La santé mentale en France en 2025 : sortons des idées reçues !

L’état de la France sur le plan de la santé mentale en 2025 est particulièrement contrasté. Si les troubles psychiques semblent progresser, notamment chez les jeunes et plus particulièrement chez les jeunes filles, les données de mortalité par suicide témoignent d’une évolution plus nuancée. Comprendre ces paradoxes est essentiel pour dépasser les idées reçues et éclairer le débat public. La prudence est de mise, mais non l’excès de pessimisme.
En 2025, la santé mentale occupe à l’évidence une place centrale dans le débat public. Proclamée « grande cause nationale », elle est au cœur d’une longue liste de rapports, d’expertises et d’alertes institutionnelles. La crise de la psychiatrie, régulièrement soulignée depuis une décennie et ravivée par l’épisode Covid, alimente un discours d’urgence. Mais que montrent réellement les données disponibles ? Disons-le tout de suite, au-delà des impressions et des inquiétudes largement partagées, l’analyse des indicateurs épidémiologiques met en évidence une situation beaucoup plus nuancée. Les niveaux de « dépressivité » augmentent nettement, surtout depuis 2017, tandis que les tentatives de suicide et les suicides évoluent selon des dynamiques très différentes selon l’âge et le genre. Pour bien interpréter ces résultats, parfois étonnants, il est nécessaire de faire un petit détour méthodologique.
Santé mentale et psychiatrie : de quoi parle-t-on ?
Première difficulté : la définition du terme « santé mentale » pose problème. L’OMS en 2004 propose de son côté : « un état de bien-être dans lequel une personne peut se réaliser, surmonter les tensions normales de la vie, accomplir un travail productif et contribuer à la vie de sa communauté ». Il y a là un caractère normatif que beaucoup ont critiqué (notamment concernant la productivité). Cette définition est par ailleurs essentiellement positive, alors que bien souvent c’est par la négativité que le concept est implicitement considéré. C’est d’ailleurs le cas de la plupart des définitions données par les philosophes contemporains comme Boorse ou Nordenfelt, auteurs qui s’intéressent surtout à la « mauvaise » santé mentale.
Au total, force est de constater que l’on ne sait pas trop de quoi on parle quand on aborde la question de la « santé mentale ». En ce qui concerne la psychiatrie, elle est par définition la « médecine de l’âme » et se consacre au diagnostic, à la prévention et au traitement des maladies mentales. Une telle définition souffre cependant de circularité et l’on préfèrera dire que l’objet de la psychiatrie est de : « soigner les humains en rupture dans leur existence, du fait d’une souffrance qu’ils ressentent comme intérieure à eux-mêmes et non pas projetée sur le corps qu’ils habitent ». Les maladies psychiatriques sont regroupées au sein de classifications ; c’est la classification américaine (le DSM) qui est préférentiellement utilisée. Cette dernière est beaucoup utilisée en épidémiologie.
L’épidémiologie psychiatrique : indispensable mais fragile
Il est en effet méthodologiquement difficile de caractériser l’état psychiatrique d’une population. En premier lieu, le caractère dimensionnel des maladies psychiatriques fait qu’il est nécessaire de définir un seuil de pertinence clinique, au-delà duquel un phénotype est considéré comme pathologique. Dans la pratique clinique, ce seuil est déterminé par le ou la psychiatre en fonction de son expérience et de son appréciation subjective de l’état du patient. Dans le contexte d’une étude épidémiologique, ce seuil est opérationnalisé de façon variable, d’où des résultats parfois fort différents.
Un argument moins connu invite également à la prudence dans l’interprétation des prévalences des maladies psychiatriques publiées dans la littérature. Dans une existence humaine, il peut être normal de vivre un moment de souffrance psychique, c’est par exemple le cas lors d’un deuil. Pour qu’il y ait trouble mental au sens psychiatrique du terme, il faut plus qu’une souffrance ; il faut une plainte, explicite ou implicite, du sujet ou de son entourage. Or, dans une étude épidémiologique, les enquêteurs vont au-devant des personnes interrogées et recueillent auprès d’elles un ensemble de signes et symptômes non nécessairement associés à une plainte de quelque nature que ce soit. D’où une possible surestimation des diagnostics, en particulier en psychiatrie.
Enfin, les instruments standardisés utilisés dans les études ont leurs limites, d’autant plus que, pour des raisons de coût, ce sont des versions abrégées qui sont souvent utilisées. La pertinence clinique des diagnostics correspondants est en général assez médiocre.
Que disent les chiffres ? Trois indicateurs, trois histoires
Pour surmonter ces faiblesses, des indicateurs supplémentaires sont nécessaires. Les taux de décès par suicide, d’hospitalisation pour tentative de suicide ou de consommation de psychotropes sont souvent utilisés pour cela, car ils correspondent à des niveaux de sévérité – cliniquement parlant. Trois indicateurs différents vont donc nous intéresser ici : la prévalence d’une « dépressivité » mesurée à l’aide du CIDI-SF dans l’enquête de Santé publique France du « baromètre santé » (depuis 2005) ; les hospitalisations pour gestes auto-infligés, recensées depuis 2012 ; les décès par suicide, enregistrés par le CépiDC (qui recense de façon exhaustive les causes de décès en France).
Dépressivité : une augmentation surtout depuis le milieu des années 2010
En ce qui concerne la dépressivité, les taux sont deux fois plus importants chez les femmes, par rapport aux hommes (ce qui est une donnée solide de la littérature). Ces taux sont stables de 2005 à 2010, ils augmentent ensuite légèrement jusqu’en 2017, pour augmenter sensiblement par la suite, la dernière date disponible étant 2021.
Gestes auto-infligés : une dynamique dépendant de l’âge et du genre
Les hospitalisations pour gestes auto-infligés (pour l’essentiel des tentatives de suicide) suivent des logiques très différentes selon les groupes (figure 1). Par exemple, chez les femmes de 45 à 49 ans, on observe une baisse régulière et robuste depuis 2012. Chez les hommes du même âge, la baisse est similaire mais moins marquée. Chez les 15-19 ans, chez les filles, il y a une légère augmentation entre 2013 et 2019, puis une envolée spectaculaire en 2021 suivie d’une stabilisation à un niveau élevé (2020 est ininterprétable pour cause de Covid). Chez les garçons du même âge, il y a globalement une stabilité des taux, avec une légère augmentation après 2017. La brusque remontée chez les adolescentes à partir de 2021, observée aussi par les équipes des services d’urgence, constitue l’un des signaux les plus préoccupants.

pour un geste auto-infligé (par genre et pour deux tranches d’âge).
Suicides : une baisse historique, mais une remontée chez les jeunes
Le tableau des suicides offre encore une autre perspective (figure 2). De 1993 à 2017, le nombre de suicides chez les moins de 25 ans, notamment les garçons, a chuté de façon spectaculaire (passant de plus de 800 en 1993 à moins de 250 en 2017). La baisse est moins marquée chez les filles, mais tout aussi nette (passant de 230 à 102 pour les mêmes années). Depuis 2017, une remontée est observée (en 2021 : 351 décès chez les garçons et 152 chez les filles). Dans la tranche 45-54 ans, la courbe présente une hausse jusqu’au milieu des années 2000, puis une réduction continue. Les écarts entre hommes et femmes restent importants : les hommes se suicident trois à quatre fois plus que les femmes, un ratio stable dans le temps.

Comment expliquer la dissociation entre dépressivité et suicidalité ?
La coexistence entre une hausse de la dépressivité et une diminution des suicides peut sembler paradoxale. On pourrait s’attendre à ce que des niveaux croissants de détresse se traduisent par une aggravation des comportements suicidaires. Or les données ne confirment pas ce lien direct. Plusieurs éléments éclairent cette dissociation. L’instrument utilisé dans le baromètre santé mesure un malaise subjectif, non une pathologie psychiatrique. Au contraire, les hospitalisations et les suicides reflètent des états critiques authentiquement psychiatriques dans l’immense majorité des cas. Si l’on considère que la dépressivité mesurée dans le baromètre santé évalue le niveau de santé mentale, alors force est de constater que santé mentale et psychiatrie n’appartiennent pas au même registre conceptuel, même si les deux domaines se recoupent.
“Santé mentale et psychiatrie n’appartiennent pas au même registre conceptuel.”
Cela a comme conséquence que la santé mentale d’une population ne permet donc pas de prédire mécaniquement la charge pesant sur les services psychiatriques. Au total, il y aurait globalement une détérioration du vécu émotionnel des Français depuis le milieu des années 2010. Cela pourrait s’expliquer : par la crise de 2008 et plus généralement par une forte incertitude économique, par la pandémie et ses confinements, par le retour de la guerre en Europe ou l’anxiété climatique, particulièrement vive chez les jeunes, mais également par une certaine « anomie » dans une société où les repères symboliques s’effacent.
A contrario
La baisse globale de la suicidalité viendrait d’une société moins maltraitante, contrairement aux idées reçues. Par exemple, les violences intrafamiliales sont de plus en plus dénoncées et il est possible que cette dénonciation conduise à une diminution de leur prévalence (on en parle plus, mais il y en a moins), or l’exposition à la violence (en particulier l’exposition précoce) est un facteur de risque majeur de trouble psychiatrique. Pour les adolescents et les jeunes adultes, la situation n’est pas la même, la suicidalité remonte depuis le milieu des années 2010 et ce particulièrement chez les filles. De nouvelles hypothèses doivent donc être avancées.
Le sentiment d’éco-anxiété pourrait être plus élevé chez les adolescentes que chez les adolescents. Par ailleurs, les réseaux sociaux comme Instagram ou TikTok, particulièrement utilisés par les jeunes générations depuis quelques années, seraient plus à même d’imposer des normes d’apparence particulièrement stricte chez les adolescentes. Enfin, la prise de conscience par #MeToo des violences sexistes et sexuelles dont sont victimes préférentiellement les femmes est susceptible d’affecter préférentiellement les adolescentes, à un moment de leur vie où elles découvrent leur sexualité. Dans un tel contexte, l’épidémie de Covid a ainsi pu être un catalyseur d’une problématique sous-jacente bien plus vaste.
Lucidité et nuance
Tant en termes de santé mentale qu’en termes de santé psychiatrique, l’état de la France en 2025 est particulièrement contrasté. Un niveau de ressenti émotionnel qui se dégrade, mais des indicateurs de mortalité par suicide qui s’améliorent. Si la situation des sujets « d’âge mûr » semble plutôt rassurante, celle des adolescents et jeunes adultes, en particulier des filles, incite à la prudence et ce d’autant plus que le système de soins pédopsychiatriques est au plus mal. Il y a incontestablement un enjeu de santé publique à ce niveau. La prudence est de mise, mais non l’excès de pessimisme. Souvenons-nous que les suicides des adolescents ont considérablement diminué au cours du XXIe siècle et que près de 80 % de la population des collégiens et lycéens français ont une perception positive de leur vie actuelle. Sachons rester lucides : la grande majorité de nos jeunes vont bien, n’hésitons pas à leur dire !
Pour aller plus loin :
- Falissard (B.), Soigner la souffrance psychique des enfants, Odile Jacob, 2020.
- Léon (C.), du Roscoät (E.), Beck (F.), Prévalence des épisodes dépressifs en France chez les 18-85 ans : résultats du Baromètre santé 2021. Bull. Épidémiol. Hebd. 2023 ; (2): 28-40.
- Okubo (R.), Matsumoto (R.), Motomura (E.), Okada (M.), Temporal fluctuations of adolescent suicides in OECD countries from 1990–2019. Journal of Affective Disorders Reports, 19, 100857, 2025.





