Gustave Leroy © Archives familiales

Le général Gustave Leroy (X1925), aviateur, résistant, déporté, commandant l’École polytechnique de 1953 à 1957

Dossier : Arts, lettres et sciences | Magazine N°817 Septembre 2026
Par Francis CAUWEL

Gustave Leroy a eu un parcours impressionnant, mais son nom s’est effacé de nos mémoires. Dinannais de souche, polytechnicien de la promo 1925, aviateur par amour du pilotage, résistant, torturé, déporté à Dora où il écrit des poèmes, il a dirigé les plus grandes écoles de l’armée de l’air (Salon-de-Provence, l’ESGA, École supérieure de guerre aérienne) ainsi que l’École polytechnique. Il est à l’origine du décret de janvier 1957 réformant l’X. Il est général d’armée aérienne et grand-croix de la Légion d’honneur. Et pourtant, si vous tapez son nom sur un moteur de recherche, vous ne trouverez que peu de choses sur lui… Qui est-il ? En mai 2026, la ville de Dinan lui a rendu hommage, et un ouvrage lui a été consacré. Redécouvrons un destin exceptionnel ! 

Gustave Leroy (X1925) commanda l’École en 1953. Il en connais­sait bien les fonction­nements, officiels et cachés. Les X1953 témoigneront ainsi (voir leur site Internet cité en référence) : « Il a fait le tour de tous les sesquis plus ou moins clandestins, en principe connus des seuls missaires, en laissant à chaque porte une carte de visite : Gustave Leroy, missaire 1953. Nous étions avertis… » Leroy répondra : « Je vous remercie d’avoir senti mes préoccupations essentielles et de m’avoir évité de perdre mon temps à m’occuper de gamineries sympathiques mais dépassées. »

Bébéar, caissier de la promo 1955, se souviendra que Leroy « avait gardé un solide sens de l’humour et un goût des chahuts bien montés. Il sanctionnait, la sanction faisant partie de la règle du jeu, mais saluait en homme de l’art le travail bien fait. » Celui qui atteindra le sommet de la hiérarchie militaire en 1960 et sera élevé à la plus haute dignité de la Légion d’honneur en 1971 était né dans une famille modeste, en 1905 à Dinan.

Dinan et Polytechnique

Ses ascendants et ceux de son épouse, Yvonne Dufrost, sont des travailleurs modestes : employé de maison, maître de poste, tisserand, couvreur, scieur de long, ou encore marchand itinérant… Gustave entre à quatre ans au « collège communal » de Dinan et y restera quatorze ans, obtenant son bac et préparant avec succès les concours d’entrée à deux écoles symbolisant les valeurs républicaines auxquelles sa famille est très attachée : l’ENS et l’X. Comment choisir ?

En 1920, il a 15 ans et passe la journée à Saint-Lunaire. Un avion léger atterrit sur la plage, à marée basse. À son bord, Maurice Finat, un as de la Première Guerre mondiale, pionnier de l’aviation légère. Le pilote et le gamin sympathisent et s’envolent pour un superbe « baptême de l’air ». Les dés sont jetés, Gustave sera aviateur. Bachelier, il opte logiquement pour Polytechnique, 20e de la promo 1925. Il va alors quitter Dinan, mais il y reviendra en 1945 pour y poursuivre sa trajectoire d’aviateur et de résistant.

L’X est le creuset d’amitiés fortes et durables. Notamment avec Gabriel Romon qui, à Vichy, le présente aux chefs de la Résistance ; Romon sera fusillé en août 1944. Avec René Cogny, futur général de corps d’armée, qu’il retrouve au camp de Dora et à qui il confie pour le rapporter en France le carnet de ses poèmes À chacun son dû.

En 1925, sur les marches de l’École polytechnique.
© Archives de l’École polytechnique.

Aviateur par passion

Octobre 1927, Leroy vit les débuts de l’aventure de l’aéronautique militaire, qui fait encore partie de l’armée de terre. En 1928, il est breveté « observateur ballon » puis « observateur avion ». Il reçoit son brevet de pilote et sa licence militaire. Une photo le montre aux commandes d’un avion mythique aux yeux de Leroy, un Breguet XIX, celui des grands raids, des records de vitesse et d’altitude, celui de Costes et Bellonte. Émotion et fierté ! Leroy est attiré par la transmission du métier d’aviateur, valeurs et savoirs. Il obtient son certificat d’instructeur de navigation.

En janvier 1938, il est envoyé rejoindre la mission française au Brésil. Son objectif : aider à la création d’une école de guerre aérienne. C’est là qu’il se trouve lors de la mobilisation, mais il ne revient en France que début mai 1940 pour la courte bataille de France. Volontaire pour des missions jugées très périlleuses, il recevra la Croix de guerre. Versé dans l’armée d’armistice sous l’autorité de Vichy à partir de juin 1940, il commande un groupe d’observation et la base de Bordeaux. Aux archives de Vincennes, sa fiche d’état civil porte une mention manuscrite bien dans l’esprit détestable de l’État français : « le 27 février 1941 déclare ne pas être juif », une déclaration obligatoire pour ce commandant, officier supérieur d’état-major.

Un conflit de loyauté

De toute évidence, Leroy n’est pas un « pionnier du non », mais il va s’engager au péril de sa vie et en payer le prix. Il n’a pas vécu la « drôle de guerre », il est sous les ordres d’anciens as de la Première Guerre mondiale qu’il vénère, il attache une importance extrême à sa famille. Cela permet de comprendre que son engagement ne date pas de juin 1940. Pourtant, c’est en juin 1940 que Leroy parle à son supérieur, le général Geffrier, d’un départ pour l’Afrique du Nord. Celui-ci lui demande d’attendre le repli de l’ensemble des forces aériennes, repli qui n’arrivera pas.

De même, en juin 1941, Leroy sabote l’envoi de renforts à l’armée du Levant. Il faillit y perdre son commandement. Le moment de bascule se situe à l’automne 1942 : débarquement allié en Afrique du Nord, invasion de la « zone libre », arrivée des Allemands sur la base de Perpignan. Leroy prépare les avions Potez pour faire passer son escadrille en Afrique du Nord. Le général Pellet, que Vichy vient de sanctionner, l’en dissuade. Leroy fait machine arrière, mais donne à ses officiers la consigne « d’agir selon [leur] conscience ». Démobilisé, Leroy reprend sa liberté. Il a mis sa famille à l’abri. C’est alors que Gabriel Romon le présente à Maurice Nègre, chef militaire du réseau Super-NAP (noyautage de la haute administration publique).

Servir la Résistance depuis le cœur même de l’État français

Affecté au cabinet d’Eugène Bridoux, collaborationniste convaincu, « entré dans la gueule du loup » comme il dira à ses proches, Leroy reçoit de Nègre l’ordre formel d’accepter ce poste pour servir la Résistance. Ses missions : infiltré au sein de la haute administration de Vichy, il doit renseigner la Résistance, évaluer le patriotisme des fonctionnaires pour préparer les lendemains de la Libération et coordonner les réseaux et actions de l’Armée secrète du département de l’Allier, dont il prend le commandement. En effet, Jacques Meunier, repéré par la Gestapo, doit partir dans la clandestinité à Paris. C’est Leroy qui prend le relais. Maurice Nègre lui aussi est repéré. Il confie Super-NAP à son adjoint civil, Robert Boudeville.

Le télégramme annonçant le retour de Gustave Leroy en 1945.
© Archives familiales
Premier repas
de Gustave Leroy 
à son retour en 1945. © Archives familiales
Premier repas
de Gustave Leroy
à son retour en 1945. © Archives familiales

L’arrestation

Le 30 novembre 1943, la Gestapo arrête Gustave Leroy, Jacques Meunier, Robert Boudeville, son épouse Juliette Isaac et Jean-Claude Isaac. Seuls ce dernier et Leroy reviendront de déportation. Meunier est assassiné le 20 décembre 1943 ; Boudeville le 4 juin 1944 ; Juliette, son épouse, juive et résistante, le jour de son arrivée au camp. Leroy, arrêté pour résistance, ne sera pas considéré comme militaire, protégé par la convention de Genève, mais comme opposant et terroriste. Il est torturé trois mois à Chamalières, mais ne parle pas. Ces tortures et leurs séquelles seront terribles. Fracture du crâne, fractures multiples des maxillaires, des côtes, plaies infectées… Et ce n’est que le début.

Par le convoi I.171, il part pour Buchenwald puis est transféré au camp de Dora, où il arrive le 11 février 1944. La bureaucratie nazie nous indique qu’il possède alors deux paires de chaussures et chaussettes, un pantalon, un manteau, des gants, un bracelet et une alliance. Voilà tout le bien d’un officier supérieur d’état-major à l’entrée de l’enfer !

Dora, la mangeuse d’hommes

À Dora, où en moins de deux ans, sur 40 000 détenus, on comptera 26 500 morts, Leroy est affecté d’abord à « la terrasse » : il faut creuser, parfois à mains nues, les tunnels où l’on fabrique les V2. La mortalité y est extrême. Fin 1944, il est affecté à un « Kommando de dessinateurs ». Moins mal nourri, pouvant dormir un peu, Leroy sort de la « vie purement animale et végétative ». En possession de papier et de crayon, il copie sur un petit carnet, fabriqué par un codétenu, les poèmes qu’il dit le soir dans le baraquement. Ceux-ci formeront le recueil portant le titre : À chacun son dû, Dora… Ce carnet aura un destin incroyable.

Le retour à Dinan le 13 mai 1945

Les nazis laissent en partant Leroy pour mort au Revier, l’infirmerie antichambre du Krematorium. Les Américains l’y trouvent parmi 500 survivants, au milieu de 1 000 cadavres. Ils le soignent un mois, puis le rapatrient à Paris le 11 mai 1945. C’est par un télégramme que son épouse apprend le retour de son mari. On imagine son émotion.

Lieutenant-colonel d’aviation, Leroy est transporté par avion du Bourget à l’aérodrome de Dinan-Trélivan. Il a perdu 20 kg, 4 cm ; ses yeux bleus sont devenus gris. Sans attendre d’être remis sur pied, il reprend sa vie de militaire comme commandant de la base aérienne de Dinan, que la Luftwaffe a abandonnée en août 1944, avec comme mission de la rendre à l’aviation civile. Il est nommé commandant de la place d’armes de Dinan. Il reprend sa vie de mari et de père. Des photos le montrent en convalescence dans la maison de ses beaux-parents.

Il reprend sa vie de Dinannais sans oublier ce qu’il a vécu. Il joue un rôle très important au sein de l’association des déportés et prisonniers, organisant la solidarité avec les rescapés, la défense de leurs droits, traquant collabos et profiteurs qu’une justice trop laxiste absout alors facilement. Dans un poème écrit à Dora il indique : « il y aura des comptes à régler, tant pis pour ceux qui auront joué la mauvaise carte ». Il aura la même intransigeance à l’égard des anciens de Polytechnique. Dans toutes ses activités d’après-guerre, Leroy eut une ligne de conduite : « Qu’on invite les “collabos” à rentrer dans l’ombre. » Pour lui, les tolérer est « plus qu’un scandale, c’est une faute » (lettre adressée à Bertrand Herz, X51, en décembre 1947).

Le réformateur de Polytechnique

Leroy commande la base aérienne de Tours en 1947 et son école des moniteurs. Puis celle de Salon-de-Provence et son école de l’Air en 1948. Il rejoint le commandement de l’Air en Algérie en 1951. Il quitte l’aviation active en 1953 avec près de 4 000 heures de vol sur 22 aéronefs différents. En septembre 1953, Gustave Leroy est appelé au poste de général commandant l’École. Il faut lire à ce sujet le bel article paru en 1980 dans le n° 357 de votre revue, sous la plume de Raymond Chéradame : Le Général Leroy et la réforme de l’enseignement de l’X de 1956. Leroy n’a que 50 ans. Il est le premier aviateur à ce poste, ce qui n’était pas du goût de tout le monde. Il l’occupera jusqu’en 1957, son mandat ayant été exceptionnellement porté à quatre ans pour lui permettre de mettre en place sa réforme.

“Sa volonté de moderniser l’enseignement.”

Le décret de janvier 1957 est le résultat de sa volonté de moderniser l’enseignement. Il le recentre sur la physique, science de l’ingénieur. La formation devra être poursuivie dans des écoles de spécialités dites d’application. Le conseil d’administration prend le titre de conseil de perfection­nement pour se tourner vers l’avenir. Leroy demande un effort de pédagogie pour que les cours ne soient ni démentiels ni insuffisants. L’enseignement en petit groupe est généralisé pour permettre aux enseignants d’exercer une influence personnelle sur les élèves. « L’X était devenue une grande dame bien marquée par les ans et d’une myopie incontestable. »

Il est décrit ainsi : clairvoyant, déterminé, compétent et bienveillant. Cette bienveillance ne l’empêche pas de sanctionner ceux qui introduisent nuitamment des femmes, des « châmeaux », dans l’École ou qui sont responsables des exagérations d’un Point gamma bien trop bruyant. En 1958, il commande l’École supérieure de guerre aérienne. En 1960, il reçoit sa cinquième étoile de général d’armée aérienne. Il prend sa retraite en décembre 1961. Le président Georges Pompidou lui remet l’écharpe rouge de grand-croix de la Légion d’honneur en décembre 1971, dans la cour des Invalides. On voit briller sur sa manche les cinq étoiles.

À chacun son dû, Dora…

De Noël 1944 à mars 1945, Leroy écrit 25 poèmes depuis le cœur du camp de Dora, dépendance du camp de Buchenwald dont la grille d’entrée portait la terrifiante sentence JEDEM DAS SEINE (À chacun son dû). Il nous parle des souffrances physiques, de la peur de mourir et de la souffrance émotionnelle. Dans cette description de « la fin de l’humain » Leroy pense d’abord aux autres : sa famille, ses camarades. Il nous place en empathie avec le déporté, juxtaposant la description de l’indicible avec une forme de tendresse. Douceur et désespoir cohabitent. Trois chapitres : Agonie (le parcours du déporté, la vie du camp), Rêves et délires (les souvenirs de la vie passée et des êtres chers), Mort (aboutissement inéluctable, la mort qui délivre, désespoir et Krematorium). La forme n’était certainement pas la priorité de Leroy, mais elle révèle un véritable art poétique, une maîtrise exceptionnelle des rimes, des sonorités et des rythmes. Leroy était aussi un fin lettré, un être sensible et délicat.

Croyant mourir à Dora, il confie son carnet à René Cogny qui est rapatrié dès le mois d’avril, mais se fait voler sa musette et le carnet. Les poèmes sont perdus. En 1960, un maçon, Maurice Bourdon, prend sa retraite et apporte ses papiers au maire de Coquelles pour instruire son dossier de pension. Parmi les documents, un étrange carnet de poèmes. Le maire décide de retrouver l’auteur pour le lui rendre. Il contacte les médias. Jean-Pierre Farkas de Radio-Luxembourg lance un appel sur les ondes : à qui peut appartenir ce carnet ? Grâce à un vaste élan de solidarité et des dizaines de témoignages, quinze jours après l’auteur est identifié. Lors d’une émission le 29 septembre 1960, Bourdon rapporte le carnet à Leroy. En 1962, il en sera fait une édition par les ateliers Lacer, que l’on peut parfois trouver d’occasion.

La ville de Dinan lui rend hommage

Une voie porte maintenant le nom de « rue Gustave-Leroy, 1905-1978, aviateur, résistant, déporté ». Une conférence a été donnée le 7 mai 2026 dans la salle d’honneur de la mairie, occasion de présenter la biographie qui vient d’être publiée par l’Amicale des anciens élèves du collège de Dinan, dont Leroy fut vice-président. Le 8 mai 2026, un hommage est rendu au général : devant sa tombe avec dépôt de gerbes, sonnerie aux morts et Marseillaise ; puis devant le monument aux morts de la ville où des élèves de son collège ont lu un de ses poèmes ; enfin, lors de l’allocution du maire aux Dinannais, ses concitoyens. 


Pour aller plus loin :

  • Raymond Chéradame : « Le Général Leroy et la réforme de l’enseignement de l’X de 1956 »,
     La Jaune et la Rouge, 1980, n° 357.
  • Site Internet de la promo X1953 : https://1953.polytechnique.org/VieEcole/Leroy/Leroy.html
  • Gustave Leroy, un Dinannais dans son siècle, AAECD, mai 2026, Francis Cauwel.
  • Contacter l’auteur : francis.cauwel@orange.fr

Sources :

  • Gustave Leroy, À chacun son dû, Dora… Dora… Ateliers Lacer à Paris, 1962
  • Service historique de la Défense, Vincennes : dossiers GR 16 P 366140, 1P 34552-2 et X 03187 W
  • Service historique de la Défense, Caen : dossier 21P 562253
  • Archives municipales de Dinan et départementales des Côtes-d’Armor 
  • Archives privées des familles Leroy et Romon

Poster un commentaire