Le private equity à un tournant

Dotée d’une longue expérience de 40 ans d’investissement dans le private equity, Dominique Senequier considère que la remontée des taux d’intérêt entraîne un réveil salutaire de la profession où sont rappelés les fondamentaux du métier, notamment la place déterminante de la relation humaine. Ainsi le private equity s’affirme aujourd’hui comme un partenaire stratégique de long terme pour les PME et ETI et monte en puissance par rapport aux investissements cotés en Bourse en produisant un meilleur rendement annualisé. L’avenir lui appartient, sous réserve qu’il sache prendre le tournant.
« Le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l’avenir, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l’on ne sait, à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou sur un débris, était un siècle étrange et sombre » La Confession d’un enfant du siècle.
Ce que disait Alfred de Musset au sujet du XIXe siècle pourrait aussi bien s’appliquer à la fois à notre époque, à ses profondes incertitudes et mutations géopolitiques et, dans une moindre mesure, à notre industrie du private equity, qui vit une phase de profonde transition.
Une époque révolue
Pendant plus d’une décennie, portée par des taux durablement bas et donc une dette abondante et bon marché, avec en parallèle une croissance de l’activité économique, l’industrie du private equity a pu vivre dans l’illusion que la création de valeur relevait avant tout de l’ingénierie financière : grâce au levier de la dette et à un environnement macroéconomique favorable, les opérations de LBO paraissaient aisées, faisant oublier que le cœur de notre métier est l’accompagnement sur la durée des chefs d’entreprise et de leurs équipes, et la transformation organique et opérationnelle des entreprises que nous détenons. Cette époque est révolue : la hausse des taux a créé un choc salutaire, qui a permis de rappeler à tous les fondamentaux de notre métier.
Aujourd’hui, l’amélioration réelle de la rentabilité des entreprises redevient le moteur de la création de valeur et une condition nécessaire à la performance des fonds. Cette création de valeur organique peut passer par une variété de canaux et de mécanismes (le prix, la productivité, l’efficacité commerciale, l’innovation, l’excellence industrielle, la croissance externe, etc.) mais, au cœur de notre métier, il y a l’humain et les hommes et les femmes derrière les entreprises. Ce sont eux qui font la réussite des entreprises et créent de la valeur. C’est notre rôle de les soutenir dans cet effort, sur la durée.
Une aventure avant tout humaine
La finance reste bien entendu une affaire de chiffres, mais elle est aussi et surtout, dans le private equity, l’accompagnement d’une aventure humaine. Si l’on ne saisit pas cette dimension humaine ou si elle n’est pas alignée, la seule maîtrise technique ne permettra pas à l’entreprise de réussir. Tout au long de mes quarante ans de carrière d’investisseur, j’ai toujours insisté, pour moi-même et pour mes collaborateurs, sur la nécessité de connaître l’histoire des entreprises, leur création, leur culture, le parcours et le rôle du fondateur, du directeur général, du directeur financier. C’est ainsi qu’on peut voir et apprécier la cohérence et la solidité d’une entreprise.
Avec l’expérience et la multitude d’histoires entendues sur des entreprises et leurs dirigeants, on peut sentir et appréhender la cohérence du récit. Dans le monde turbulent, incertain, volatil dans lequel nous vivons, de la qualité et de l’agilité des équipes dirigeantes que nous accompagnons va dépendre la capacité à améliorer la performance et à opérer les transformations nécessaires pour s’adapter. À cette exigence s’ajoute une autre condition de durabilité : la qualité de la relation clients. Cela suppose, comme nous l’avons toujours défendu, une écoute active, la volonté constante de privilégier l’intérêt du client et une communication transparente. Ardian s’est construit dès le premier jour, il y a trente ans, sur notre capacité à lever de l’argent auprès de clients tiers, et donc à construire une relation de confiance de long terme avec eux. Dans un monde plus incertain, la lisibilité et la confiance avec nos clients sont des actifs stratégiques.
Un métier en mutation
Cette bascule va nécessairement opérer une sélection parmi les gérants. Nous le voyons, les meilleurs se distinguent par une création de valeur issue d’une transformation opérationnelle. Cette exigence implique des coûts importants – équipes d’operating partners, investissements dans la data, etc. – que tous les acteurs ne pourront pas absorber. Cela explique la polarisation croissante à laquelle nous assistons d’ores et déjà au sein du marché, entre les fonds qui performent et les autres. Notre métier est celui du temps long, c’est un capital patient, qui accompagne sur la durée les entreprises, lesquelles doivent naviguer dans un monde de plus en plus complexe et incertain.
Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large : la profondeur du marché privé et son changement d’échelle. Les actifs non cotés sous gestion (englobant l’ensemble des classes d’actifs telles que le private equity, le private credit, les infrastructures…) atteignent désormais des ordres de grandeur systémiques : une trajectoire passée de moins de 4 000 milliards de dollars en 2010 à plus de 13 000 milliards de dollars fin 2023. Certaines projections estiment qu’au total le marché mondial du private equity pourrait représenter près de 30 000 milliards de dollars d’ici 2030. Cette massification n’est pas un simple phénomène de flux : elle recompose les canaux de financement et élargit l’univers d’investissement au-delà des marchés cotés.
Un canal de financement incontournable
Le private equity, longtemps considéré comme une classe d’actifs faisant partie des « alternatives », doit plutôt être envisagé aujourd’hui comme mainstream. Il est l’un des éléments au cœur de la boîte à outils de l’investissement. Cette dynamique nouvelle se dessine dans un contexte où les marchés cotés se concentrent et se rétrécissent : la capitalisation boursière des dix plus grandes entreprises américaines représente environ 45 % de l’indice S&P 500, créant une profondeur trompeuse et une diversification plus fragile qu’il n’y paraît.
Dans le même temps, le marché public rétrécit structurellement. Aux États-Unis, le nombre de sociétés cotées est passé de plus de 8 000 dans les années 1990 à environ 4 000 ; et le rythme moyen d’introductions en Bourse est tombé d’environ 310 par an entre 1980 et 2000 à 99 par an sur la décennie suivante. Dans ce contexte, le non-coté offre aux entreprises de taille moyenne un espace stratégique pour investir (capex, R & D, transformation) sans être contraintes par la logique trimestrielle, ni soumises aux effets de mode aggravés par les incertitudes géopolitiques croissantes. Ces différences se traduisent du point de vue des performances : le private equity affiche, sur le long terme, une nette surperformance par rapport aux marchés publics. On évalue ainsi un rendement annualisé d’environ 13 % depuis 2000 pour le PE contre 8 % pour un large indice d’actions (MSCI World).
Aider les entreprises à changer
Enfin, l’accompagnement actif des entreprises prend d’autant plus de sens face aux mutations technologiques et à l’essor de l’intelligence artificielle. Plus de 40 % des emplois mondiaux sont considérés comme exposés à l’IA, soit pour être transformés, soit pour être remplacés, dans les vingt prochaines années, ce qui impose aux entreprises d’investir massivement dans la formation, l’innovation et la refonte de leurs processus. Les entreprises qui tarderont à s’adapter risquent une obsolescence accélérée. Le private equity agit ainsi comme un accélérateur dans cette transition : il apporte non seulement des capitaux de long terme, mais aussi des équipes spécialisées capables de piloter des transformations complexes. En permettant à des PME et à des ETI d’accéder à ces technologies et de les déployer à grande échelle, le private equity contribue directement à la compétitivité, à la modernisation du tissu économique et à la résilience de l’emploi.
Dans un monde turbulent, incertain et en profonde mutation, tant d’un point de vue technologique ou économique que d’un point de vue géopolitique, notre métier du private equity est appelé à gagner encore en pertinence et en importance, à poursuivre sa consolidation et à approfondir sa raison d’être, celle d’accompagner des entreprises sur la durée pour les aider à renforcer leur excellence opérationnelle, leur création de valeur et leur adaptation au monde à venir.
Private credit et private equity
Le private credit (ou crédit privé) désigne une forme de financement par dette octroyée par des acteurs non bancaires – fonds d’investissement, assureurs, family offices – directement à des entreprises, en dehors des marchés obligataires cotés. Il couvre un large spectre d’instruments (dette senior, unitranche, mezzanine, dette subordonnée, etc.) et s’adresse souvent à des entreprises de taille intermédiaire (mid-market) ou à des situations où le financement bancaire classique est insuffisant ou inadapté. L’investisseur en private credit perçoit un rendement sous forme d’intérêts (coupons) et occupe une position de créancier, protégé par des covenants contractuels.
Contrairement au private credit, qui intervient sous forme de dette, l’investisseur en private equity devient actionnaire de l’entreprise : il participe activement à sa gouvernance, partage le risque entrepreneurial et tire son rendement principalement de la plus-value réalisée à la cession de sa participation.





