La filière hydrogène française face à ses défis

La filière hydrogène en France traverse une étape charnière. Après l’enthousiasme suscité par la stratégie nationale lancée en 2020, la réalité des faillites, des retards réglementaires et des hésitations industrielles rappelle que l’innovation ne se décrète pas. Philippe Boucly (X72), président de France Hydrogène, décrypte la situation, sans occulter les difficultés, mais en insistant sur le potentiel immense encore intact.
Pouvez-vous décrire l’état actuel de la filière hydrogène en France, notamment après les faillites récentes et le retrait de Stellantis ?
La filière entre dans une phase nouvelle, elle se consolide. C’est une période que connaissent toutes les industries naissantes : certaines entreprises disparaissent, d’autres se restructurent. La France a l’avantage unique de disposer d’acteurs sur l’ensemble de la chaîne de valeur. De grands groupes comme Air Liquide, Engie, EDF ou TotalEnergies, des ETI industrielles solides, et de nombreuses start-up innovantes. C’est un écosystème complet. L’épisode Stellantis a créé la surprise : l’entreprise était pionnière dans les utilitaires légers à hydrogène, pratiquement seule sur ce créneau. Son retrait reste inexpliqué, y compris pour ses partenaires Forvia et Michelin au sein de leur filiale commune, Symbio. Mais au-delà de ce cas particulier, la dynamique reste là, avec des réorganisations nécessaires.
Quelles sont, selon vous, les causes principales de ce ralentissement ?
Deux causes dominent : un manque de visibilité et un soutien insuffisant à la demande. La stratégie française, lancée en septembre 2020, prévoyait 9 milliards d’euros de soutiens publics. Or seuls 2 à 3 milliards sont effectivement engagés, et encore, beaucoup sont orientés vers la production d’équipements. Le soutien à la consommation d’hydrogène bas carbone a été différé. Résultat : un mécanisme censé combler l’écart de prix entre hydrogène vert et hydrogène gris, inscrit dans le code de l’énergie depuis 2021, ne produira ses premiers effets qu’en 2026. Entre-temps, les acteurs attendent et certains s’affaiblissent.
Quels projets concrets illustrent, malgré tout, la progression de la filière ?
Beaucoup. Côté industriel, nous avons vu l’essor d’usines d’électrolyseurs : McPhy (reprise par John Cockerill), Gen-Hy et Genvia. Des capacités de production de réservoirs émergent chez OPMobility et Forvia. L’entreprise EODev, issue de l’expérience Energy Observer, a inauguré une usine à Antony pour fabriquer des générateurs à hydrogène. Sur le terrain, la mobilité progresse : 52 bus, 17 autocars, 7 bennes à ordures et 5 camions roulent à l’hydrogène en France. La société HySetCo opère 800 véhicules à hydrogène, dont de nombreux taxis. Les trains arrivent : Alstom a développé une rame commandée par quatre régions françaises. Et côté infrastructures, 33 stations sont déjà en service, une centaine en projet. La station porte de Saint-Cloud, capable de fournir une tonne d’hydrogène par jour, est emblématique.
Quels bénéfices concrets pour l’État justifient un soutien massif ?
Un euro investi par l’État dans l’hydrogène peut lui rapporter quatre euros en impôts, taxes et cotisations sociales. Une étude du cabinet BDO l’a démontré. La filière génère déjà 6 300 emplois directs et près de 20 000 si l’on inclut les emplois indirects. À horizon 2035, si la stratégie se déploie, nous parlons de 66 000 emplois et de 13 milliards d’euros de valeur ajoutée. C’est aussi un enjeu de souveraineté industrielle et énergétique : mieux vaut produire ici que dépendre d’importations massives.
Le plan France 2030 est-il à la hauteur ?
C’est une étape nécessaire, mais pas suffisante. Il faut concentrer les efforts sur la demande. L’hydrogène produit par électrolyse est plus cher que l’hydrogène fossile ; si l’écart n’est pas compensé, les consommateurs n’achèteront pas. Il faut donc sécuriser un soutien durable, sur dix ans au moins, et pas des dispositifs annuels. Deuxième levier : le coût de l’électricité. Il représente les trois quarts du prix final de l’hydrogène propre. Il est vital que les producteurs d’hydrogène soient considérés comme électro-intensifs et bénéficient de tarifs compétitifs, par exemple via des contrats d’allocation de production nucléaire.
Faut-il accélérer sur le réseau et le stockage d’hydrogène ?
Oui, absolument. La directive européenne sur le gaz et l’hydrogène va bientôt être transposée dans le droit français. C’est un enjeu clé : sans canalisations ni stockages, pas de marché pérenne. Construire un tuyau plus gros que les besoins immédiats coûte cher, mais c’est nécessaire pour anticiper la montée en puissance. Les Allemands l’ont compris : ils préparent un réseau de 9 000 km d’ici 2030, adossé à un fonds de garantie. La France doit s’inspirer de ce modèle et donner de la visibilité aux opérateurs, Natran et Téréga.
Quels segments doivent être prioritaires ?
L’hydrogène est complémentaire de l’électricité : il est indispensable pour la mobilité lourde — camions, bus, autocars, pour le transport fluvial et maritime — et pour l’industrie. La sidérurgie, par exemple : vous ne pouvez pas réduire du minerai de fer avec un simple courant électrique. Il faut un réducteur, et l’hydrogène est la solution. Même chose pour la chimie ou l’ammoniac pour les engrais. Et demain, pour l’aviation, les carburants de synthèse joueront un rôle majeur dans la décarbonation.
À quel horizon la filière retrouvera-t-elle une dynamique forte ?
Nous entrons dans une phase de maturation, avec des disparitions, des regroupements, mais aussi des projets solides. L’hydrogène s’imposera dans les secteurs difficiles à électrifier : acier, aviation, chimie. Mais il ne faut pas se tromper : l’horizon est de cinq à dix ans. L’enthousiasme des débuts a laissé place à la réalité industrielle et réglementaire. Avançons sans précipitation, avec rigueur et sécurité.
“L’enthousiasme des débuts a laissé place à la réalité industrielle : pour que l’hydrogène décolle, il faut stimuler la demande et garantir un soutien durable.”
L’hydrogène progresse-t-il malgré tout plus vite que d’autres filières vertes ?
Oui. Quand on compare à l’éolien, au solaire ou même aux batteries, l’hydrogène avance beaucoup plus vite. Dans son récent rapport sur l’hydrogène, l’AIE indique que fin 2025 le monde produira environ un million de tonnes d’hydrogène propre soit 1 % de la demande mondiale. Ceci a été obtenu en 5 ans, le photovoltaïque a mis 25 ans pour atteindre 1 % de la production mondiale d’électricité. Mais cela reste insuffisant face à l’urgence climatique. L’essentiel est de garder le cap, de stimuler la demande, et de construire les infrastructures. À ces conditions, la France peut transformer l’essai et s’imposer en leader européen.
Repères chiffrés
- 9 milliards € promis par l’État pour la filière hydrogène depuis 2020.
- 2 à 3 milliards € seulement engagés à ce jour.
- 52 bus et 17 autocars déjà en circulation à hydrogène en France.
- 66 000 emplois espérés d’ici 2035 si la stratégie atteint son plein potentiel.





