La gestion de patrimoine

Dossier : Gestion de patrimoineMagazine N°739
Par Pierre AVENAS (65)

Ce thème conduit, une fois de plus, à plonger dans le latin et ses subtilités. La gestion est l’action du verbe gérer, lui-même venant tout naturellement du verbe latin gerere, dont on verra que l’évolution de sens est intéressante. Quant au mot patrimoine, il vient sans surprise du latin patrimonium, à peu près de même sens, mais là se pose une autre question : pourquoi un mot formé sur le nom du père ?

De la gestion à la digestion

Commençons par le latin gerere. Son premier sens est concret : « porter, transporter quelque chose quelque part ». De là, toujours dans le concret, gerere signifie « porter sur soi », comme on porte un vêtement. Puis on entre dans l’abstrait avec le sens de « jouer (un rôle) », et on en vient à des notions plus élaborées d’« accomplir (une tâche) », « administrer (une affaire) »… et nous voilà arrivés au sens actuel de gérer une activité ou un patrimoine. Le latin a aussi gestio « gestion » et gestus « geste ».

Il est intéressant de voir que le sens originel et concret de « porter » transparaît dans diverses expressions : le gestionnaire, ou le gérant, se charge d’un domaine, il s’investit (cf. vêtement), il endosse une responsabilité, il porte parfois à bout de bras une activité en perdition… et l’on parle du portage d’un patrimoine en titres financiers.

D’ailleurs les dérivés de gerere sont concrets : congerere « porter ensemble » d’où congère et congestion, ingerere « porter dedans » d’où ingérer, digerere « porter en séparant de différents côtés » d’où digérer. À ce propos, la gestion d’une acquisition s’apparente souvent à une digestion : on sépare les éléments et on les répartit, ou même on les revend par appartements ! Mais gare à l’indigestion !

Toujours dans le concret, le fréquentatif de gerere est gestare, d’où gestatio, la gestation par laquelle la femme porte un enfant.

Le patrimoine, témoin du patriarcat ?

Le latin emploie le suffixe -monium dans des termes juridiques comme testimonium « témoignage » (de testis « témoin »), vadimonium « engagement sous caution » (de vas, vadis « caution ») et donc patrimonium « biens (du père) de famille » (de pater, patris « père »), ainsi que matrimonium (de mater, matris « mère »), son parfait symétrique… du moins dans la forme, mais pas dans le fond car matrimonium signifie « mariage » (d’où le régime matrimonial). Dans ces termes latins, point de parité : à l’homme, le patriarche, les biens de famille, et à la femme le contrat de mariage, lui donnant le statut de mère. Cette dissymétrie se continue dans diverses langues romanes (cf. en italien, patrimonio « patrimoine » et matrimonio « mariage »), pas en français toutefois, où mariage (d’où l’anglais marriage) vient de l’adjectif latin maritus « marié », non pas lié à la notion de mère, mais à celle de jeune homme ou jeune fille en âge de se marier : très tôt un terme métaphorique en agriculture, le latin maritus qualifiait notamment l’association entre un arbre et la vigne accrochée à lui, car c’est ainsi que, jadis, on la cultivait.

Le mot matrimoine, disponible en quelque sorte, a pu désigner dans le passé les biens venant de la mère, mais cet usage a disparu, laissant à patrimoine son sens général, déconnecté de la notion de père.

Épilogue

Faut-il se crisper sur le sexisme du mot patrimoine ? alors que rien n’empêche de parler de son patrimoine maternel ou d’un patrimoine féminin, ni d’ailleurs d’évoquer sa mère patrie.

Un écart entre l’étymologie et l’usage qui se gère facilement.

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