La sobriété numérique

Le développement des usages numériques a des effets majeurs sur l’environnement et ces effets, loin d’être contenus par le progrès technologique, connaissent un emballement qui débouchera nécessairement sur une impasse. La solution à ce problème repose non sur un sevrage qui serait irréalisable, mais sur des usages maîtrisés. L’auteur propose ici des pistes dans cette direction, mais il faut être conscient que cela suppose des choix civilisationnels qui devront être débattus démocratiquement pour être acceptés en toute connaissance de cause.
Le terme de « sobriété numérique » est aujourd’hui un oxymore, tant la réalité du numérique semble reposer sur des quantités énormes de données et d’équipements, elles-mêmes en proie à une croissance exponentielle qu’aucun facteur identifié ne saurait limiter. Notre monde est peuplé de vingt-cinq milliards d’objets numériques communicants dont le nombre devrait doubler en cinq ans, qui échangent sept zettaoctets de données par an et en conservent environ vingt fois plus, tandis que le format numérique s’impose par défaut dans un nombre croissant d’interactions économiques, sociales et sociétales.
Un terme en contradiction avec la réalité d’aujourd’hui
L’essor récent de l’intelligence artificielle générative et sa déclinaison sous une forme agentique renforcent encore l’intensité numérique non seulement de notre environnement mais aussi de nos comportements. Il conduit à nous doter d’artefacts numériques auxquels nous déléguons le soin d’accomplir à notre place des tâches opérationnelles et une part croissante de nos activités intellectuelles, et peut-être bientôt spirituelles.
Cette dynamique d’hybridation de deux réalités, l’une sensible et analogique, l’autre virtuelle et numérique, induit des évolutions structurelles s’incarnant dans des concepts tels que celui de l’homme augmenté ou encore celui du métavers, fusion de mondes physiques et virtuels formant alors la nouvelle réalité perçue et vécue. Plus prosaïquement, elle se traduit par une part de plus en plus importante de notre temps d’éveil passé à interagir avec des objets ou des interfaces numériques (non seulement dans l’univers professionnel mais également en dehors : plus de deux heures par jour pour trois quarts des Français et plus de cinq heures pour un quart d’entre eux) et par une mise à distance de pans entiers de la réalité physique via les écrans et les automatismes.
Un oxymore sans portée ?
Alors que le numérique rime depuis deux décennies avec abondance, voire surabondance, faut-il pour autant s’alarmer de cette tendance et est-il d’ailleurs souhaitable, voire possible, de questionner l’inéluctabilité de cette association et au regard de quels enjeux ? Pour les tenants du numérique transformateur et salvateur, tels que les dirigeants des Big Tech américaines, ce positionnement est absurde et délétère : il ne saurait être question de faire preuve de quelque tempérance que ce soit, qui conduirait à brider l’innovation et freinerait l’accélération technologique vue comme la (seule) solution aux problèmes économiques (en recréant de la croissance) et environnementaux (en optimisant et dématérialisant), voire politiques et démocratiques (en émancipant les individus grâce au cyberespace).
Toute initiative visant ou conduisant à ralentir l’hypercroissance des flux numériques doit être rejetée et combattue : les pressions américaines pour que l’Europe se défasse des régulations (Digital Markets Act, Digital Services Act, Artificial Intelligence Act) qu’elle a commencé à mettre en œuvre en témoignent amplement et mettent en évidence la dimension géopolitique des stratégies numériques. Mais cette vision repose sur l’idée centrale que le numérique n’est pas soumis aux limites planétaires, voire qu’il permet de s’en affranchir.
Des effets majeurs
Or le numérique se révèle éminemment consommateur de ressources matérielles et d’énergie. La part des émissions de gaz à effet de serre attribuable au numérique dans le monde est déjà légèrement supérieure à quatre pour cent (dont une petite moitié due à la production des quelques milliards d’équipements numériques mis en livraison chaque année, le reste étant imputable à la consommation d’électricité intervenant lors de la phase d’usage). Plus élevée de cinquante pour cent que celle du secteur aérien, elle croît à un rythme annuel effréné de six pour cent (antithétique à la baisse annuelle de cinq pour cent permettant d’envisager de limiter le réchauffement climatique à deux degrés Celsius), l’amenant à l’horizon 2030 au niveau actuel de celle du secteur automobile (voitures et utilitaires légers).
Un emballement délétère
En dépit des gains d’efficacité énergétique toujours remarquables produits par le progrès technologique, la consommation d’électricité du numérique s’emballe, du fait notamment du déploiement à grande échelle de logiciels d’intelligence artificielle générative : sa part de la consommation tous secteurs confondus devrait ainsi passer de onze pour cent aujourd’hui à seize pour cent dans cinq ans, ce qui est la marque d’un effet rebond particulièrement intense. On rappelle que l’effet rebond désigne l’augmentation de la consommation d’un bien ou d’un service à la suite de l’amélioration de son efficacité, notamment énergétique.
En d’autres termes, lorsqu’une technologie devient plus performante, son utilisation tend à se multiplier, annulant ainsi les économies initialement prévues. Ces dynamiques sont détaillées dans le rapport de The Shift Project : Intelligence artificielle, données, calculs : le rapport final du Shift – The Shift Project. Cette augmentation est si considérable et si rapide qu’elle a un effet majeur sur la décarbonation de la production d’électricité : beaucoup d’opérateurs sont amenés à continuer à exploiter des centrales à gaz (voire à charbon) pour y répondre, tandis que les Big Tech choisissent prioritairement cette technologie lorsqu’une création de centrale électrique dédiée à l’alimentation d’un nouveau centre de données se révèle nécessaire. Corrélativement, cette voracité énergétique induit une concurrence d’usages avec d’autres secteurs (bâtiment, transport, industrie) dont la décarbonation repose sur l’électrification, ce d’autant plus qu’elle n’a pas été intégrée dans les exercices de planification.

Les conséquences environnementales
Ces gains d’efficacité réalisés dans la phase d’usage du numérique sont par ailleurs partiellement gagés par une augmentation de la consommation d’énergie nécessaire à la production des nouveaux équipements que requiert l’exploitation de logiciels toujours plus demandeurs de puissance de calcul (cette consommation est fonction inverse de la finesse de gravure des processeurs). Outre ses impacts énergétiques et climatiques, le numérique est également fortement consommateur d’eau et de métaux, souvent identiques à ceux indispensables à la transition énergétique.
Compte tenu du rythme de croissance des besoins numériques en la matière, les conflits d’usage de ces différentes ressources qui ont commencé à apparaître risquent de se multiplier et de s’aggraver dans les années à venir. La construction de ces nouveaux mondes virtuels met ainsi fortement à contribution notre environnement, cela aux dépens de la préservation de nos écosystèmes et alors que l’apport de la numérisation à la décarbonation effective des autres secteurs apparaît au mieux modique, voire inexistant (voir par exemple l’étude de l’Ademe : Évaluation environnementale des effets directs et indirects du numérique pour des cas d’usage).
Un nécessaire changement de paradigme
Sortir de cette dynamique environnementalement délétère implique de remettre en question le principe d’abondance sur lequel repose le fonctionnement actuel du secteur numérique et qui est aussi constitutif du pouvoir d’attirance de l’offre numérique. Il s’agit principalement d’effectuer des choix de design (de produit, de service, de système) et de mettre en œuvre des pratiques (d’exploitation, d’utilisation, de gestion de fin de vie) s’appuyant sur un principe de sobriété visant à calibrer la consommation de ressources de façon compatible avec les limites planétaires.
“Une transformation systémique permettant de reconfigurer les modes de production et d’utilisation (ou de consommation) du numérique.”
Il ne s’agit donc pas en tant que tel de pratiquer le jeûne numérique, mais plutôt de rééquilibrer notre consommation ; pas de geler les évolutions technologiques mais plutôt de les réorienter ; et pas d’éviter toute croissance des usages mais plutôt d’en maîtriser et limiter le rythme. Ces changements qui appellent en apparence des efforts marginaux ne peuvent se produire à l’échelle et de façon durable qu’au sein d’une transformation systémique permettant de reconfigurer les modes de production et d’utilisation (ou de consommation) du numérique.
Des pistes de sobriété
Cette reconfiguration consiste notamment dans ce qui suit. Réduire la dominance des acteurs s’appuyant sur des modèles d’affaires extractifs – par exemple en les rendant moins attractifs financièrement, en supprimant l’accès gratuit dont ils disposent à des ressources amont (données personnelles) ou aval (réseaux de télécommunications) – et développer des communs numériques. Remplacer des logiques de production linéaires par des logiques circulaires fondées sur l’économie de la fonctionnalité, telles que le Device-as-a-Service (DaaS), qui est un modèle commercial dans lequel le matériel informatique (ordinateurs portables, smartphones, tablettes, etc.) est proposé sous forme d’abonnement ou de paiement à l’utilisation plutôt que par achat unique.
Modifier les cadres réglementaires aujourd’hui centrés sur un objectif de stimulation de la concurrence sur les services par l’investissement dans les infrastructures sous-jacentes, encourageant ainsi leur duplication. Soumettre les usages numériques au droit commun en formalisant un statut de majorité numérique pour accéder aux réseaux sociaux ou pour « conduire » un smartphone et en explicitant une trajectoire contraignante d’émissions de gaz à effet de serre et de consommation énergétique pour le secteur numérique. Faire évoluer notre représentation sociétale du numérique grâce à un débat citoyen informé – reconnaissant ainsi sa dimension politique au sens premier du terme – et à des actions d’éducation permettant aux individus de maîtriser le recours au numérique plutôt que d’en être les vassaux.
La sobriété numérique est donc bien plus qu’un assemblage de « bonnes pratiques » individuelles ; elle correspond à des choix civilisationnels et recèle des questions de souveraineté individuelle et collective qu’il est urgent d’expliciter et de traiter.

