La Muraille de Chine

La perspective d’un État-civilisation

Dossier : La ChineMagazine N°684
Par Weiwei ZHANG

REPÈRES

REPÈRES
La Chine a connu depuis trente ans la plus grande révolution économique et sociale de l’histoire de l’humanité. Plus de 400 millions de personnes sont sorties de la pauvreté, représentant 70% de la pauvreté éradiquée sur la planète dans cette période. Depuis 1979, la taille de l’économie chinoise a été multipliée par 18, soit mieux que toutes les économies de transition réunies. Aujourd’hui, les « régions développées » de la Chine, regroupant une population d’environ 300 millions d’habitants, peuvent rivaliser en matière de prospérité avec certaines économies de l’OCDE.

Pronostics erronés

La Chine et son émergence apparaissent comme des thèmes polémiques en Occident. Depuis plus de trente ans, les médias occidentaux ont souvent dépeint l’État chinois comme l’opposition entre un régime répressif s’accrochant au pouvoir et une société menée par les dissidents prodémocratie.

Ce regard a conduit nombre d’observateurs occidentaux à faire des pronostics alarmistes sur l’évolution du pays à plusieurs reprises, notamment après les événements de Tiananmen en 1989, la mort de Deng Xiaoping, la rétrocession de Hong Kong à la Chine, l’entrée dans l’OMC et la crise financière de 2008. Toutes ces prévisions se sont révélées erronées.

Trouver les clés du succès

Trois milliards de déplacements
La population chinoise est plus nombreuse que celles de l’Union européenne, des États-Unis, de la Russie et du Japon réunies. En 2012, pendant le Nouvel An chinois, plus de trois milliards de déplacements ont été gérés en moins d’un mois par un vaste réseau de transport.

Si la Chine a ses problèmes, dont certains sérieux, son succès reste indubitable. Comment l’expliquer ? Certains l’imputent à l’investissement direct étranger, pourtant l’Europe de l’Est en a reçu plus par habitant ; d’autres à la main-d'oeuvre à bas coût, mais l’Inde et d’autres pays en voie de développement en offrent une encore meilleur marché; d’autres au gouvernement autoritaire, bien qu’il existe des gouvernements autoritaires (selon la définition occidentale) en Asie, en Afrique, en Amérique latine, et dans le monde arabe, et qu’aucun n’ait accompli ce que la Chine a réalisé.

L’Europe de l’Est a reçu plus d’investissement par habitant que la Chine

Si aucune de ces explications ne convient, il reste à chercher une raison ailleurs, sans doute en rapport avec la nature de l’État chinois et le modèle de développement du pays.

La Chine est un État-civilisation unique marqué par quatre traits : nombreuse population, vaste territoire, histoire et culture. La Chine est d’une taille gigantesque, presque aussi grande à elle seule qu’un continent, avec une très grande diversité géographique.

Elle a su conserver des traditions, parfois millénaires, dans une foule de domaines, de la gouvernance politique aux sciences économiques, de la philosophie à la médecine et de la stratégie militaire à l’art de vivre. Elle a une culture très riche et possède notamment une des littératures les plus sophistiquées.

Huit fondements

Ces quatre caractéristiques ont façonné le développement de la Chine autour de huit fondements. D’abord, une philosophie empirique « recherchant la vérité dans les faits ». Ce concept est ancien en Chine. Après l’échec de l’utopique Révolution culturelle, Deng Xiaoping l’a repris, ajoutant que les faits plutôt que les dogmes idéologiques (occidentaux comme orientaux) devraient servir in fine à déterminer la vérité.

Troisième voie
Sur une base factuelle, Pékin a constaté que ni le modèle communiste soviétique ni le modèle libéral démocrate occidental n’ont vraiment réussi à moderniser les pays en voie de développement. La Chine a donc décidé en 1978 de chercher sa propre voie pour son programme massif de modernisation, avec une approche pragmatique par tâtonnements.

Deuxièmement, se préoccuper d’abord des moyens de subsistance du peuple. Ce concept de gouvernance est traditionnel en Chine. Ainsi, Deng Xiaoping a fait de l’éradication de pauvreté sa priorité. Les réformes ont commencé dans les campagnes, à la population plus nombreuse.

Le succès des réformes rurales a fait progresser l’économie et s’est poursuivi par l’émergence de millions de PME, qui représentèrent rapidement la moitié de la production industrielle nationale, ouvrant la voie à l’expansion rapide de l’industrie et du commerce extérieur.

Stabilité et progressivité

Éviter les chocs
La Chine a rejeté la thérapie de choc et a fonctionné avec les institutions existantes, aussi imparfaites soient-elles, tout en les réformant progressivement. Cette approche prudente lui a permis de maintenir la stabilité politique nécessaire.

Troisièmement, la stabilité comme condition préalable au développement. Les diversités ethniques, religieuses, linguistiques et régionales en Chine sont parmi les plus grandes au monde, c’est pourquoi la stabilité occupe une place importante de la psyché collective chinoise. La plupart des gens vénèrent la stabilité et craignent le chaos.

La plupart des gens vénèrent la stabilité et craignent le chaos

Quatrièmement, le processus de réformes progressif. Face à la taille et à la complexité du pays, Deng Xiaoping avait décidé de « traverser la rivière en tâtant les pierres ».

Il a encouragé les expérimentations des initiatives de réformes majeures, comme l’illustrent les zones spéciales, où de nouvelles idées ont pu être testées comme la vente de terres, les joint-ventures dans les hautes technologies et une économie orientée vers l’export.

C’est seulement lorsque les nouvelles initiatives se sont révélées efficaces qu’elles ont été diffusées dans le pays.

Hiérarchiser les priorités

Cinquièmement, les bonnes priorités, dans le bon ordre. Conformément à l’approche progressive, la Chine a été réformée en commençant par les réformes simples avant les plus complexes : les réformes rurales d’abord, urbaines ensuite, les changements des zones côtières, puis des zones intérieures, les réformes économiques, puis politiques.

Prospérité dans la paix
La culture politique chinoise est profondément enracinée dans le concept de « prospérité dans la paix» (taipingshengshi). Pendant un siècle et demi, de la guerre de l’Opium de 1840 aux réformes de 1978, la Chine n’a pas connu de période continue de paix de plus de huit à neuf ans. Aujourd’hui, pour la première fois de son histoire contemporaine, elle en connaît une de plus de trente ans, tout en ayant accompli un miracle économique. La plupart des Chinois sont donc enclins à poursuivre le modèle imparfait mais efficace de développement du pays.

Un avantage de cette approche est que chaque phase du changement bénéficie des expériences et des leçons des phases antérieures. Cette approche relève de la tradition philosophique chinoise.

Socialisme de marché

Sixièmement, une économie mixte. Dans ce qu’elle appelle le «socialisme de marché», la Chine a voulu combiner les forces de la dynamique du marché avec l’intervention de l’État, en partie pour corriger les défaillances du marché. Lorsque la force du marché s’est libérée par le changement économique colossal du pays, l’État a fait de son mieux pour assurer une stabilité politique et économique, et a permis au pays d’éviter la crise financière asiatique de 1997 ainsi que l’actuel tsunami financier.


La Chine est un État-civilisation unique.

Sélection et élection
Conformément à sa tradition de légitimité par le mérite et la performance, Pékin a mis en place une sélection plus une certaine forme d’élection pour ses équipes dirigeantes. Ainsi, pour devenir membre du Comité permanent du Bureau politique (qui regroupe les sept principaux dirigeants du pays), il faut être performant pendant deux mandats à la tête d’une province, qui est en général supérieure à la taille moyenne de quatre ou cinq États européens. Dans ce système, malgré ses défauts, il est peu probable que des dirigeants incompétents soient projetés vers les échelons suprêmes du pouvoir.

Apprendre d’autrui

Un État fort et bienveillant construit sur la méritocratie

Septièmement, l’ouverture sur le monde extérieur. La Chine a une culture séculaire affirmant qu’apprendre d’autrui est une vertu. Elle a maintenu sa tradition « d’emprunt culturel sélectif » au monde extérieur, y compris en puisant des éléments utiles du consensus néolibéral de Washington, comme l’importance de l’entreprenariat et le commerce international.

Néanmoins, Pékin préserve toujours son espace politique et adopte les idées étrangères de façon sélective.

Tradition confucéenne

Enfin, un État puissant éclairé. Le développement de la Chine a été mené par un gouvernement éclairé. L’État chinois est capable de trouver des consensus nationaux entre les besoins de réformes et de modernisation, ceux de stabilité politique et macroéconomique, et ceux de poursuite des objectifs stratégiques difficiles.

Ce dispositif prend ses racines dans la tradition confucéenne d’un État fort et bienveillant construit sur la méritocratie. Après tout, la Chine a mis en place un système de recrutement des fonctionnaires par des concours il y a un millénaire.

Un modèle en évolution continue

Influence internationale
Avec l’essor de la Chine, son modèle risque de gagner en influence sur le plan international. Si l’expérience chinoise, largement liée au contexte local, ne sera pas aisément transposable dans des pays aux traditions culturelles différentes, certains de ses principes pourront cependant présenter un attrait international.

Les réformes économiques réussies de la Chine ont ouvert la voie aux futurs changements politiques : une approche progressive, expérimentale, et assimilant les meilleures idées et pratiques chinoises et étrangères. Un modèle en parfaite adéquation avec une culture multimillénaire.

La Chine traverse une période de transformations industrielles et sociales. Les imperfections abondent, et le pays doit encore faire face à de nombreux défis : corruption, écarts entre riches et pauvres et entre régions, etc. Elle va certainement continuer à évoluer selon son propre modèle, qui a fait ses preuves, plutôt qu’en adoptant d’autres modèles.

Texte traduit et adapté par Alain Butler (86).

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