La promo 39 et les technologies de l’information

Dossier : Libres proposMagazine N°556 Juin/Juillet 2000Par : un groupe de camarades de la 39

Notre ana­lyse conduit, en effet, à cer­taines conclu­sions qui débouchent sur beau­coup de ques­tions concer­nant l’a­ve­nir de nos jeunes cama­rades encore sur les bancs de l’É­cole ou qui y entre­ront dans les pro­chaines années.

Qu’a­vons-nous à leur trans­mettre ? Avec le recul du temps quels conseils pour­rions-nous donner ?

Il ne peut s’a­gir, dans notre esprit, que d’un débat ouvert par cette ini­tia­tive. Rien ne nous auto­rise à pro­cla­mer des conclu­sions comme valables pour l’a­ve­nir. Nous ne pré­ten­drons donc que sol­li­ci­ter une réflexion, en toute humilité.

1939

Le télé­phone est élec­tro­mé­ca­nique. On parle TSF et radio. Le mot élec­tro­nique n’existe pas. Les semi-conduc­teurs se limitent à la galène. La télé­vi­sion vit ses pre­miers bal­bu­tie­ments. Rien, à l’É­cole, ne pré­pare actuel­le­ment à une car­rière dans les « cou­rants faibles ». C’est pour­quoi un nombre rela­ti­ve­ment faible de nos cama­rades de pro­mo­tion inter­vien­dra acti­ve­ment dans les tech­niques qui feront naître les « tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion » : pro­di­gieuse aven­ture, res­pon­sable au pre­mier chef du chan­ge­ment de civi­li­sa­tion sur lequel s’a­chève notre siècle.

1945

La France relève ses ruines. États-Unis d’A­mé­rique et Grande-Bre­tagne ont pris, dans les tech­no­lo­gies mili­taires et, par voie de filia­tions directes, dans les tech­no­lo­gies civiles, une avance consi­dé­rable. La guerre a créé une indus­trie de masse des maté­riels de trans­mis­sion, de détec­tion et de navi­ga­tion, qui pré­pare l’es­sor de l’élec­tro­nique pro­fes­sion­nelle et de loi­sirs. Von Neu­mann montre la voie du cal­cul élec­tro­nique. Les Bell Labs pré­parent l’a­vè­ne­ment du tran­sis­tor. Pour notre pays, tout est à refaire dans ces tech­niques où d’illustres ancêtres G. Fer­rié (1887), P. Bre­not (1899), É. Girar­deau (1902) et tant d’autres cama­rades nous avaient pla­cés au pre­mier rang dès la Pre­mière Guerre mondiale.

Électronique d’armement

Il faut saluer, en pre­mière place, l’ap­port des ingé­nieurs d’ar­me­ment à la recons­truc­tion de nos forces scien­ti­fiques, tech­niques et indus­trielles. Sous la IVe Répu­blique comme sous la Ve, nos pro­grès seront conti­nus grâce à la stra­té­gie de déve­lop­pe­ment que nos cama­rades auront su défi­nir et mettre en œuvre avec une remar­quable conti­nui­té. Par­mi les acteurs de cette recon­quête, la pro­mo­tion 39 four­ni­ra des ani­ma­teurs de pre­mier rang, Samy Alba­gli, Roger Bel­fort, Émile Rom­bout, Jean Tison, René Yerle. Pierre Nas­lin se dis­tin­gue­ra par ses tra­vaux théo­riques en sys­té­mique et en auto­ma­tique ; ses publi­ca­tions sont fami­lières aux lec­teurs de La Jaune et la Rouge.

Notre indus­trie élec­tro­nique doit aux pro­grammes des sys­tèmes d’armes une part essen­tielle de la réus­site d’en­semble qui lui a per­mis de rejoindre ses concur­rents mon­diaux les plus avan­cés, que ce soit dans la détec­tion élec­tro­ma­gné­tique, le gui­dage des mis­siles, l’a­cous­tique sous-marine, les réseaux inté­grés de com­mu­ni­ca­tion et les com­po­sants électroniques.

Télécommunications

En télé­pho­nie et dans l’im­mense champ des pro­duits déri­vés, le corps des télé­com­mu­ni­ca­tions a joué un rôle moteur depuis la Libé­ra­tion. Nos cama­rades X 39 ne sont res­tés que quelque temps au ser­vice de l’É­tat et ont enga­gé des car­rières remar­quées dans l’in­dus­trie privée.

  • Hen­ri Lero­gnon, à son retour de dépor­ta­tion, com­plète sa for­ma­tion à l’É­cole de la rue Bar­rault. Il repré­sente notre pays à la Confé­rence inter­na­tio­nale des télé­com­mu­ni­ca­tions d’At­lan­tic City en 1947 puis à la Confé­rence inter­na­tio­nale de radio­dif­fu­sion de Mexi­co en 1948. Nom­mé à Mada­gas­car, il devient direc­teur des PTT de la Grande île (1951−1954). Nous le retrou­ve­rons plus tard enga­gé dans l’a­ven­ture des semi-conduc­teurs en 1957 à Grenoble.
  • Roger Lévy a consa­cré sa car­rière à la SAT. Il par­ti­cipe à la phase de recons­truc­tion des centres inter­ur­bains de télé­pho­nie puis au lan­ce­ment des fais­ceaux hert­ziens, en pre­mier lieu mili­taires pour l’I­ta­lie, la Grèce et la Tur­quie, ensuite civils pour l’é­qui­pe­ment du ter­ri­toire natio­nal. Ses res­pon­sa­bi­li­tés le portent au déve­lop­pe­ment des tech­niques tro­po­sphé­riques pour l’ar­mée de l’air. On le retrouve acteur dans la com­mu­ta­tion élec­tro­nique qui don­na à notre pays une avance remar­quable en tech­niques téléphoniques.
  • Mau­rice Bru­ley entre chez LMT en 1945. Sa car­rière fut entiè­re­ment consa­crée à la recherche-déve­lop­pe­ment. En 1947, res­pon­sable du ser­vice » Mobiles « , il conçoit et fait fabri­quer les émet­teurs récep­teurs qui équi­pe­ront, dès cette époque, la police, les pom­piers, les taxis. En 1949, il lance les mobiles marins. En 1952, il résout le pro­blème de la cou­ver­ture radio des grandes villes en com­men­çant par Madrid qui connaît un suc­cès remar­qué. Dès 1954, avec ses col­la­bo­ra­teurs, il évoque la pos­si­bi­li­té d’une télé­pho­nie « numé­rique » et dès 1976 celle d’un télé­phone por­table… Ses tra­vaux conti­nue­ront d’être mar­qués par l’es­prit pionnier.
  • Her­vé Tan­ter, fidèle à une seule entre­prise LCT, accom­plit un par­cours de res­pon­sa­bi­li­tés remar­quable. Enga­gé comme ingé­nieur de déve­lop­pe­ment, il gra­vi­ra tous les éche­lons hié­rar­chiques pour deve­nir, à par­tir de 1963, admi­nis­tra­teur direc­teur géné­ral. Ses res­pon­sa­bi­li­tés l’au­ront conduit à s’im­pli­quer dans presque toutes les spé­cia­li­tés de l’élec­tro­nique pro­fes­sion­nelle : radar, télé­gui­dage, télé­com­mande, télécommunications.
    On doit, notam­ment, à ses équipes la défi­ni­tion tech­nique et le déve­lop­pe­ment du réseau de com­mu­ni­ca­tion RITA de l’ar­mée de terre qui met­tait en œuvre, en par­ti­cu­lier, des sys­tèmes de com­mu­ta­tion élec­tro­nique à modu­la­tion par impul­sions codées (M.I.C.). Pus tard, le réseau RITA fut ven­du au Depart­ment of Defence des États-Unis.
  • En ce qui concerne la réor­ga­ni­sa­tion glo­bale de l’in­dus­trie du télé­phone, il faut signa­ler le rôle tenu par Jean-Pierre Bouys­son­nie lorsque, vice-pré­sident direc­teur géné­ral de Thom­son-CSF, il inter­vint dans la répar­ti­tion nou­velle des pôles indus­triels par la reprise des socié­tés LMT et Eric­son-France. Il devint pré­sident de LMT en 1976.
    Ce mou­ve­ment fut ren­du pos­sible par le lan­ce­ment d’un pro­gramme très ambi­tieux de moder­ni­sa­tion des équi­pe­ments natio­naux pour la télé­pho­nie peu après l’é­lec­tion à la pré­si­dence de la Répu­blique de Valé­ry Gis­card d’Es­taing (44). Ce pro­gramme fut confié à la res­pon­sa­bi­li­té de Gérard Thé­ry (52).

Télévision – Grand public

  • J.-P. Bouys­son­nie, direc­teur indus­triel de Thom­son-Hous­ton à sa sor­tie du Génie mari­time en 1952, devient direc­teur du groupe Radio-Télé­vi­sion en 1960. C’est là l’o­ri­gine loin­taine, pour­sui­vie par dif­fé­rentes fusions absorp­tions, de Thom­son Mul­ti­mé­dia deve­nu, en pro­duc­tion d’é­qui­pe­ments domes­tiques audio­vi­suels, le second groupe d’Eu­rope immé­dia­te­ment der­rière Phi­lips, et par les acqui­si­tions des branches cor­res­pon­dantes de RCA et Ge Co, l’un des plus impor­tants concep­teurs et fabri­cants aux États-Unis.
  • Par­mi les ini­tia­tives de nos cama­rades, il faut citer celle de Serge Rava­nel. En 1954 il fonde Cel­ni pour la fabri­ca­tion de télé­vi­seurs ven­dus sous les marques Teli­mage et Visio­rex qu’il cède quelques années plus tard sous la pres­sion des mou­ve­ments de concen­tra­tions qui attein­dront ce domaine d’activité.

Électronique de mesures et d’instrumentation scientifique

  • On retrouve ici Her­vé Tan­ter en son début de car­rière à LCT où il est ingé­nieur de déve­lop­pe­ment pour les appa­reils de mesure et la radiogoniométrie.
  • Quant à S. Rava­nel, il lance au labo­ra­toire cen­tral des Ponts le « dépar­te­ment élec­tro­nique » char­gé plus par­ti­cu­liè­re­ment de conver­tir à l’élec­tro­nique les dis­po­si­tifs basés anté­rieu­re­ment sur la méca­nique et sur l’op­tique. Des déve­lop­pe­ments ulté­rieurs seront natu­rel­le­ment dévo­lus à l’in­for­ma­ti­sa­tion de ces sys­tèmes de mesures et d’instrumentation.
  • Hen­ri Albert a joué un rôle par­ti­cu­lier et impor­tant en menant, à sa sor­tie des Poudres, une car­rière au car­re­four de l’élec­tro­nique et du nucléaire. En qua­li­té de pré­sident ou de direc­teur géné­ral de plu­sieurs filiales de CSF puis de Thom­son-CSF, ses res­pon­sa­bi­li­tés ont por­té sur les grands ins­tru­ments scien­ti­fiques notam­ment de trai­te­ments d’ir­ra­dia­tion et sur l’élec­tro­nique ultra­ra­pide pour l’a­to­mis­tique. On lui doit, par ailleurs, le déve­lop­pe­ment et l’in­dus­tria­li­sa­tion des bar­rières de sépa­ra­tion des iso­topes de l’u­ra­nium qui ont per­mis à notre pays, sans secours exté­rieurs, de mettre en œuvre en toute indé­pen­dance les pro­grammes nucléaires mili­taires et civils.

Électronique professionnelle

Deux X 39 ont eu la chance de pou­voir jouer un rôle pri­vi­lé­gié dans la struc­ture de l’in­dus­trie élec­tro­nique pour la consti­tu­tion du pôle Thom­son-CSF, Jean-Pierre Bouys­son­nie et André Danzin.

André Dan­zin entre au groupe CSF en 1943 comme ingé­nieur de recherche. Il dirige la créa­tion de la branche com­po­sants élec­tro­niques. Au début des années 1960, il est direc­teur géné­ral et bien­tôt vice-pré­sident direc­teur géné­ral du groupe. Jean-Pierre Bouys­son­nie a sui­vi une car­rière presque paral­lèle chez Thom­son-Hous­ton à par­tir de 1952 après un pas­sage par l’armement.

Les deux cama­rades se ren­contrent. Ils déplorent leur concur­rence car elle est nui­sible dans l’Eu­rope qui se construit à par­tir du trai­té de Rome et dans la pers­pec­tive de la mon­dia­li­sa­tion qui s’annonce.

Ils rêvent des posi­tions qu’ils acquer­raient à l’ex­por­ta­tion s’ils uti­li­saient plei­ne­ment leurs complémentarités.

Ils œuvrent en faveur d’un rap­pro­che­ment. En 1967, les cir­cons­tances sont deve­nues favo­rables. Leur pro­jet se concré­tise par la fusion des deux groupes, qui inté­resse 45 0000 per­sonnes spé­cia­li­sées dans toutes les branches de l’élec­tro­nique, répar­ties dans plus de 150 dépar­te­ments ou filiales.

Grâce à la sti­mu­la­tion des réseaux com­mer­ciaux, la ratio­na­li­sa­tion des appa­reils de concep­tion, de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion s’ef­fec­tue dans la crois­sance et res­pecte l’ob­jec­tif du » zéro licen­cie­ment « . En quinze mois, l’u­ni­fi­ca­tion de tous les moyens est réa­li­sée, mal­gré l’é­pi­sode de Mai 68 et la dis­per­sion dans une cin­quan­taine de pays.

Le suc­cès entraîne le réexa­men des fron­tières avec le groupe de la Com­pa­gnie géné­rale d’élec­tri­ci­té. A. Dan­zin pré­pare avec G. Pébe­reau (50) les déci­sions qui seront arrê­tées par P. Richard et A. Roux (40) et qui sont connues sous le terme de » Yal­ta de l’élec­tro­nique française « .

J.-P. Bouys­son­nie pour­suit sa car­rière à Thom­son-CSF dont il devient pré­sident-direc­teur géné­ral en 1976 puis pré­sident de Thom­son-Brandt jus­qu’à sa natio­na­li­sa­tion en 1982. On le retrou­ve­ra membre de la CNCL, pré­sident des ISF (1984) et de l’A.X.

Microélectronique

A. Dan­zin quitte Thom­son-CSF en 1972 sur le constat que le suc­cès de la fusion dans le domaine des équi­pe­ments élec­tro­niques ne per­met cepen­dant pas d’au­to­fi­nan­cer, sans une aide de l’É­tat, qui ne vient pas, les efforts à consen­tir pour la pro­mo­tion de la micro­élec­tro­nique au niveau d’une posi­tion inter­na­tio­nale forte et ren­table. Or il s’a­git d’un domaine cri­tique majeur pour l’a­ve­nir de l’en­semble des tech­no­lo­gies de l’information.

Appe­lé à pré­si­der à Bruxelles le Comi­té euro­péen de recherche-déve­lop­pe­ment, A. Dan­zin pren­dra sa revanche par son rap­port » Science et Renais­sance de l’Eu­rope » (1979) qui déclen­che­ra les pro­grammes d’aides à la recherche pré­com­pé­ti­tive notam­ment en faveur de l’in­dus­trie des micro­pro­ces­seurs. En s’ap­puyant sur cet apport com­mu­nau­taire, les indus­triels euro­péens réus­si­ront à refaire leur retard et à construire leur avenir.

Domaine cri­tique s’il en est que celui des tran­sis­tors, des cir­cuits inté­grés, des micro­pro­ces­seurs et des mémoires.

H. Lero­gnon, direc­teur géné­ral de la Cosem à sa créa­tion (1957), en fut l’un des pion­niers. J.-P. Bouys­son­nie ayant paral­lè­le­ment lan­cé la Ses­co, la fusion des groupes condui­sit à la Ses­co­sem, inté­grée plus tard dans Thom­son-CSF avant l’u­nion à l’I­ta­lienne SGS en 1982 qui condui­ra à la ST Microe­lec­tro­nics dont la cota­tion bour­sière recon­naît aujourd’­hui le remar­quable suc­cès mondial.

Informatique

La pro­mo­tion 1939 fut rela­ti­ve­ment peu pré­sente dans le com­bat pour l’é­di­fi­ca­tion de l’in­dus­trie informatique.

  • Après avoir quit­té Thom­son-CSF et la pré­si­dence de la Com­pa­gnie finan­cière pour l’in­for­ma­tique qui réunis­sait les par­ti­ci­pa­tions des groupes Thom­son et CGE dans la socié­té du Plan Cal­cul CII, A. Dan­zin vint du pri­vé au public en pre­nant la direc­tion de l’I­ria (aujourd’­hui Inria). L’Ins­ti­tut de recherche d’in­for­ma­tique et d’au­to­ma­tique était alors à l’é­tat nais­sant et en dif­fi­cul­té de redé­fi­ni­tion de ses objec­tifs et de ses moyens. Cet ins­ti­tut est aujourd’­hui mon­dia­le­ment connu et appré­cié en par­ti­cu­lier comme incu­ba­teur de » start-ups » pour pro­mou­voir dans le cir­cuit com­mer­cial inter­na­tio­nal les pro­duits de ses recherches.
  • Guy d’Her­be­mont se trou­vait à l’I­ria en 1972. C’est le seul X 39 dont la car­rière a été entiè­re­ment consa­crée à l’in­for­ma­tique. D’a­bord conseiller chez Bull pour les méthodes sta­tis­tiques (1950), il devint en 1964 direc­teur de la qua­li­té et fut appe­lé par la CII à y exer­cer les mêmes fonc­tions en 1968. Après son pas­sage à l’I­ria, on le trouve direc­teur au Cesia sous la pré­si­dence de Sal­mo­na (56) où il contri­bue à l’in­for­ma­ti­sa­tion des ser­vices publics et des admi­nis­tra­tions de notre pays. Guy d’Her­be­mont en 1999 n’a pas ter­mi­né sa car­rière. Il conti­nue d’en­sei­gner et de conseiller à titre d’in­dé­pen­dant, ayant fon­dé son propre cabi­net (1983) spé­cia­li­sé sur la par­tie la plus neuve des déve­lop­pe­ments en infor­ma­tique : les accès et le bon usage d’In­ter­net, notam­ment au ser­vice des per­sonnes handicapées.
  • Il reste à rendre hom­mage à l’œuvre de notre cais­sier Jean Dupuis dans le domaine de la dif­fu­sion des pro­duits des tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion. Sa car­rière a constam­ment côtoyé l’in­for­ma­tique par les équi­pe­ments de bureau. Son rôle aux côtés du pré­sident Max Her­mieu a été tout à fait émi­nent dans la pro­mo­tion du Sicob. Ce salon inter­na­tio­nal a été, pen­dant une longue période, la mani­fes­ta­tion publique la plus impor­tante pour faire connaître en Europe l’é­tat de l’art en maté­riels et en logi­ciels de trai­te­ment de l’in­for­ma­tion et en bureau­tique. Jean Dupuis a été, pen­dant vingt-cinq ans, pré­sident du SFIB, véri­table syn­di­cat pro­fes­sion­nel de l’in­for­ma­tique dans notre pays.

    Mais ses acti­vi­tés ne s’ar­rêtent pas. Tou­jours avec Max Her­mieu, il s’est asso­cié, il y a quelques mois, à une pré­cieuse ini­tia­tive » Défi Start-up » des­ti­née à assis­ter les jeunes entre­pre­neurs dans leurs départs vers le déve­lop­pe­ment, vers l’ob­ten­tion de capi­tal-risque, vers la conquête des mar­chés dans le sec­teur des tech­no­lo­gies de l’information.

    1999

    L’o­pi­nion aver­tie recon­naît aux tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion un rôle majeur comme cata­ly­seur de la muta­tion de notre socié­té. Après l’âge indus­triel, nous péné­trons dans l’ère du vir­tuel où l’en­semble des rela­tions humaines sera chan­gé. Cette enquête par coupe chro­no­lo­gique de l’é­pais­seur d’une pro­mo­tion dans ses dépla­ce­ments au cours de soixante années nous ren­seigne sur la place qu’a tenue l’É­cole dans cet avè­ne­ment d’une nou­velle civilisation.

    Le pre­mier com­men­taire por­te­ra sur le quan­ti­ta­tif. 15 cama­rades ont été cités soit 5 % de la popu­la­tion, dont tous n’ont pas consa­cré toute leur car­rière à la spé­cia­li­té. Pour une École qui se veut à la pointe du pro­grès scien­ti­fique et tech­nique, c’est un petit nombre rela­ti­ve­ment à l’im­por­tance cri­tique du domaine. L’o­rien­ta­tion des car­rières, à la sor­tie des études, aurait-elle man­qué d’es­prit d’anticipation ?

    Le qua­li­ta­tif n’est pas plus ras­su­rant si l’on prend pour cri­tère le clas­se­ment de sor­tie : les majors sont absents de notre liste. Ils ont choi­si les domaines plus affir­més des grandes entre­prises natio­nales de l’éner­gie, de la sidé­rur­gie, de la chi­mie. Leur élan nova­teur a été, il est vrai, orien­té vers d’autres domaines de pointe : le nucléaire, les trans­ports, l’aé­ro­spa­tial. Cer­tains obser­va­teurs diront, néan­moins, que la ten­ta­tion d’une car­rière bali­sée par les corps tra­di­tion­nels l’emportait sur l’i­ma­gi­na­tion et l’aventure.

    Qu’en est-il aujourd’­hui à un moment où tout est bou­le­ver­sé ? Nos jeunes cama­rades sau­ront-ils choi­sir les voies ris­quées des spé­cia­li­tés de l’avenir ?

    Une seconde remarque concer­ne­ra les fon­da­tions des suc­cès rem­por­tés par nos cama­rades : tous se sont révé­lés comme d’ex­cel­lents ingé­nieurs. Leurs car­rières se sont essen­tiel­le­ment construites sur leur auto­ri­té scien­ti­fique et tech­nique, sur leurs qua­li­tés à excel­ler dans la recherche-déve­lop­pe­ment, dans les anti­ci­pa­tions stra­té­giques en matière d’innovations.

    On peut donc affir­mer qu’au­tour des années 1930–1940 les classes pré­pa­ra­toires, les années d’X et les écoles d’ap­pli­ca­tion condui­saient à une com­pé­tence pro­fes­sion­nelle de pre­mier rang. La France avait alors une » culture d’in­gé­nieur » qui lui offrait la pos­si­bi­li­té de par­ti­ci­per avec suc­cès aux domaines de pointe. Il est vrai que cette culture pri­mait peut-être à l’ex­cès celles du mana­ge­ment des entre­prises et de la conquête des mar­chés, celles de la ges­tion et de la manœuvre des appa­reils admi­nis­tra­tifs et finan­ciers. De nou­veaux équi­libres sont légi­ti­me­ment recher­chés mais n’a-t-on pas été trop loin dans cette ten­sion vers un néces­saire changement ?

    Une troi­sième obser­va­tion est l’ex­cel­lence du fonc­tion­ne­ment de la sym­biose État-indus­trie dont la cama­ra­de­rie d’É­cole a été, pour la pro­mo 39, le creu­set. L’élec­tro­nique d’ar­me­ment c’est l’al­liance per­ma­nente, intime, confiante en dépit des heurts inévi­tables, entre les pro­jets de la puis­sance publique et leurs réa­li­sa­tions par l’industrie.

    Le même constat doit être fait dans ce qui a été accom­pli en télé­com­mu­ni­ca­tions. On retrouve le même esprit mais trans­por­té à l’é­chelle de la Com­mu­nau­té euro­péenne dans le cas de la microélectronique.

    Et les spé­cia­listes savent que si le Plan Cal­cul n’a pas réus­si c’est que les finan­ce­ments de l’É­tat et des groupes pri­vés n’ont pas été suf­fi­sants dans leurs mon­tants (à l’é­chelle moi­tié de la réus­site) et que les objec­tifs ont été désta­bi­li­sés par excès des inter­ven­tions de nature poli­tique dans le programme.

    À l’heure où le socio-col­ber­tisme est tant décrié, il serait bon de s’in­ter­ro­ger sur la manière de renouer avec la sym­biose État-indus­trie dans laquelle, au fil des décen­nies, notre École a joué un rôle si posi­tif. Un tel dis­cours, il est vrai, n’est plus à la mode en Europe. Il s’ap­puie cepen­dant sur l’ex­pé­rience nord-amé­ri­caine où la col­lu­sion État-indus­tries-uni­ver­si­tés est per­ma­nente au pro­fit de l’in­no­va­tion et de son rayon­ne­ment mon­dial. Inter­net, si remar­quable par sa liber­té d’u­sage, n’est-il pas le fruit du réseau ARPA né, déve­lop­pé et long­temps entre­te­nu par le Depart­ment of Defence… ?

    Der­nière leçon de ces soixante années, pour le domaine des tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion, leçon peut-être capi­tale. À l’ex­cep­tion de l’ex­pé­rience conduite par S. Rava­nel pen­dant seule­ment quelques années, aucune créa­tion d’en­tre­prise par un poly­tech­ni­cien de la pro­mo 39 n’ap­pa­raît dans ce bilan. Le domaine des tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion était cepen­dant excep­tion­nel­le­ment fer­tile en pos­si­bi­li­tés. Aux États-Unis, les ini­tia­tives se sont mul­ti­pliées comme fleurs au prin­temps. De fabu­leuses for­tunes se sont édi­fiées au pro­fit de jeunes entre­pre­neurs inven­tifs créant ex nihi­lo des indus­tries aujourd’­hui à la conquête du monde.

    Qu’un ensei­gne­ment uni­ver­si­taire aus­si riche de poten­tia­li­tés que celui don­né à notre École à des étu­diants sélec­tion­nés par­mi les plus per­for­mants n’ait don­né à per­sonne l’i­dée de pro­mou­voir son entre­prise per­son­nelle serait impen­sable outre-Atlantique.

    Au moment où nous cher­chons des pion­niers, des » mutants « , pour ins­crire le des­tin de notre pays dans le défi d’une nou­velle civi­li­sa­tion en émer­gence, des dis­po­si­tions par­ti­cu­lières ne doivent-elles pas être prises pour qu’à l’a­ve­nir notre École soit une pépi­nière de jeunes créa­teurs de PME-PMI inno­vantes ? C’é­tait là l’une des recom­man­da­tions que fai­sait Jean Dupuis lors de la célé­bra­tion de notre soixan­tième anni­ver­saire. Doit-elle être enten­due ? Com­ment ? Les pro­mo­tions voi­sines de la 39 où figurent il est vrai Loi­chot (38), Car­te­ron (45), Mal­let (46), Stern (52)1 et quelques autres ne viennent-elles pas poser la même ques­tion ? Et qu’en est-il des plus récentes ?

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    1. Fon­da­teurs res­pec­ti­ve­ment de Sema, Ste­ria, CGI, Sesa.

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