Le général Aimé Doumenc (X1898), l’organisateur de la Voie sacrée

Destin d’un polytechnicien de la première partie du XXe siècle, pour la Patrie en servant sous les armes toute sa vie, pour les Sciences avec un attachement persévérant à promouvoir la mécanique et l’utilisation du moteur à explosion, et pour la Gloire avec son sens de l’organisation et de la logistique qui a donné à la « Voie sacrée » son efficacité maximale pendant la bataille de Verdun de 1916.
Joseph Édouard Aimé Doumenc naît à Grenoble le 16 novembre 1880 d’un père prénommé Ovide, ariégeois, officier sorti du rang et retiré en Isère avec le grade de commandant. Selon la coutume dauphinoise, le prénom usuel du nouveau-né est inscrit en dernier rang à l’état civil, ce qui amène dans les papiers officiels à porter paradoxalement Joseph comme prénom de l’intéressé.
Un brillant élève
X1898, il entre à Polytechnique avant ses dix-huit ans, boursier. À la sortie (57e), il opte pour l’école d’application de l’Artillerie de Fontainebleau, puis sert dans les batteries alpines. Il est admis très jeune à l’École de guerre, en 1907. Il y reste une troisième année, sélectionné pour aider le futur général J. Mordacq aux réflexions stratégiques appliquées, à la demande de F. Foch, alors directeur, « en raison de sa puissance de travail et de la finesse de ses analyses ». Son étude de 1910 sur la défense de la Belgique montre son intérêt pour les transports militaires et leur logistique. Parallèlement, il obtient une licence en droit. Après un stage d’application comme capitaine à l’état-major du 19e Corps, il passe l’année suivante dans les confins, avant d’être affecté en octobre 1911 au 60e RA stationné à Troyes.
Le début de la Grande Guerre
Dès le 2 août 1914 est créé le service automobile des armées (SAA) pour gérer les 7 000 véhicules privés aussitôt réquisitionnés afin de renforcer son parc qui était de… 170 véhicules. L’approvisionnement en matériel et munitions est assuré par des attelages hippomobiles, outre les transferts par rail. À l’entrée en guerre, une division de 12 000 hommes est censée avoir besoin de 1 300 tonnes par jour, en matériel et carburant (pour 43 %), vivres et fourrage (39 %) et munitions (19 %), ce qui permet d’apprécier les besoins logistiques. La retraite de Reims tout début septembre est organisée brillamment avec des véhicules automobiles par A. Doumenc, ce qui lui vaut de venir renforcer le SAA en qualité d’adjoint d’Eugène Girard (1870-1939), artilleur, breveté, X1890.
L’approvisionnement de Verdun
Le concepteur de l’offensive allemande sur Verdun, E. von Falkenhayn, s’appuie sur les difficultés quasiment insurmontables d’approvisionnement pour le secteur français, car la ville fortifiée voit les lignes de chemin de fer sous le feu des canons adverses. Il n’y a que la modeste départementale jusqu’à Bar-le-Duc (à 67 km), certes élargie à 8 mètres, et un chemin de fer métrique d’intérêt local, modernisé en 1914-1915, mais qui ne peut dépasser 800 t/j de débit soit à peu près le quart des besoins du front.
À partir du 10 février 1916, l’état-major général retient l’hypothèse d’une offensive imminente de l’adversaire. Prévue pour le 12, celle-ci sera retardée par le mauvais temps jusqu’au 21, répit mis à profit pour acheminer des renforts. Le 18 la décision est prise de confier au SAA l’organisation et la régulation de la route, artère absolument vitale. A. Doumenc y déploie tous ses talents pour tenir l’objectif fixé d’acheminer quotidiennement 12 000 hommes et 2 000 tonnes de matériel. Il crée le 20 au soir la première « commission régulatrice automobile », tout en rameutant 3 500 camions et 800 autres véhicules. Le général Pétain le surlendemain de son arrivée confirme ces décisions.
Une organisation efficace
La circulation, dans les deux sens, est exclusivement réservée aux véhicules à moteur. Le tracé est découpé en six « cantons de surveillance », dotés de moyens de liaison, de sécurité, de guidage, de pilotage, de dépannage et d’un responsable des travaux, d’où le fonctionnement en noria jour et nuit, sans stationnement ni dépassement. Les carrefours sont gérés par la Gendarmerie et il existe une protection aérienne par des escadrilles de chasse dédiées. On comprend aisément que dès avril Maurice Barrès baptise l’artère « Voie sacrée ». Elle achemine en convois troupes, matériels et munitions, en dédiant le train dit « Meusien » au transport des denrées alimentaires vers le front et au transport sanitaire au retour.
Le système de relève des unités peut fonctionner sur le trajet retour. Les chauffeurs arrivent à œuvrer 18 heures par jour pendant environ dix jours sans pause, et tout tourne autour du camion : toute panne non remorquable entraîne la bascule de l’engin sur le bas-côté. Il convient d’assurer l’approvisionnement en carburant, en pièces détachées et en ouvriers qualifiés dans les parcs automobiles qui réparent également de nuit grâce à l’éclairage à l’acétylène : autant de logistiques nouvelles à maîtriser à cette échelle. La fabrication de bandages de caoutchouc par des presses hydrauliques est une nécessité en raison de l’usure des pneus.

© Roger-Viollet / Roger-Viollet
Des volumes considérables
Pour l’entretien de la route, des carrières sont ouvertes à proximité afin de déverser des pelletées de cailloux sur la chaussée, qui sont tassés par la circulation incessante : elle sera calculée d’un camion toutes les quinze secondes, mais cette fréquence a pu atteindre jusqu’à cinq secondes. Ces travaux permanents sont assurés par des soldats de la Territoriale, qui seront jusqu’à près de 10 000 hommes, pour un volume estimé à 700 000 tonnes déversées. Au plus fort des combats, la motorisation et les rationalisations décrites ci-dessus permettent d’atteindre la moyenne de 500 000 tonnes par mois (8,34 fois l’objectif de départ assigné au capitaine Doumenc !) et 400 000 militaires transportés (1,1 fois).
“La logistique renouvelée par la technique prend une importance majeure pour l’issue d’un conflit majeur.”
Doumenc recevra une citation à l’ordre de l’Armée… en décembre 1919. Le transport motorisé est une clef de la victoire défensive de Verdun, donc de l’aura considérable de Pétain dans l’opinion, puis de l’offensive finale de juillet 1918… et contraste avec les difficultés allemandes, persistantes en la matière. La logistique renouvelée par la technique prend une importance majeure pour l’issue d’un conflit majeur.
Après Verdun…
Aimé Doumenc avait dès 1915 défini le fonctionnement de l’American Ambulance Field Service pour le transport des volontaires américains blessés, alors sous le commandement français. En novembre 1916, il devient l’adjoint technique de « l’artillerie spéciale » du frais émoulu général Jean Estienne, X1880, « le père des chars », et contribue ainsi à l’émergence de cette arme nouvelle encore balbutiante, tant dans la maîtrise technique que dans la doctrine d’emploi et les incidences logistiques. Il a l’intuition immédiate d’envisager la formation de divisions blindées et leur fonctionnement interarmes. L’expérience reste courte car il revient pour prendre le commandement du SAA en mars 1917.
En 1918, il est promu commandant et devient le premier chef de la direction de l’automobile du ministère de la Guerre, création attribuée au général Mordacq, devenu le tout-puissant responsable du cabinet militaire de Clemenceau, président du Conseil et ministre de la Guerre.
En 1920, il demande une disponibilité pour travailler dans l’industrie privée pendant trois ans, comme administrateur délégué de la « Société des forges et aciéries de Paris et de la Seine ». À son terme, il réintègre l’armée, ce qui est fort rare, et, plus exceptionnel, sa carrière semble bénéficier, et non pâtir, de cette « incartade » dans le cursus honorum militaire. Il entre au cabinet du ministre en 1924, promu lieutenant-colonel l’année suivante comme sous-chef du cabinet, avant de repartir au Maroc pour diriger les services automobiles pendant la guerre du Rif, à la demande, peut-on supposer, du maréchal Pétain. Il dirige ensuite le régiment d’artillerie de la 1re division de cavalerie, stationnée à Vincennes.
Un visionnaire de l’arme blindée
Après avoir donné des conférences à l’École de guerre en 1927 à la demande de son directeur le général Héring, qui sera rapidement déchargé de ses fonctions en raison de ses idées « hérétiques », il rédige en 1928 en cinq feuillets une description d’une « division mécanique » et de son fonctionnement interarmes, document prémonitoire qui ne sera connu qu’au procès de Riom grâce aux propos d’Édouard Daladier, confirmés par un exemplaire retrouvé après-guerre dans les archives d’un ancien ministre… de l’Air. Doumenc est un parfait prédécesseur, ignoré, des thèses du futur général de Gaulle dans les années trente. Promu général de brigade en 1932, il accumule les étoiles très rapidement puisque, divisionnaire en 1935, il obtient le rang et l’appellation pour la quatrième étoile en 1937, puis la cinquième de général d’armée en 1939.

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Il occupe avec talent des fonctions éminentes : sous-chef de l’état-major général en 1933, chef de la 1re DI en 1936, commandant de la 1re région militaire (Lille) en 1938, entrant alors au Conseil supérieur de la Guerre. Il conduit la délégation militaire française chargée de négocier à Moscou un accord avec l’URSS à l’été 1939, jusqu’au pacte Ribbentrop-Molotov du 23 août. À la déclaration de guerre du 3 septembre, il est chargé de la défense antiaérienne. Pendant la « drôle de guerre », A. Doumenc devient le 18 janvier 1940 major général (soit le numéro 2) du GQG (grand quartier général). Une note de sa main du 3 mars retient l’appellation DCR (Divison CuiRassée) pour les grandes unités blindées dont il avait toujours été un partisan.
Une vie écourtée
Au lendemain de l’armistice, Pétain le nomme le 26 juin 1940 commissaire général à la reconstruction, en révérence à ses talents d’organisateur, mais dès le 12 juillet il devient inspecteur général de l’Armée. Il est mis en congé d’activité le 1er janvier 1942, transformé en disponibilité dans la réserve par Darlan quelques mois plus tard. A. Doumenc se retire à Tullins, en Isère, et disparaît accidentellement lors d’une marche en montagne dans le massif du Pelvoux, en juillet 1948, après avoir rédigé divers ouvrages dont une Histoire de la IXe Armée (10-18 mai 1940), éditée en 1945.
Ses fils imiteront leur polytechnicien de père : Ovide Edmond André (1910-2001), promotion 1929, deviendra ingénieur général des Ponts et Chaussées puis conseiller d’État. Son jeune frère Raymond André Maurice (1921-1989) intègre la promotion 1939, deviendra ingénieur en chef du corps des Mines, avant de dérouler une deuxième carrière dans l’industrie dont finalement la présidence des Ciments français en 1976. Croix de guerre 1914-1918 avec neuf étoiles de bronze, médaillé militaire, DSO et diverses autres décorations, le général Doumenc avait reçu la plaque de grand officier de la Légion d’honneur des mains du général Weygand, le 14 août 1940.
En 1939, Doumenc est l’un des cinq généraux d’armée sur onze qui sont issus de Polytechnique, avec R. Olry (X1900 – portrait dans la J&R n° 758), C. M. Condé (X1896), G. Blanchard (X1897), tous quatre artilleurs d’origine, et L. Colson du Génie (X1896). Sur un total de 900 généraux d’active à l’entrée en guerre, on dénombrait alors 190 X (21 %).





