« La fintech : un nouveau secteur d’excellence française ! »

En dix ans, la fintech française s’est imposée comme un leader européen, portée par l’innovation, l’IA et de nouveaux usages financiers. Malgré ces avancées, le secteur reste confronté à des défis majeurs de financement, de régulation et de souveraineté à l’échelle européenne. Entretien avec Alain Clot, président et cofondateur de France FinTech.
Comment le secteur a-t-il évolué depuis la création de France FinTech en 2015 ?
France FinTech a été créée en 2015, à l’initiative des entrepreneurs de la fintech française. Le constat fait à l’époque était celui d’un certain déficit de notoriété du secteur, du besoin de parler d’une seule voix aux différentes parties prenantes (autorités, régulateurs, investisseurs, partenaires, médias, etc.) et surtout de la nécessité d’amener notre communauté de « petits acteurs compétents » à un écosystème de champions français et européens viables.
Au-delà des objectifs de croissance, nous nous sommes attachés à une ambition d’utilité sociale et environnementale, de financement de l’économie réelle, de soutien à l’inclusion financière et à l’éducation financière, de création d’emplois qualifiés et enfin de contribution à la souveraineté française et européenne.
“Avec plus de 1 200 entreprises, dont 14 licornes, et 57 000 emplois créés, la fintech française s’est hissée au premier rang de l’Union européenne et constitue le premier compartiment de la tech française.”
Un peu plus de dix ans plus tard, nous mesurons l’ampleur de la tâche accomplie.
La fintech française, avec plus de 1 200 entreprises, dont 14 licornes, ayant créé 57 000 emplois, s’est hissée au premier rang de l’Union européenne et constitue le premier compartiment de la tech française.
Quels changements vous paraissent les plus marquants sur cette période ?
À l’origine, nos acteurs se sont surtout adressés à la clientèle de détail française, leur proposant notamment des solutions de paiement. L’accent a été mis sur les parcours clients, les nouveaux usages (cagnottes, paiement entre particuliers-P2P, etc.) et certains nouveaux modèles comme le financement participatif.
Au fil du temps, les fintechs ont peu à peu élargi leur spectre d’activité, tant en matière de segmentation commerciale (« mass affluents », entrepreneurs, gestion privée) que de services offerts (gestion d’actifs, financements, etc.).
La deuxième phase de ce cycle s’est traduite par une forte croissance des développements à destination des entreprises, ainsi que par l’essor de l’assurtech et de la crypto.
Partant d’une approche mono-produit, nos acteurs ont progressivement élargi leur offre, devenant peu à peu de véritables plateformes de produits et services. Certains d’entre eux ont poussé la logique jusqu’à devenir de véritables néobanques et néo-assureurs, sollicitant des régulateurs pour obtenir les agréments nécessaires.
La période a été par ailleurs marquée par l’internationalisation des modèles, surtout vers les pays de l’Union européenne, en profitant du dispositif du passeport réglementaire européen. Aujourd’hui, un tiers de nos membres sont implantés hors de France.
Plus récemment, la technologie – IA, blockchain, tokenisation – a commencé à transformer les modèles et accélérer leur développement.
La séquence actuelle est caractérisée par la recherche de taille critique et la consolidation du secteur, y compris via des opérations de fusions-acquisitions intra-sectorielles. Comment définiriez-vous les relations entre fintech et grands groupes ?
Après une phase normale d’observation et de test, les coopérations se sont multipliées.
Plusieurs milliers de partenariats ont été conclus entre fintechs et grands établissements bancaires et assurantiels, et ce, dans deux grands domaines : la production (KYC, lutte anti-blanchiment, gestion des sinistres, etc.) et la distribution (l’un offrant les produits de l’autre). L’intensification des relations et la confiance réciproque qui en ont résulté, sont à l’origine de collaborations de plus en plus stratégiques, portant sur des thèmes cœur de la finance, tels que l’analyse et le suivi des risques, la tarification assurantielle, etc.
Cela s’est aussi traduit dans certains cas par des prises de participation ou des acquisitions d’acteurs.

Pourquoi la régulation occupe-t-elle une place aussi centrale dans le développement des fintechs ?
Les services financiers sont parmi les activités les plus réglementées au monde et cela est bien normal. La réglementation protège en effet les consommateurs, sécurise les opérations et fixe les règles du jeu.
Elle est un sujet central pour les fintechs, parce que la finance est d’abord une affaire de confiance. Rappelons que notre pays a opté pour le cadre de « juste réglementation » – level playing field – qui impose aux start-up la même règle qu’aux grands établissements.
France FinTech a toujours été favorable à une régulation très protectrice des consommateurs, à condition qu’elle soit raisonnable, équilibrée, compatible avec la concurrence et l’innovation et qu’elle ne produise pas de distorsion de concurrence nationale et européenne. Ce qui n’a pas toujours été le cas.
Quels effets cette séquence réglementaire produit-elle sur les fintechs ?
La période actuelle est marquée par un véritable « choc réglementaire », du fait du nombre, de la profondeur et de la simultanéité des textes récemment déployés ou en cours de déploiement (AI Act, DGA, MiCA, DORA, DSP3, FiDA, pour n’en citer que quelques-uns).
Leur accumulation exerce une pression économique et organisationnelle importante pour les fintechs, qui disposent par définition de moins de moyens pour absorber ces nouvelles charges (financières, humaines, techniques, organisationnelles).
Ces réglementations sont aussi vecteur d’opportunités :
- Elles contribuent à renforcer la confiance des consommateurs.
- Elles ont amené les fintechs à proposer des solutions innovantes aux autres acteurs. Les regtech représentent environ 10 % des fintechs.
- Elles ont parfois freiné l’innovation mais peuvent aussi, dans certains cas, se trouver en avance de phase : DSP2 l’a montré sur l’open banking ; MiCA le montre sur les cryptoactifs ; FiDA pourrait jouer un rôle comparable sur l’open finance.
Quel rôle France FinTech joue-t-elle dans le dialogue entre entrepreneurs, superviseurs et pouvoirs publics ?
France FinTech assure l’interface entre les fintechs, les autorités de supervision et les pouvoirs publics, aux niveaux national et européen. Notre rôle principal consiste à sensibiliser les institutions aux réalités de mise en œuvre et aux éventuels risques de distorsion de concurrence, mais aussi à l’innovation afin de créer un cadre réellement compétitif.
Nos actions s’organisent autour de quatre axes :
- Échanges réguliers avec les autorités afin de les sensibiliser aux évolutions d’usages et technologiques, aux pratiques extra-territoriales, et aux grands enjeux du secteur.
- Influence sur la rédaction des textes, leur transposition et leur supervision.
- Information continue sur les évolutions réglementaires et législatives auprès de nos fintechs.
- Participation à des instances de dialogue (tel que le Comité du Forum Fintech ACPR-AMF).
Comment la blockchain, le Web3 et la tokenisation transforment-ils les infrastructures et les usages financiers ?
La blockchain, le Web3 et la tokenisation impliquent déjà près de 10 % des fintechs françaises, notamment dans la gestion d’actifs et les paiements. Elles ont concentré 20 % environ des levées de fonds de 2025.
De nombreux cas d’usage sont apparus.
Les fintechs mobilisant ces technologies revisitent les infrastructures de marché, souvent très lourdes et fragmentés, en particulier en matière d’émission, conservation et de règlement-livraison de titres.
La fintech française Lise (Lightning Stock Exchange) s’est positionnée comme la première bourse au monde qui utilise la tokenisation pour l’émission et la gestion d’actions cotées et a accueilli une première introduction en bourse sur une infrastructure de marché régulée.
Enfin, les programmes de stablecoins — des crypto-actifs adossés à une monnaie ou à un actif de référence afin d’en stabiliser la valeur — se multiplient. La part du dollar est aujourd’hui massive et il est essentiel que l’Europe prenne toute sa place.
Quelle place l’IA occupe-t-elle aujourd’hui dans la fintech française ?
L’IA trouve dans les services financiers un terrain d’application particulièrement favorable, car la finance repose avant tout sur le traitement de données, le calcul, la prévision et le conseil, fonctions dans lesquelles excelle cette technologie.
Elle est donc devenue rapidement une réalité industrielle dans la fintech française.
- 24 % des fonds levés en 2025 par les fintechs françaises visaient à investir dans l’IA
- 8 fintechs sur 10 utilisent déjà l’IA dans leurs activités.
Cette première vague d’adoption a surtout consisté à « augmenter » l’existant. Les gains se sont concentrés sur la productivité, l’automatisation, l’assistance, la fluidification des opérations et l’amélioration de la relation client.
Une deuxième vague plus profonde est en cours. L’IA s’intègre au cœur des modèles, notamment pour les applications décisionnelles et prédictives. Elle transforme profondément l’analyse du risque, la détection de la fraude et la personnalisation du conseil. Elle concourt à l’hyper personnalisation des services et ouvre la voie à de « super assistants financiers », capables d’orchestrer plusieurs services au sein d’un même parcours.
Quels changements l’IA agentique peut-elle apporter aux métiers financiers dans les prochaines années ?
L’intelligence artificielle agentique pourrait faire passer les métiers financiers d’une logique d’assistance à une logique d’exécution de certaines tâches complexes.
De nombreux cas d’usage sont envisagés dans notre secteur :
- Le commerce agentique : un agent peut rechercher un produit, comparer des offres, vérifier des contraintes définies par l’utilisateur, puis déclencher l’acte d’achat et le paiement dans un cadre sécurisé.
- Les métiers de contrôle et de conformité : dans la lutte contre la fraude, la surveillance des transactions ou les dispositifs anti-blanchiment, des systèmes multi-agents peuvent analyser une alerte, reconstituer le contexte, croiser l’historique client, hiérarchiser les signaux faibles et préparer une décision pour un analyste.
- L’expérience client : l’agentique permet de fluidifier les parcours. Un même système peut comprendre une demande, rassembler des pièces, relancer un client, pré-remplir une souscription, proposer une solution de financement ou d’assurance, et suivre l’exécution.
“L’intelligence artificielle agentique pourrait faire passer les métiers financiers d’une logique d’assistance à une logique d’exécution de certaines tâches complexes.”
Cette évolution suppose toutefois une forte vigilance sur le risque cyber. L’intelligence artificielle agentique ne crée pas un risque entièrement nouveau, mais elle peut amplifier des vulnérabilités existantes en augmentant la surface d’attaque, en accélérant l’impact des incidents et en compliquant à la fois la détection et l’attribution des responsabilités.
Son déploiement dans les services financiers suppose un accès plus fluide et plus sécurisé à des données de qualité. Les principes de l’Open Finance, encadrés par le cadre réglementaire d’accès aux données financières – FiDA, peuvent fortement y contribuer.

Pourquoi l’Europe peine-t-elle encore à porter ses fintechs jusqu’à la taille critique ?
L’Europe (et singulièrement la France) dispose de nombreux atouts essentiels pour faire émerger des champions numériques.
On peut citer des compétences académiques de classe mondiale (IA, finance, etc.), des infrastructures de qualité, l’accès au plus grand bassin de consommation du monde (450 millions de consommateurs à haut niveau de vie). En matière de services financiers, on peut ajouter un cadre réglementaire unifié et la présence de grands groupes bancaires, d’assurance et de gestion d’actifs.
Pourtant, nous peinons collectivement encore à faire émerger des géants continentaux en termes de taille industrielle et de valorisation.
Plusieurs raisons expliquent cet état de fait.
- La lenteur de création d’un grand marché européen intégré.
- L’UE reste fractionnée (fiscalité, droit du travail et de la consommation, etc.).
- Le poids parfois excessif de la réglementation, de la bureaucratie et de la fiscalité.
- L’insuffisance de la commande publique.
- Et enfin, le financement, qui est sans doute le frein le plus important.
En dépit de fortes avancées sur le capital-risque, l’Europe demeure fragile sur le capital-développement.
Les levées de fonds supérieures à 100 millions d’euros restent en effet difficiles à financer avec des investisseurs locaux. Les gros tours de table se font donc souvent avec des fonds internationaux, et la part étrangère du capital croît avec la taille des champions.
La cotation en bourse est elle aussi plus complexe du fait d’une base institutionnelle européenne trop faible et de l’absence d’un NASDAQ européen.
Les entreprises insuffisamment valorisées deviennent vulnérables à des prises de contrôle, dans un contexte où les Big Tech américaines et asiatiques disposent de moyens considérables. Certaines licornes choisissent d’ailleurs de s’installer aux États-Unis (notamment Kyriba, Dataiku, Klarna, Spotify et bientôt, Ledger), c’est le cas d’environ 30 % des licornes européennes.

Quels changements paraissent aujourd’hui les plus nécessaires pour soutenir la croissance des fintechs européennes ?
En premier lieu s’attaquer au sujet du financement. L’Europe doit rapidement mettre en place les conditions d’un accès aux gros tickets, en développant l’attractivité de son bassin pour les investisseurs internationaux (stabilité réglementaire et fiscale, fonctionnement plus fluide du passeport réglementaire, etc.).
L’UE doit d’urgence flécher la – très importante – épargne des Européens vers l’innovation et les PME, et accélérer l’intégration de ses marchés de capitaux. L’Union pour l’Épargne et l’Investissement – ou SIU, Savings and Investment Union – et l’arrivée prochaine d’un règlement européen visant à créer un 28e régime (possibilité de créer une filiale étrangère en 48h pour moins de 100 €) vont dans ce sens.
La commande publique est également un levier puissant, largement mobilisé par nos grands concurrents américains et chinois.
“Ce sujet est à la fois vital — il s’agit ni plus ni moins de notre souveraineté — et urgent, car l’histoire s’accélère. Pensons grand et bougeons vite. Ensemble !”
Enfin, des mesures doivent être prises pour que nos entreprises puissent unifier les traitements de leurs équipes européennes, notamment en ce qui concerne les rémunérations et schémas incitatifs.
L’objectif est désormais de transformer ces atouts pour créer enfin les conditions de leur conversion en champions européens.
Ce sujet est à la fois vital, car il s’agit ni plus ni moins de notre souveraineté et urgent, car l’histoire s’accélère.
Ayons donc de l’ambition.
Pensons grand et bougeons vite. Ensemble !
Pour en savoir plus : https://francefintech.org/



