalisateur : Tarik Saleh – 2 h 09

Excellent. Thriller politique bien structuré, lisible, classique mais varié, où opèrent la maîtrise du jeu de Fares Fares comme le charme de Lyna Khoudri, qui sait ne pas rester figée dans sa joliesse. Les ressorts psychologiques ne sont pas tous lisibles, mais on est pris par la tension qui monte dans ce film sur le tournage d’un film aberrant de propagande à la gloire d’Abdel Fattah al-Sissi, chef de l’État égyptien, qui se termine en coup d’État avorté (mais sanglant). Fares Fares souligne bien la complexité du personnage principal, aux principes dessinés mais en lutte avec un tempérament séducteur et une fibre paternelle plus forte que les oscillations de surface. Un homme tiraillé dans un contexte politique dangereux entre ses penchants, ses talents et son être intérieur. Du très bon cinéma en conclusion d’une trilogie épatante (avec Le Caire confidentiel et La Conspiration du Caire). 


Dossier 137 

Réalisateur : Dominik Moll – 1 h 55

Très bon film, remarquable Léa Drucker, interprétation collectivement sans défaut… et bilan déprimant sur une bavure policière et la mauvaise foi corporatiste générale et éhontée qui cherche (et parvient) à dissoudre le dérapage dans une soi-disant raison d’État. Les méthodes (efficaces) de l’IGPN sont bien montrées et, sur le cas d’espèce, leur mauvaise presse au sein même de l’institution où les hommes de terrain vivent les contrôles comme une inquisition scandaleuse. Le souci déontologique se heurte au désaveu politique. Puissant. Le film s’enrichit par ailleurs d’un arrière-plan humain des personnages finement dessiné. 


Bugonia

Réalisateur : Yorgos Lanthimos – 1 h 59

Bluffant, fascinant. Et stupéfiante Emma Stone. Le film, sur un schéma délirant (deux cinglés dont un débile, en vue de sauver le monde, enlèvent et séquestrent la dirigeante d’un géant pharmaceutique qu’ils prennent pour une extraterrestre), franchit toutes les frontières dont celle du ridicule pour délivrer un spectacle d’une violence, d’une complexité, d’une saveur, d’une tension étonnantes. Les dernières minutes laissent cloué au fauteuil, à se demander si la farce grotesque ne confinerait pas au chef-d’œuvre. Au sens propre, extraordinaire. Aux côtés d’Emma Stone, Jesse Plemons et Aidan Delbis sont impeccables. 


Animal Totem

Réalisateur : Benoît Delépine – 1 h 29

Absolument réjouissant ! Un conte au départ, décalé, fantaisiste, poétique, insolite, un Samir Guesmi lunaire, moult saynètes « rigolotes ». Mais la farce « jamesbondesque » est en route, qui ne recule devant rien, jusqu’au gore, au service d’une tenace indignation écologiste. In fine le crypto-superhéros, fatigué d’exploits, se met bucoliquement à bêcher un plant de tomates. De multiples occasions de sourire, de rire, de rêver avant la solide facette thriller de cette savoureuse surprise cinématographique ! 


La Condition

Réalisateur : Jérôme Bonnell – 1 h 43

Triangle usé du couple bourgeois mal assorti au tournant des années 1900 ? Madame se refuse à Monsieur qui engrosse la bonne… Non. Souffle un tout autre vent. Swann Arlaud est excellemment André, notaire à la ville mais mâle fragile, débordé, tandis que Louise Chevillotte et Galatea Bellugi installent, mutisme expressif, convaincant, maîtrisé, l’évolution d’une rivalité féminine et maternante, inconcevable eu égard à la différence de classe, vers une tendresse féministe imprévue en route vers sa liberté. Un spectacle nuancé, subtil, qu’Emmanuelle Devos relève à merveille d’une âpre pincée de poivre, en campant la mère excessive du malheureux André, diminuée mais toujours agressive, empêchée mais lucide, qui analyse et saccage le champ de bataille. Un beau film en variation très inattendue du thème : « lorsque l’enfant paraît… » 

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