L’épreuve de français au concours d’entrée à l’École polytechnique

Dossier : Les X et l'écritureMagazine N°660
Par Christian MARBACH (56)

REPÈRES

REPÈRES
L'épreuve de français est de type identique pour la plupart des concours, mais particulièrement importante à l'X. En effet, elle compte pour l'admissibilité, et avec un coefficient plus important que pour d'autres écoles. Pour les candidats, la négliger peut être très pénalisant ; pour les écoles, leurs responsables du concours, leurs correcteurs, l'épreuve représente un enjeu d'autant plus grand et cela peut s'illustrer par les chiffres suivants : au concours d'entrée à l'X en 2009, 8 correcteurs et correctrices ont épluché et noté, en double correction, 2 889 copies.

Caveau des souvenirs
Il n'est sans doute pas inutile de rappeler aux plus anciens des X qui se souviennent de leur propre concours que l'épreuve de résumé n'existe plus. Ah, ce défi consistant à résumer en moins de 500 mots, ou 1000, je ne sais plus, un texte qui faisait plusieurs pages ! Passé à la trappe, le résumé. Inhumé avec (ou sans) regrets dans le caveau des souvenirs d'autrefois, avec la géométrie descriptive.

Aujourd'hui, le concours d'entrée à l'X comprend une épreuve écrite de français, organisée autour d'un thème, que les élèves de taupe sont invités à approfondir toute l'année préparatoire à partir de la lecture attentive de trois ouvrages. L'examen des thèmes de français (et de philosophie, pourrait-on ajouter) proposés aux élèves des classes préparatoires et qui servent donc de base aux épreuves de français de pratiquement tous les concours aux écoles d'ingénieurs est intéressante à plus d'un titre, surtout si on y ajoute, comme j'en ai eu l'occasion, la lecture des rapports établis par les correcteurs de ces épreuves.

Un thème, trois ouvrages

Les élèves travaillent sur un thème à partir de la lecture et de l'analyse de trois textes

En hypotaupe et taupe, les élèves travaillent donc sur un thème choisi dans le cadre de l'Éducation nationale, et on les invite à le creuser à partir de la lecture et de l'analyse de trois textes littéraires ou philosophiques. Les thèmes, en eux-mêmes, sont déjà de la plus belle eau, rien moins que subalternes : parfois généraux, l'héroïsme, l'amitié, la paix, mesure et démesure, l'animal et l'homme, la recherche du bonheur… Et parfois susceptibles de vous interpeller davantage en termes d'introspection personnelle, comme l'écriture de soi, ou énigmes du moi… Quant au bouquet de trois textes convoqués pour illustrer ces thèmes, ils comportent en général un texte philosophique, une pièce de théâtre, un roman.

En 2009, sur le thème de l'énigme du moi, les élèves avaient été invités à (ou plutôt contraints de) lire et assimiler le livre X (ici X veut dire dix) des Confessions de saint Augustin, L'âge d'homme de Michel Leiris et Lorenzaccio de Musset, et d'en utiliser pendant quatre heures le contenu à propos d'une citation de Pierre Jourde. Sans doute beaucoup ont-ils regretté d'avoir raté le thème et les ouvrages de l'année précédente, penser l'histoire, avec les Mémoires d'outre-tombe, Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte (Karl Marx) et Horace (Pierre Corneille) ?

Une notation pragmatique

Laïus
Ce mot de l'argot polytechnicien, passé dans le langage courant, vient du nom d'un roi de Thèbes : les candidats de 1804 devaient imaginer le discours de Laïus à son fils Oedipe. Le sujet les inspira tant qu'ils en écrivirent des pages et des pages.

Formulée comme je viens de le faire, cette présentation de l'épreuve de français, dont l'édition 2009 va vous sembler, comme à moi, exceptionnellement difficile par la conjonction d'un thème difficile (l'énigme du moi), de la référence à des textes difficiles (Leiris ou saint Augustin; même Lorenzaccio, qui ne se réduit pas à des dialogues de bande dessinée) et enfin d'une citation, croyez-moi, difficile à comprendre et analyser. Elle risque de laisser croire que le jury veut préserver à tout prix une sorte d'élitisme culturel forcené et à la limite artificiel (encore plus que La Princesse de Clèves?) et faire en sorte que les jeunes un peu bloqués sur la rhétorique participent à cette épreuve, et donc au concours dans son ensemble, avec un handicap lourd : ainsi, au début de la Restauration, faisait-on ce même reproche quand le concours de l'X prévoyait une épreuve de version latine, un moyen de discrimination qui serait aujourd'hui encore plus radical qu'à cette époque.

Il s'agit de noter la capacité de tous à comprendre et s'exprimer

Mais en lisant avec soin les rapports finaux dressés par les correcteurs après leurs corrections, qui rappellent de manière précise ce que les candidats sont appelés à faire durant les quatre heures de leur épreuve, et comment les correcteurs sont appelés à les juger, on s'aperçoit très vite qu'il s'agit pour eux moins d'éliminer de la sorte certains candidats – ce sont quand même tous de bons élèves de niveau bac + 2 – que de noter la capacité de tous à comprendre et s'exprimer. Assumant certes le fait que cet exercice est issu de l'ancienne rhétorique, et qu'il est évalué comme tel, les correcteurs rappellent à l'intention des candidats, récents ou futurs, qu'on leur demande de discuter une opinion, de la comprendre d'abord avant de charger sabre au clair, de la critiquer pour la rendre plus féconde, plus apte à la lecture des œuvres.

Et de souligner que certaines bases sont incontournables dans ce travail et cette approche : comprendre le sujet ; avoir une connaissance approfondie des oeuvres mises au programme; respecter les lois de l'argumentation ; enfin maîtriser la langue. Et de souligner enfin, pour enfoncer le clou, que ces étapes ne sont jamais que les étapes de n'importe quel problème, logique ou scientifique, donc totalement adaptées en principe à la sélection d'élèves de grandes écoles d'ingénieurs.

Bilans annuels

Le paragraphe précédent est un résumé trop schématique des bilans dressés par les correcteurs, année après année. Il faudrait aussi signaler la distribution statistique des notes, réparties entre 4 et 16 pour 95 à 96 %. Il faudrait, et pas seulement pour l'anecdote, s'interroger sur le type d'erreurs parfois commises. Ou, ce qui est plus agréable, noter que certaines copies ont enchanté leurs lecteurs, laissant imaginer que leurs auteurs ne sont pas seulement des candidats intelligents et aptes à composer, dans tous les sens du terme, et rechercher une bonne note dans une épreuve au coefficient lourd, mais aussi de futurs écrivains capables d'enrichir tous les textes qu'ils auront à rédiger plus tard par un style et des pensées de haut vol.

Le sort des copies
Que deviennent les copies de l'épreuve de français? Chaque année, certaines, environ une vingtaine, sont confiées comme des archives à la bibliothèque de l'École. Une telle politique d'archivage ne permet pas d'être sûr que, plus tard, les historiens retrouveront les premiers écrits de futurs grands personnages, chefs d'entreprise ou prix Nobel. Mais elle évite évidemment d'encombrer les réserves par des kilogrammes de papiers.

Une épreuve qui fait débat

 Il n'est pas possible d'éluder une question qui fait parfois débat, et qui a déjà été abordée plus haut : cette épreuve de français est-elle indispensable pour sélectionner des candidats à l'entrée de l'X? Sa présence, sa consistance ou son importance risquent-elles de fermer la porte de l'Institution à des élèves dont elle serait plus tard fière ? Et donc de priver le pays de cadres pour lesquels le passage par l'X aurait été plus bénéfique qu'un autre parcours, par exemple par l'université? Ou encore, comme on a pu le lire dans certains articles de journaux pressés d'opposer le gentil pauvre et le méchant riche et encore plus dans des remarques sur Internet " Réagissez ! " promptes à engager cette bataille sans nuances mais pas sans fautes d'orthographe : cette épreuve, avec ses exigences culturelles, est-elle une ruse des classes dominantes pour favoriser leurs enfants et leur permettre de rester au pouvoir ? Voilà, n'est-ce pas, un autre beau sujet de rhétorique, que l'on pourrait préparer par exemple par la lecture de textes de Gaspard Monge, Prosper Enfantin (1813) et Jean-Marie Petitclerc (71).

La sélection légitime

Savoir lire, expliquer, s'exprimer, mais ensuite savoir choisir et décider

Citer un des tenants de l'élitisme républicain et un des apôtres du saint-simonisme à côté d'un excellent et généreux analyste contemporain des difficultés des enfants issus de milieux défavorisés peut en effet éclairer notre opinion, et aider à rédiger une dissertation plus équilibrée sur un sujet difficile.

Dans Monge, on peut trouver ce type de remarques : il faut définitivement remplacer la sélection par la naissance par la plus légitime sélection au mérite, et s'assurer par des concours incontestables que les individus appelés à devenir les cadres de la nation ont toutes les capacités nécessaires à cette mission.

Savoir lire, savoir expliquer, savoir s'exprimer, savoir être attentif aux nuances mais savoir choisir et décider.

Un hymne au progrès

Priorité à l'éducation
Prosper Enfantin insiste pour que l'éducation soit une priorité dès la prime enfance. Sauf exception rare, ce n'est pas à l'âge de la prépa que les jeunes qui ont des lacunes arriveront à acquérir comme par miracle les savoirs fondamentaux sur lesquels baser des études d'ingénieur ou de chercheur.

Dans les textes d'Enfantin, nous trouverons un hymne au progrès. Oui, le progrès des sciences favorisera le progrès social, si les responsables et les élites ne perdent jamais de vue le souci de l'harmonie sociale. Le développement de l'industrie, de la banque, des voies de communication est essentiel, mais il n'a de sens que si toutes les classes sociales y croient, y adhèrent, et sont invitées à s'éduquer pour participer activement au progrès. Faisons donc de l'éducation, dès le plus jeune âge, une priorité absolue.

Jean-Marie Petitclerc dit à peu près ceci : oui, bien sûr, il y a dans les banlieues ou plutôt dans les milieux défavorisés (en termes de revenus financiers, de composition familiale, de références culturelles), il y a dans ces milieux de nombreux jeunes qui mériteraient qu'on soit attentif à leur potentiel, qu'on les aide à avancer, qu'on témoigne par nos vies d'adultes et les politiques de nos collectivités que choisir des repères pertinents et travailler dans la continuité conduit à vraiment réussir sa vie, loin des faux-semblants et des petits trafics de bandes de banlieue.

Témoignage
Jean-Marie Petitclerc apporte au débat sur l'épreuve de français le commentaire suivant : " Face au scandale actuel – car tel n'a pas toujours été le cas – du si faible nombre de jeunes issus de milieux défavorisés accédant aux grandes écoles, une alternative se pose : faut-il baisser pour ces jeunes le niveau d'exigence du concours? Mais une telle attitude relèverait à mes yeux du mépris. Ou bien, faut-il mieux les accompagner en amont de manière à leur donner les moyens de progresser?
Une telle voie, certes plus exigeante, me paraît bien plus pertinente, car elle est beaucoup plus respectueuse. "

Une nécessaire maîtrise du français

Mais être laxiste sur le niveau d'éducation qu'on leur demande (éducation, à prendre dans tous les sens du terme), alors même qu'ils sont capables de s'élever par le travail et l'application, est une mauvaise politique, presque une politique de mépris ; il est donc plus raisonnable de prendre le problème en amont qu'en une sorte de session de rattrapage artificielle à l'entrée des prépas, ou, plus encore, à l'entrée des écoles d'ingénieurs.

Est-il alors pertinent de faire de la maîtrise de la langue française une sorte d'épouvantail ? Évidemment non. Laisser croire qu'un jeune homme ou une jeune fille est capable d'acquérir tous les savoirs fondamentaux nécessaires à son entrée dans une grande école, sauf le français, quelle curieuse approche de la démarche d'apprentissage et d'acquisition des savoirs – et, paradoxalement, quelle manière de sacraliser une matière dont précisément on veut ensuite expliquer qu'elle ne compte pas! Laisser croire qu'on peut traiter les jeunes de nos milieux défavorisés comme des élèves étrangers auxquels on demande de consacrer des semaines pour être capables de comprendre la langue de leur futur enseignement est déjà un argument plus intéressant, mais il restera à expliquer comment ces jeunes ont pu acquérir un niveau suffisant en mathématiques, ou en physique, et pas en langue française : si on devine que certaines situations familiales comme l'immigration récente peuvent conduire à ces cas de figure, et méritent un traitement particulier, il me semble qu'il ne peut s'agir que d'une minorité.

Enfin, laisser croire qu'on peut devenir un cadre, un chercheur, un ingénieur, un fonctionnaire d'autorité sans maîtriser la langue dans laquelle on sera conduit à s'exprimer, communiquer, expliquer, diriger est une approche qui ne tient pas un instant, même si les anciens élèves de l'X, ou de Centrale, ou des Mines ne sont pas tous ou toutes appelés à rédiger des écrits difficiles ou inspirés. Mais ils le sont certainement toujours à en lire, à en comprendre le sens, à réfléchir sur leurs arguments. J'ajoute ceci, qui m'a toujours paru évident. On ne formule bien le résultat de ses pensées qu'en écrivant.

Qu'un problème soit réductible à un algorithme simple, ou " chevelu ", en écrire les tenants et aboutissants aide à les reconnaître et à en tirer des idées directrices pour l'action. Savoir écrire n'est pas simplement une joliesse pour figurer dans les rubriques littéraires des quotidiens et s'inscrire dans la liste des écrivains. C'est une des conditions pour l'action.

Concours d'admission à l'X en 2010 (filières MP et PC)
Composition française (durée : 4 heures).
L'argent est à la fois moyen et intermédiaire : il convertit tout – biens et personnes – en valeur d'échange, mais reste un médium extérieur aux objets qu'il convertit. À ce titre, il est le signe du désir, le tiers incommode qui tout à la fois sépare et réunit le sujet désirant et l'objet désiré.
Nelly Wolf, Le Roman de la démocratie, 2003.
Vous commenterez et discuterez ces propos en résonance avec votre lecture de L'Avare de Molière, de L'Argent d'Émile Zola et de la Philosophie de l'argent de Georg Simmel.

3 Commentaires

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Pascal REMYrépondre
17 décembre 2010 à 9 h 01 min

Coefficient du français
J’ai découvert récemment, mon fils étant en prépa, que l’épreuve écrite de français avait le même coefficient que l’épreuve de physique-chimie (en MP).
Cela paraît tout-à-fait disproportionné, compte tenu de la vocation scientifique de l’école et, par ailleurs, du poids de ces deux matières dans l’enseignement de prépa.
Comment a-t-on pu en arriver là !

Gayraudrépondre
21 février 2016 à 9 h 42 min
– In reply to: Pascal REMY

Mais monsieur c’est très
Mais monsieur c’est très rassurant. L’épreuve de français est la discipline qui leur servira le plus dans leur vie.
Savoir s’exprimer, être clair, synthétique, savoir travailler en équipe, comprendre les autres, être attentif aux comportements ….
Je suis ingénieur et j’ai 54 ans.
La rédaction et les présentations orales est certainement ce qui m’a le plus servi dans ma carrière.
Heureusement que les ingénieurs ne savent pas que faire des calculs !

Anonymerépondre
3 février 2012 à 22 h 42 min

bah sincerement ,moi etant
bah sincerement ,moi etant prochain eleve de prepas ,je trouve que les coeficients sont totalement inadecquats ,comment peut on assimiler le francais aux physique-chimie .une telle ecole doit en premier lieu s’interesser aux maths et au phisique qui feront seuls la gloire de ses eleves aprés ,sachant que le francais n’est qu’un outil intermediaire pour s’exprimer

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