La Turquie et Polytechnique : une attraction croissante

Zeki Yagli (X68), ambassadeur AX à Istanbul, est le troisième ingénieur polytechnicien turc après Muhittin Toköz (X1931) et Arslan İçsevgi (X63). Quelques autres ont suivi son chemin jusqu’en 2014 : cinq ingénieurs, cinq masters, deux docteurs, soit quatorze étudiants en 50 ans. L’ouverture des nouveaux cursus Bachelor et Graduate en 2016 a changé le rythme : un docteur, onze masters, vingt bachelors et un ingénieur : trente-trois en neuf ans. Compte tenu de l’importance de la Turquie, ce retour est très prometteur. Comment maintenir ce rythme ? Nous avons interviewé deux bachelors à Palaiseau, Beyza Ozaytekin (B23) et Yigit Ergoren (B25), ainsi que Zeki Yagli.
Comment et pourquoi êtes-vous venus à Polytechnique ?
Zeki Yagli (X68) : En 1965, j’étais en onzième (équivalent de l’année de terminale) au lycée Galatasaray, un établissement bien connu où les cours principaux sont dispensés en français par des professeurs envoyés par le gouvernement français. Un jour, je ne sais pas comment le sujet est venu sur le tapis : M. Balleret, notre professeur de maths très respecté et très redouté, a commencé à parler de l’École polytechnique. Il expliquait combien sa réputation était excellente, combien les concours étaient difficiles, combien les polytechniciens réussissaient dans la vie, et… à quel point les jolies filles s’intéressaient à vous quand vous portiez l’uniforme. Je ne me souviens plus lequel de ces arguments a été décisif à l’époque pour un garçon de 18 ans, dans un internat pour garçons. Je vous laisse deviner.
J’ai dû attendre l’année suivante pour obtenir mon diplôme à Galatasaray (année supplémentaire, axée sur la préparation à l’examen d’entrée à l’Université) et postuler pour la bourse unique du gouvernement français. La commission d’entretien n’a eu d’autre choix que d’accorder la bourse à ce jeune garçon confiant, enthousiaste à l’idée de passer les examens de l’École polytechnique et de poursuivre ensuite à l’École supérieure d’électricité.
Après deux ans à Saint-Louis, au cœur du Mai 68 historique, j’ai eu la chance de me lancer et de réussir. Le projet soumis au comité d’attribution des bourses s’est réalisé comme prévu.
Beyza Ozaytekin (B23) : Je suis née à Konya et je suis venue à Istanbul pour mes études dans un lycée orienté vers les sciences et la technologie, sur un campus en dehors d’Istanbul, comme Palaiseau. J’y ai étudié pendant cinq ans, dans un cursus turc, avec une spécialisation en mathématiques et en physique, et j’ai participé à plusieurs olympiades de physique et de robotique. Mon objectif était, et est toujours, de travailler en physique théorique à travers une double majeure. Un de mes camarades des olympiades de physique m’a parlé de Polytechnique. L’École jouissait d’une excellente réputation en mathématiques et en physique, proposait un cursus en anglais et correspondait à mon souhait de découvrir une autre culture et de rester en Europe, pas trop loin de la Turquie. J’ai cherché sur internet, posé quelques questions aux professeurs, et j’ai rejoint Polytechnique en septembre 2023.
Yigit Ergoren (B28) : Je suis né à Izmir et je suis venu à Istanbul pour mes études dans un lycée français, le lycée Saint-Joseph, au centre d’Istanbul, une ville animée mais avec l’environnement surpeuplé d’une grande ville. J’y ai étudié pendant cinq ans dans un environnement plutôt français, avec un bon équilibre entre les sciences dures et les soft skills, comme le débat, l’éloquence… Mes professeurs de français m’ont parlé de Polytechnique, de sa réputation d’excellence et du cursus Bachelor en anglais. Ils m’ont beaucoup encouragé et j’ai rejoint Polytechnique en septembre 2025.
Que pensez-vous de vos études au Bachelor de Polytechnique ?
Beyza : Les maths sont un point fort du cursus et une base solide pour les études futures. La physique constitue également une bonne base. J’ai saisi l’occasion de faire deux stages d’été dans des laboratoires de physique de Polytechnique, ce qui m’a beaucoup aidée à préparer des études de recherche en physique. Grâce aux cours communs avec d’autres cursus ou aux interactions avec les élèves de 4A en laboratoire, il y a un bon niveau d’émulation et d’échanges intellectuels. Palaiseau peut sembler un peu éloigné de la vie parisienne mais, si vous voulez vous concentrer et travailler dur, c’est possible, tout comme aller à Paris. Je compte choisir un Master et postuler à Polytechnique ou dans une université en Allemagne.
Yigit : Après seulement un semestre, je ne peux pas donner un avis détaillé, mais plutôt quelques observations. Si le processus d’admission n’est pas trop difficile, le début des études de mathématiques dans le cursus de Bachelor présente deux obstacles à surmonter. Le niveau est très élevé et la manière française de démontrer les solutions est beaucoup plus détaillée que la méthode anglo-saxonne, qui va plus rapidement à la solution. C’est un vrai défi au début ; les étudiants roumains ont de la chance car ils sont déjà habitués dans leur pays à ce type de démonstrations détaillées et rigoureuses. Il y a une base scientifique solide, qui demande beaucoup de travail, mais il me manque de pratiquer davantage les soft skills comme dans mon lycée. Pour réussir dans les futures présentations, il ne suffit pas d’être bon en maths. Il faut aussi être capable de présenter ses idées clairement et simplement. Palaiseau est un environnement agréable et calme, pas trop loin de Paris.
Où sont les anciens élèves turcs aujourd’hui ?
Zeki : Lorsque j’ai été nommé ambassadeur AX, j’ai dû prendre une décision. Il n’y a que trois ou quatre anciens élèves qui vivent en Turquie. Mais il y a beaucoup plus d’anciens élèves de nationalité turque. J’ai opté pour la deuxième option. J’ai atteint un total de quarante-sept alumni. Vingt et un d’entre eux sont encore étudiants. Cela signifie que l’AX a été très active et a réussi à promouvoir l’X en Turquie. Aujourd’hui, vingt-six anciens ont terminé leurs études. Ils sont établis dans le monde entier.
Comme une grande partie des alumni vivent à l’étranger, nous avons décidé de réunir dans le groupe X Türkiye tous les camarades de nationalité turque sans tenir compte de leur lieu de résidence.
Quelles sont les principaux atouts de la Turquie aujourd’hui ?
Zeki : Le nom officiel de mon pays est désormais Türkiye, depuis 2021. La Turquie est souvent perçue à travers un prisme réducteur : une destination exotique ou un allié « compliqué » confronté à une volatilité économique. Cette perspective ne rend pas compte de la transformation structurelle sur le terrain. Au cours des vingt dernières années, la Turquie a maintenu un taux de croissance moyen de 5,4 % – signe de son dynamisme industriel. En tant que membre du G20 à un moment stratégique, nous avons largement dépassé le secteur textile pour entrer dans la fabrication de pointe en aérospatiale, dans la défense et dans l’automobile. Des géants mondiaux comme Renault, Ford, Toyota, Hyundai et Stellantis y exploitent d’importants centres de production, avec des taux de localisation souvent supérieurs à 50-70 %. Notre secteur de la défense et de l’aérospatiale, désormais à plus de 80 % local, a atteint un record de 10,5 milliards de dollars d’exportations en 2025, preuve que nous ne faisons pas qu’assembler des systèmes mais que nous les concevons.
Actuellement l’économie se stabilise. Nous luttons contre l’inflation avec une stratégie conçue pour préserver cet élan industriel. Soutenue par une main-d’œuvre jeune et avide de progrès, la Turquie est devenue un centre névralgique reliant l’Est à l’Ouest et le Nord au Sud – un acteur clé des corridors énergétiques et un médiateur stable dans une région agitée.
Je suis optimiste quant à notre croissance régulière. À mesure que nous résoudrons les tensions sociologiques et politiques internes qui nous ont freinés, je m’attends à ce que la Turquie accélère sur sa trajectoire et en recueille les fruits.
Quelles sont vos propositions pour mieux promouvoir Polytechnique en Turquie ?
Beyza : Polytechnique n’est pas assez connue en Turquie. Un effort soutenu et constant est nécessaire auprès des lycées. Dans mon lycée, il y a déjà cinq élèves qui ont suivi ou qui suivent le Bachelor de Polytechnique.
Yigit & Beyza : Nous pourrions inviter des lycéens turcs à effectuer des stages ou de courts séjours à Palaiseau pour leur permettre de découvrir l’École et susciter leur intérêt pour des études en France. Nous pourrions également envisager que des étudiants de Polytechnique échangent avec des lycéens turcs via des visioconférences, un format qui a très bien fonctionné avec les universités d’Eindhoven, de Manchester et le King’s College. Mieux que l’envoi de personnel de l’X, cette approche correspond davantage aux attentes des lycéens turcs et est plus simple à mettre en place.
| Türkiye | France | USA | UK | Suède | Suisse | Pays-Bas | Total | |
| Ingénieurs | 2 | 3 | 1 | 1 | 7 | |||
| PhD | 1 | 1 | 2 | |||||
| Masters | 2 | 8 | 1 | 1 | 1 | 13 | ||
| Bachelors | 2 | 1 | 1 | 4 | ||||
| Total | 5 | 11 | 3 | 3 | 1 | 2 | 1 | 26 |
Turkey and Polytechnique : a new growth story
Zeki Yegli (X68), AX ambassador in Istanbul, is the third Turkish engineer after Muhittin Toköz (X1931) and Arslan İçsevgi (X63). A few other followed his path till 2014 : five engineers, five masters, two doctors that is fourteenstudents in 50 years. The opening of the new cursus Bachelor and Graduate in 2016 has changed the rhythm : one doctor, eleven masters, nine bachelors and one engineer : thirty-three in nine years. Given the importance of Turkey, this come back is very promising. How to keep up the pace ? We have interviewed two bachelors in Palaiseau, Beyza Ozaytekin (B23) and Yigit Ergoren (B25) along with Zeki Yegli.
How and why you came to Polytechnique ?
Zeki Yegli (X68) : In 1965 I was at 11th class (equivalent to the final year of high school) at Galatasaray, well known lycée, where major courses are dispensed in French by teachers sent by French Government. One day, I don’t know how it did come to the subject, Mr. Balleret, our well respected and afraid off maths teacher, started to talk about École polytechnique. How excellent was its reputation, how difficult were the competition exams, how successful they are in life, and… how beautiful girls would show interest when you are in uniform. I don’t remember which one of these arguments was decisive at that time for a boy of 18, in a boarding school for boys. I leave you to guess.
I had to wait to next year to get my diploma from Galatasaray (an additional year focused on preparation for the university entrance exam) and apply for the unique scholarship of French Government. The interview commission had no choice but to grant the scholarship to this confident young boy enthusiast to present École polytechnique exams and go next to École supérieure d’électricité.
After two years at St Louis, in the middle of historic May 1968 I was lucky begin and being successful. The plan submitted to the scholarship committee was realized as planned.
Beyza Ozaytekin (B23): I was born in Konya and came to Istanbul for my studies in a high school focused on Sciences and Technology, in a campus outside of Istanbul, like Palaiseau. I studied there for five years, in Turkish cursus, with a focus on maths and physics, and took part in several physics and robotic Olympiads. My goal was, and is still, to work in theoretical physics through a double Major. One of my fellows in physics Olympiads told me about Polytechnique. It had a strong reputation in maths and physics, a cursus in English, and fitted my wish to discover another culture and stay in Europe, not too far from Turkey. I looked in the web, had some questions with teachers and I joined Polytechnique in September 2023
Yigit Ergoren (B28): I was born in Izmir and came to Istanbul for my studies in a French high school, lycée Saint-Joseph, in the centre of Istanbul, lively but with the crowded environment of a big city. I studied there for five years in a rather French environment with a good balance between hard sciences and soft skills, like debating… My French teachers told me about Polytechnique, its reputation of excellence, and the Bachelor cursus in English. They pushed me a lot and I joined Polytechnique in September 2025.
What are your feelings about your bachelor’s studies in Polytechnique?
Beyza : Maths are a strong point in the cursus, and a solid foundation for further studies. Physics are also a good basis. I seized the opportunity to have two summer internships in Polytechnique physics labs which helped me a lot to prepare further research studies in physics. Through common lessons with other cursus or interaction with 4A in labs, there is a good level of emulation and intellectual exchanges. Palaiseau may look a little bit far from Paris life, but if you want to concentrate and work hard, you can do it, as well as going to Paris. I am looking to select a Master and apply for Polytechnique or for a university in Germany
Yigit : After only one term I cannot give a detailed opinion but rather some observations. If the admission process is not too hard, the start of maths studies in bachelor cursus raises two hurdles to overcome. The level is very high, and the French way to demonstrate solutions is much more detailed than the Anglo-Saxon way, which goes quicker to the solution. This is a real challenge at start; the Romanian students are lucky because there are already used in their country to this type of detailed and rigorous demonstrations. There is a strong scientific basis, which requires to work hard but I lack the soft skills well developed in my high school. To be successful in future presentations you don’t need just to be good in maths. But to be able to present your views clearly and simply. Palaiseau is a good and quiet environment, not too far from Paris.
Where are the alumni now?
Zeki : When named ambassador I had a decision to make. Alumni living in Türkiye, there are only three or four. But alumni with Turkish nationality there are much more. I opted for the second choice. I reached to a total number of forty-seven. Twenty-one of them are still student. This means that AX has been very active and successful to promote X in Türkiye. Today twenty-six alumni completed their studies. They are established worldwide.
With such big part of Xs living abroad we decided to unite in my X Türkiye group all camarades of Turkish nationality without considering where they live.
What are Turkey’s key strengths ?
Zeki : The official name of my country is now Türkiye, as of 2021. Türkiye is often viewed through a limited lens : an exotic destination or a “complicated” ally facing economic volatility. This perspective misses the structural transformation on the ground. Over the last twenty years, Türkiye has maintained an average growth rate of 5.4 % – a testament to its industrial grit.
As a G20 member at a strategic crossroads, we have moved far beyond textiles into high-end aerospace, defense, and automotive manufacturing. Global giants like Renault, Ford, Toyota, Hyundai, and Stellantis operate major production hubs here, with localization rates often exceeding 50-70 %. Our defense and aerospace sector, now over 80 % indigenous, hit a record $10.5 billion in exports in 2025, proving we are designing systems, not just assembling them.
The economy is currently stabilizing. We are tackling inflation with a strategy designed to preserve this industrial momentum. Backed by a young, progress-hungry workforce, Türkiye has matured into a central hub connecting East to West and North to South – a key player in energy corridors and a stable mediator in a restless region.
I am optimistic about our steady growth. As we resolve the internal sociological and political stresses that have slowed us down, I expect Türkiye to accelerate on its well-deserved trajectory.
Which proposals to better market Polytechnique in Turkey ?
Beyza : Polytechnique is unknown in Turkey. A strong and continuous effort is needed towards high schools. In my high school, there are already five students that followed or follow Polytechnique Bachelor.
Yigit & Beyza : We could invite Turkish high school students for internships or short stays in Palaiseau to help them discover and rekindle their interest in pursuing studies in France. We could also consider having Polytechnique students engage with Turkish students through Zoom meetings, a format that has worked very well with Eindhoven, Manchester, and King’s College. This approach aligns more closely with the expectations of Turkish high school students than simply sending X staff, and it is also easier to organize.





