Le rôle critique du soutien de la France et de l’Europe pour la mise en place de la filière 

Dossier : Batteries Lithium-Ion | Magazine N°813 Mars 2026
Par Maud LENFANT (X09)

L’émergence d’une filière des batteries en France et en Europe pour donner suite à une politique volontariste de soutien est couronnée de premiers grands succès et fait face aujourd’hui à des défis industriels majeurs et une concurrence internationale agressive. La filière européenne a des atouts et est nécessaire pour réussir la transition énergétique sans perdre en souveraineté. La France et l’Europe se mobilisent pour assurer la concrétisation des projets annoncés, l’intégration progressive d’une chaîne de valeur complète en Europe et sa compétitivité. 

La France et l’Europe ont mis en place une stratégie ambitieuse sur les batteries pour soutenir et développer une filière européenne à partir de 2017. L’écosystème français comprend alors un écosystème de recherche structuré avec le RS2E (réseau sur le stockage électrochimique de l’énergie), des chimistes leaders internationaux et des acteurs des batteries de spécialité reconnus comme Saft, Blue Solutions, Forsee Power ou Enersys. Avec l’ampleur de la transition à venir, il manque en France et en Europe les gigafactories produisant les grands volumes de cellules de batterie destinées à la mobilité électrique.

Le soutien à la filière des batteries

Quatre grands objectifs sont identifiés dans la stratégie batteries française, coordonnée par la Direction générale des entreprises (DGE) : le développement d’une offre industrielle compétitive sur l’ensemble de la chaîne de valeur des batteries ; la valorisation des atouts nationaux en favorisant les batteries les plus responsables et vertueuses sur le plan environnemental ; le soutien à la demande en accélérant la transition du secteur des transports ; le soutien à des programmes de formation et d’attractivité pour répondre aux besoins de recrutement de la filière.

RS2E
Le réseau sur le stockage électrochimique de l’énergie est un réseau d’acteurs publics et privés de recherche et de transfert technologique français qui se consacre aux différents dispositifs de stockage d’énergie : batteries rechargeables, supercondensateurs et technologies alternatives destinés à de nombreux usages (véhicule électrique, électronique portable, stockage de l’électricité issue de sources renouvelables). Le RS2E est un réseau du CNRS créé en 2011 avec le soutien du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

Les premiers succès

Les résultats sont déjà bien visibles aujourd’hui : 230 GWh de capacité de production de cellules sont déjà installés en Europe en 2025 et, en France, la « vallée de la batterie » émerge dans les Hauts-de-France. Les gigafactories d’ACC à Billy-Berclau Douvrin et d’AESC Envision à Douai ont démarré leur production pour des modèles de Stellantis et de Renault qui roulent déjà sur nos routes ; Verkor inaugure sa gigafactory à Dunkerque fin 2025 et fournit déjà Renault depuis son centre d’innovation à Grenoble ; Tiamat à Amiens se prépare à industrialiser sa technologie sodium-ion déjà éprouvée pour les marchés de l’outillage portatif ou des datacenters.

Sur les batteries tout-solide également, offrant plus de sécurité et d’autonomie, les projets de Blue Solutions et ProLogium avancent en maturité. Blue Solutions a un centre de R&D et une ligne pilote en Bretagne, puis construira une ligne industrielle en Grand-Est qui démarrerait en 2030. Prologium réalise sa R & D à Saclay et construira une gigafactory à Dunkerque qui démarrerait dès 2028 sur les premiers volumes. Des milliers d’emplois ont déjà été créés, avec des retombées significatives pour les économies locales. Depuis 2019, l’État a alloué plus de 3 milliards d’euros de financements publics pour soutenir l’émergence de cette industrie.

L’importance d’une chaîne amont et aval européenne intégrée

La filière européenne reste encore très dépendante de la Chine sur les étapes amont (fabrication de matière active pour l’anode ou la cathode, extraction et raffinage des métaux) et pour le recyclage avec l’export de la black mass (poudre qui est obtenue en broyant les batteries et qui contient les métaux), faute de capacité de traitement en Europe. L’État français soutient des projets tout au long de la chaîne de valeur, grâce notamment au crédit d’impôt au titre des investissements dans l’industrie verte (C3IV), afin de s’affranchir autant que possible de ces dépendances et de ne pas être vulnérable aux mesures de contrôle des exportations que la Chine applique désormais de façon régulière.

Orano et Axens, en partenariat avec des leaders chinois, vont chacun implanter un site de production de matière active de cathode dans les Hauts-de-France ; cette matière est le plus gros poste de coût dans les éléments composant une batterie. La France a un sol riche en lithium, non exploité jusqu’à présent, mais plusieurs projets émergent, soit minier comme celui d’Imerys, soit à partir des saumures géothermales comme ceux de Lithium de France ou d’Eramet dans l’est de la France.

L’ensemble des métaux ne pourront être produits sur notre sol, c’est pourquoi le recyclage revêt une importance particulière afin de conserver les métaux présents dans nos batteries et d’être capable de les réutiliser en boucle fermée dans la fabrication de cellules de batterie. Cela sécurisera une part de nos besoins, très faible à court terme mais non négligeable après 2035, et l’État français a lancé en parallèle un fonds d’investissement pour prendre des parts dans des projets miniers en Europe ou en dehors afin de sécuriser les besoins des industries stratégiques comme celle des batteries.

Les prochaines années sont décisives

Les gigafactories et, plus largement, l’ensemble des acteurs de la filière sont confrontés aujourd’hui à une concurrence internationale intense venant de l’Asie (la Chine dominait le marché mondial avec 83 % de la production mondiale en 2023, ce qui est largement supérieur à son besoin domestique) et à une fermeture du marché américain qui amplifie l’arrivée de produits asiatiques en Europe.

S’ajoute à cette concurrence internationale la difficulté de maîtriser la montée en cadence pour les acteurs entrants : les rebuts de production sont très élevés au démarrage pendant plusieurs mois, voire des années, ce qui pèse fortement sur la trésorerie des entreprises, plus que prévu lors du lancement des projets européens.

Enfin, les fabricants de cellules de batterie ont une pression des constructeurs d’automobiles pour avoir des prix toujours plus bas sur les batteries, eux-mêmes devant convaincre l’usager final sur les véhicules électriques. Cette course vers les prix bas mène notamment à une part croissante de technologie lithium-fer-phosphate (LFP), qui offre moins d’autonomie mais est moins coûteuse, pour certains modèles de véhicules, alors que la technologie nickel-manganèse-cobalt (NMC) a été sélectionnée pour la production des premières lignes des gigafactories européennes.

L’avantage compétitif de l’Asie

Le différentiel de compétitivité reste élevé entre la filière européenne et la filière asiatique aujourd’hui dominante, accentué fortement pendant la phase de montée en cadence, plus longue et plus coûteuse pour un acteur qui démarre sa première gigafactory, l’expérience et la pratique des lignes de production représentant un atout industriel majeur. Il existe également un écart entre les usines européennes et les gigafactories situées en Europe et détenues par les acteurs asiatiques dominants : l’intégration avec l’amont de la chaîne de valeur sécurise et facilite l’accès à la matière première ; la R & D soutenue par des subventions massives en Asie confère un avantage non négligeable pour leurs sites européens.

Carte des gigafactories

La France et l’Europe se mobilisent

C’est précisément face à ces difficultés industrielles que la France et l’Europe doivent renouveler leur soutien à cette filière naissante et réaffirmer les objectifs de décarbonation de la mobilité. La filière automobile représente 350 000 emplois et la batterie en devient un composant essentiel. Stopper la dynamique aujourd’hui aurait un impact désastreux en termes de souveraineté et d’emploi dans les territoires. Pour faire face à cela, la France et l’Europe se mobilisent pour sécuriser les projets annoncés et la filière entière.

Le « paquet automobile » publié en décembre par la Commission européenne contient un volet dédié aux batteries avec plusieurs composantes soutenues par la France : la poursuite des soutiens à la demande avec les aides à l’achat pour les véhicules électriques et le verdissement des flottes d’entreprise, l’accentuation de l’innovation sur les prochaines générations de batteries, la poursuite du soutien financier à la filière via des fonds européens, en particulier pendant la phase de montée en cadence, et l’instauration de critères de préférence européenne dans les dispositifs d’aide publique et les réglementations pour rééquilibrer les forces en jeu.

La révision de la réglementation CO₂ pour les véhicules légers par la Commission doit être une occasion pour défendre la compétitivité de notre industrie automobile et sécuriser les investissements qui sont faits sur la chaîne de valeur du véhicule électrique, celle des batteries en particulier. Cette réglementation fournit un signal nécessaire pour poursuivre l’électrification des transports et la révision permet d’apporter des solutions pragmatiques qui doivent avantager notre industrie et les véhicules, lesquels contiennent, entre autres, des batteries faites en Europe.

Assurer l’émergence de la filière et sa pérennité

Les priorités de la DGE pour ces prochaines années – qui vont être décisives pour l’industrie des batteries – sont d’assurer à court terme de la visibilité réglementaire et donc de la visibilité marché pour les acteurs et de sécuriser le démarrage de production de ces gigafactories dont les défis de maîtrise des rebuts sont très spécifiques. La DGE milite pour la mise en place de deux outils. D’une part, pour sécuriser la phase de démarrage de ces usines, l’attribution d’un soutien financier sur les premières années de fonctionnement des gigafactories. Nous travaillons avec la Commission sur sa mise en place, avec un budget de 1,5 milliard d’euros prévu pour 2026 et 2027 venant du fonds pour l’innovation dédié aux batteries.

“Sécuriser le démarrage de production de ces gigafactoriesdont les défis de maîtrise des rebuts sont très spécifiques.”

À partir de 2028 le nouveau cadre financier de l’Union prendra le relai, afin d’assurer pendant un temps limité l’émergence des premières lignes de production européennes. D’autre part, à long terme, la France plaide auprès de la Commission et des autres États membres pour inscrire les principes de préférence européenne pour les secteurs considérés comme stratégiques, dans l’Industrial Accelerator Act notamment. Sans être une barrière à l’entrée sur le marché, la préférence européenne dans les politiques et soutiens publics assurera que l’argent public en jeu ait des retombées sur l’industrie locale.


Repères quantitatifs : 

  • En 2023, la Chine détient 83 % de la capacité de production mondiale de batteries. 
  • En 2025, 230 GWh de capacité de production sont installés en Europe, avec des prévisions de 850 GWh en 2030. 
  • En 2035, une demande européenne de batteries d’environ 1 TWh lors de l’interdiction des véhicules thermiques. 
  • Depuis 2019, environ 3,3 milliards d’euros d’aide publique en France pour 90 projets. 
  • 6 gigafactories annoncées en France sur les technologies NMC, sodium-ion et tout-solide. 
  • 11 000 emplois créés à l’horizon 2030. 

Il reste beaucoup à faire…

Outre ces deux outils, l’Europe devra concrétiser la mise en place de classes de performance environnementale qui évalueront l’empreinte carbone des batteries, avec à terme l’exclusion du marché européen des batteries les moins vertueuses. Pour certains segments comme les machines complexes pour les gigafactories ou certains métaux et matériaux, le développement de partenariats équilibrés avec des acteurs non européens, en attirant des projets ciblés qui contribueront à du transfert de technologie et de l’emploi local, permettra de répondre aux besoins plus rapidement pour la filière. L’innovation sera également déterminante pour se positionner de façon compétitive sur les générations futures de batteries tout-solide ou sans métaux critiques, mais également sur l’ensemble des matériaux et composants ou sur les technologies de recyclage. L’intégration de la chaîne de valeur est essentielle pour éviter les risques réels de rupture d’approvisionnement.

L’Europe doit se donner les moyens financiers de poursuivre l’innovation avec une approche coordonnée, comme l’ont permis les PIIEC batteries (instrument de financement européen avec de fortes collaborations entre les acteurs). Enfin l’atout historique de l’Europe d’avoir un écosystème de recherche et des ingénieurs du plus haut niveau doit être amplifié dans la formation des opérateurs et techniciens qualifiés spécifiquement pour l’industrie des batteries. Quatre projets de nouvelles formations dédiées à la filière dans les Hauts-de-France, en Auvergne-Rhône-Alpes et en Nouvelle-Aquitaine sont financés par le programme « compétences et métiers d’avenir » et permettront de former 50 000 étudiants d’ici 2030. Le développement des compétences participe à l’excellence des procédés manufacturiers et donc directement à la compétitivité de la filière.

L’ensemble de l’écosystème est aligné sur l’urgence et l’importance dans les prochains mois des orientations réglementaires que nous réussirons à ancrer en plus des importants financements privés et publics qu’il reste à mobiliser. L’enjeu est de taille mais il nous paraît nécessaire de le surmonter sur cette filière stratégique. L’État français et la Direction générale des entreprises sont pleinement mobilisés pour son succès. 


Pour aller plus loin : 

Les Thémas de la DGE, Déploiement de l’électromobilité : comment développer l’offre européenne de batteries ? Thémas de la DGE n° 23 – Déploiement de l’électromobilité : comment développer l’offre européenne de batteries ? 

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