La décarbonation de l’économie suppose d’agir dans tous les secteurs d’activité

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°809 Novembre 2025
Par Sophie MOURLON (X96)

Sophie Mourlon (X96), directrice générale de la DGEC, partage sa vision pour la décarbonation de l’industrie française, en soulignant les défis techniques et économiques à surmonter pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Elle aborde également les enjeux de l’adaptation au changement climatique et la coordination avec les partenaires économiques et sociaux pour favoriser cette transition.

Pouvez-vous nous expliquer votre vision de la décarbonation de l’industrie en France et comment la DGEC contribue à cette mission ?

En 2022, les émissions de l’industrie en France ont atteint 71 millions de tonnes de CO2 équivalent, ce qui représente près de 18 % des émissions nationales. Trois secteurs dominent ces émissions : la métallurgie, la chimie, ainsi que les minéraux non métalliques et de construction, et seulement 50 sites industriels concentrent 55 % de ces émissions.

L’industrie a déjà réduit ses émissions de gaz à effet de serre de moitié depuis 1990. Pour les réduire encore significativement, il est nécessaire de continuer à transformer profondément le secteur industriel, avec une approche à tous les niveaux pour améliorer l’efficacité énergétique, remplacer les énergies fossiles par des sources bas carbone, accroître le recyclage. Pour décarboner certains procédés de production, il sera nécessaire d’avoir recours à l’hydrogène décarboné et à la capture et au stockage du carbone pour les émissions incompressibles. Par ailleurs, la sobriété, c’est-à-dire une consommation plus rationnelle de l’énergie, est également un levier essentiel pour atteindre ces objectifs.


“Pour décarboner certains procédés de production, il sera nécessaire d’avoir recours à l’hydrogène décarboné et à la capture et au stockage du carbone pour les émissions incompressibles.”

Pour la mise en œuvre des politiques publiques encourageant la décarbonation de l’industrie, la DGEC intervient sous l’angle de la planification puisqu’elle élabore la Stratégie nationale bas-carbone, qui est la feuille de route de la France pour décarboner l’ensemble de notre économie. Elle participe à la négociation des textes européens relatifs au marché carbone, qui s’applique aux principales industries émettrices, et au mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, qui applique un prix du carbone aux produits importés afin de créer des conditions de concurrence équitables et d’éviter que les politiques européennes de décarbonation incitent à la délocalisation des émissions. Enfin, elle participe à l’élaboration des dispositifs de soutien financier public à la décarbonation de l’industrie, essentiels pour permettre de déclencher les investissements dans des procédés décarbonés.

Quels sont les principaux défis que vous anticipez pour atteindre l’objectif de neutralité carbone d’ici 2050, et comment la DGEC s’y prépare ?

Atteindre l’objectif de neutralité carbone conformément à l’accord de Paris, que la France a inscrit dans la loi, représente un défi immense et complexe. Les obstacles sont d’abord d’ordre technique et économique : la décarbonation de l’économie suppose d’agir dans tous les secteurs d’activité et requerra des investissements massifs, dont le financement est un défi en soi. Certaines des technologies nécessaires ne sont pas encore pleinement disponibles à l’échelle industrielle ou à un coût compétitif.


“Atteindre l’objectif de neutralité carbone conformément à l’accord de Paris, que la France a inscrit dans la loi, représente un défi immense et complexe.”

Au-delà, ces transformations ont des impacts sur notre cadre et nos modes de vie. Nous observons une montée des questions sur la nécessité de ces changements. Les origines de cette remise en cause sont certainement multiples, mais le fait que les évolutions à venir sont plus profondes et plus visibles que celles que nous avons conduites jusqu’ici est probablement un facteur clé : les changements les plus faciles ont été faits. Chacun se demande ce qu’il a à gagner dans cette transition, et c’est un sujet qui n’a probablement pas été abordé suffisamment jusqu’ici. Or les bénéfices individuels sont majeurs : plus de confort (y compris l’été !) dans les logements rénovés, moins de bruit et de pollution avec la généralisation du véhicule électrique, un environnement urbain plus agréable à vivre avec plus de nature et des transports mieux pensés, etc. 

Le fonctionnement des milieux naturels est également un défi. À l’horizon 2050, nous aurons encore un certain niveau résiduel d’émissions, qui paraît incompressible, en particulier dans les secteurs non énergétiques (agriculture notamment). Ces émissions doivent être compensées par les « puits de carbone », en particulier les absorptions de CO2 par les milieux naturels. Or le puits naturel a fortement baissé ces dernières années, en lien avec une crise forestière majeure liée notamment aux effets du changement climatique. Des mesures d’adaptation sont et seront mises en place pour renouveler les forêts existantes et planter des essences plus adaptées au climat futur de la France, mais avec des effets qui ne s’observeront que sur le moyen et le long terme, alors qu’ils seront déterminants pour atteindre la neutralité carbone.

La mission hydrogène est une composante clé de la DGEC. Comment envisagez-vous son développement pour soutenir la décarbonation de l’industrie ?

La décarbonation de l’industrie reposera en partie sur le développement de l’hydrogène décarboné produit par électrolyse de l’eau. Il sera utilisé en substitution de matières fossiles utilisées comme intrants et en substitution d’énergies fossiles, notamment lorsqu’une alternative par électrification du procédé n’est pas possible. Les secteurs de la chimie et de la sidérurgie sont particulièrement concernés. De nombreux projets pour la production et l’usage d’hydrogène décarboné dans l’industrie ont été et sont soutenus par des fonds publics, notamment les financements du fonds France 2030. Mes équipes, à travers la mission hydrogène désormais pérennisée au sein de la DGEC, sont totalement mobilisées pour permettre à cette filière d’atteindre sa pleine maturité. C’est d’ailleurs le sens de la nouvelle stratégie française pour l’hydrogène parue au printemps. 

Avec les débats actuels à l’Assemblée nationale sur les orientations énergétiques, comment voyez-vous la place du nucléaire et des énergies renouvelables dans la transition énergétique ?

Les débats animés au Parlement autour de la planification énergétique française traduisent son importance pour notre pays, pour la compétitivité des entreprises, pour le pouvoir d’achat des ménages, pour atteindre nos objectifs environnementaux. On peut regretter que certains de ces débats [Et relever au passage que certains d’entre eux ne sont pas nouveaux ! voir « L’E.D.F. face au pari nucléaire » dans La Jaune et la Rouge de mars 1975], et l’écho qu’ils trouvent dans les médias ou les réseaux sociaux, ne portent pas sur les principaux défis de notre politique énergétique : comment nous affranchir rapidement de notre dépendance aux énergies fossiles, qui met en péril notre sécurité d’approvisionnement et nos factures énergétiques ? comment assurer notre sécurité d’approvisionnement, maintenant et dans les décennies à venir, et faire face aux aléas qui peuvent survenir, à un coût maîtrisé ?

Aujourd’hui, notre bouquet de production électrique est décarboné à 95 %, mais nous dépendons encore, sur l’ensemble de nos consommations d’énergie, à près de 60 % des énergies fossiles importées, qui coûtent à la France plus de 60 Md€ par an (et jusqu’à 120 Md€ en 2022) et la rendent dépendante de partenaires commerciaux qui ne sont pas nécessairement ses alliés. Nos usages énergétiques servent à produire de la chaleur pour 43 %. L’électricité ne représente aujourd’hui qu’un peu plus d’un quart de nos consommations d’énergie et une partie de notre parc de production devra être renouvelée dans les prochaines décennies. 

Les travaux techniques menés, notamment par les équipes de la DGEC, sur la base des données scientifiques et d’études d’ingénieurs, en particulier de l’imposant rapport « Futurs énergétiques 2050 » produit par RTE et des modélisations conduites avec les opérateurs de l’État, les filières industrielles, les partenaires sociaux, etc., visent à proposer une planification énergétique qui permettra d’atteindre d’ici 2050 nos objectifs climatiques dans les meilleures conditions technico-économiques, c’est-à-dire au meilleur prix pour les Français, avec des scénarios réalistes. 

Toutes ces modélisations démontrent que les scénarios qui concilient ces objectifs combinent des investissements pour assurer une utilisation rationnelle de l’énergie et le développement de capacités de production d’énergie décarbonée – nucléaire et énergies renouvelables (carburant, gaz, chaleur, électricité). Les trajectoires seront ajustées en fonction de l’évolution de la consommation, en maintenant des marges pour assurer la sécurité d’approvisionnement.

L’appel à programmes pour l’évaluation des certificats d’économies d’énergie est une initiative récente. Quels impacts espérez-vous en termes d’efficacité énergétique ?

Le dispositif des certificats d’économies d’énergie (CEE) est l’un des principaux instruments de financement des investissements pour maîtriser la demande énergétique. Il finance chaque année environ 5 à 6 Md€ d’opérations d’économies d’énergie. Depuis son lancement en 2006, il a été régulièrement consolidé et adapté afin de renforcer son impact et son pilotage et de lutter contre la fraude.

Pour améliorer son efficacité et en ligne avec les recommandations des rapports de la Cour des comptes et des inspections générales, que nous partageons globalement, la DGEC vient de sélectionner le programme « PRODICEE », créé par arrêté du 24 juin 2025, piloté par l’ADEME et qui mobilisera plusieurs institutions expertes (CSTB, AQC, IPP, CEREMA, CEREN, CETIAT, ALLICE, ENPC). Il permettra une évaluation des économies d’énergie réelles financées par le dispositif, des effets économiques (effets d’aubaines et effet déclencheur, etc.) et des gisements d’économies d’énergie, ainsi qu’un renforcement de la lutte contre la fraude et le développement de nouveaux moyens pour ce faire, en particulier pour renforcer la capacité de contrôle à distance et les apports de l’IA.

Les résultats des appels d’offres PPE2 ont été publiés. Pouvez-vous partager les implications de ces résultats pour le développement des énergies renouvelables en France ?

Les appels d’offres organisés par la DGEC et instruits par la CRE pour la mise en œuvre de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) actuellement en vigueur (publiée en avril 2020) sont un élément essentiel de la stratégie de développement des énergies renouvelables. Une dizaine de périodes d’appel d’offres sont organisées chaque année, toutes technologies confondues (photovoltaïque au sol et sur bâtiment, éolien terrestre, hydroélectricité, éolien en mer). Ces appels d’offres permettent d’apporter un soutien financier public aux projets d’énergie renouvelable.

Ce soutien public est nécessaire pour développer les énergies renouvelables comme, bientôt, le nouveau programme nucléaire français, car ils impliquent des investissements qui s’amortissent sur des durées longues, jusqu’à plusieurs décennies, alors que les prix des marchés de l’énergie sont très volatils. Procéder par appel d’offres permet d’atteindre nos objectifs de développement de ces énergies au meilleur coût, en sélectionnant les projets les plus efficaces et en pilotant leur volume. C’est également une obligation européenne. Le prix représente au moins 70 % des critères de sélection et les appels d’offres intègrent également d’autres axes d’évaluation pour promouvoir l’excellence environnementale des projets, les chaînes de valeur françaises et européennes et leur impact social.   

Comment la DGEC coordonne-t-elle ses actions avec les partenaires économiques et sociaux pour favoriser la décarbonation ?

L’atteinte des objectifs de baisse des émissions de gaz à effet de serre nécessite, au-delà des actions et investissements de l’État et des institutions publiques, la mobilisation des acteurs économiques et sociaux. Le dialogue est permanent avec les secteurs économiques comme avec les partenaires sociaux, soit de manière institutionnalisée – par exemple au sein du Conseil supérieur de l’énergie ou du Comité de pilotage des CEE – soit par des groupes de travail thématiques ou des rencontres plus informelles. Nous travaillons étroitement avec les autres administrations – la direction générale des Entreprises, la direction générale du Trésor, les directions générales sectorielles (agriculture, aviation civile, mer, logement…), etc. – pour co-construire les politiques de décarbonation en tenant compte au maximum de l’ensemble des enjeux sectoriels.

Nous conduisons également des consultations publiques pour préparer toutes les orientations et les principales décisions que nous proposons à l’approbation du Gouvernement.

Quels sont les principaux axes de la stratégie nationale d’adaptation au changement climatique jusqu’en 2100 ?

La stratégie nationale d’adaptation au changement climatique a été mise à jour avec la publication d’un Plan national (PNACC) en mars 2025. Ce plan comporte 52 mesures, déclinées en plus de 200 actions. Pour la première fois, il est fondé sur une trajectoire de réchauffement de référence, qui correspond à un scénario « tendanciel » du GIEC, soit un réchauffement mondial de + 3 °C à la fin du siècle et + 4 °C en moyenne dans l’Hexagone, qui se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale.

Le premier axe du plan national vise à protéger la population face aux effets déjà perceptibles du changement climatique et qui vont s’aggraver au fur et à mesure du réchauffement. Des actions sont prévues pour maintenir un système assurantiel abordable et disponible sur tout le territoire, limiter les risques liés à l’évolution du cycle de l’eau, à l’accroissement progressif de l’exposition aux risques naturels et, à très court terme, aux effets des fortes chaleurs, et cartographier les impacts du changement climatique sur la santé. 

Le deuxième axe du PNACC vise à accompagner les collectivités dans l’adaptation de leur territoire. Il prévoit des mesures visant à intégrer les enjeux de l’adaptation dans toute l’action publique locale, tant en matière de financement de projets que d’ingénierie territoriale (avec notamment le lancement de la « mission adaptation », guichet unique des opérateurs de l’État sur ce sujet). Cet axe prévoit également plusieurs mesures d’adaptation des services publics et des grands réseaux d’infrastructure à l’évolution du climat, pour assurer la continuité de l’enseignement, de l’accueil des jeunes enfants, et de l’offre de soin, la résilience des transports ou encore des infrastructures critiques d’énergie et de télécommunications. 

Le troisième axe du PNACC vise à assurer la résilience de l’économie française, avec des actions touchant l’ensemble des secteurs économiques et d’autres ciblant plus particulièrement les secteurs d’ores et déjà identifiés comme les plus vulnérables aux effets du changement climatique : l’agriculture et l’industrie agroalimentaire, la pêche, le tourisme et l’industrie du bois. Un ensemble de mesures prévoit de leur fournir les outils pour intégrer la question du climat futur dans leurs décisions structurantes, et que les enjeux d’adaptation au changement climatique soient progressivement intégrés dans les dispositifs d’aide aux entreprises. 

Le quatrième axe du PNACC vient renforcer les actions en faveur de l’adaptation pour nos milieux naturels et notre patrimoine culturel. Pour les milieux naturels, il s’agit de maintenir les services écosystémiques qu’ils rendent, notamment en développant des actions de connaissances et d’évolution progressive des mesures de conservation. Pour ce qui est du patrimoine culturel, des plans d’adaptation dédiés aux sites classés et patrimoniaux les plus vulnérables seront par exemple mis en place.

Le cinquième axe du PNACC vise la mobilisation des parties prenantes, institutionnelles et citoyennes, qui est centrale pour réussir le pari de s’adapter à un réchauffement de 4 °C. Il s’agit aussi de construire les conditions pour cette mobilisation de long terme par des dispositifs de gouvernance représentatifs et adaptés, par une expertise interdisciplinaire de la part de la communauté scientifique, par de la formation et de la sensibilisation. 

Vous avez initié des chantiers internes pour améliorer la formation et la sécurité. Quels sont les objectifs et les résultats attendus de ces initiatives ?

Nos politiques publiques sont à la fois très techniques et à fort enjeu. Leur impact économique et sur la continuité de la vie de la Nation peuvent être majeurs. Certains sujets peuvent susciter l’intérêt d’entreprises ou de puissances étrangères. Il est donc essentiel d’une part d’entretenir et de développer les compétences des agents de la DGEC – en majorité des ingénieurs mais nous avons aussi des profils d’économistes ou de juristes – et d’autre part d’assurer la confidentialité des informations que nous détenons et, d’une manière générale, la sécurité des installations critiques. 

Votre parcours à l’École polytechnique et aux Mines de Paris vous a donné une solide expertise. Comment cette formation influence-t-elle votre approche des défis énergétiques et climatiques aujourd’hui ?

La formation initiale à l’École polytechnique et à l’École des Mines nous donne une base de connaissances scientifiques solides. Cette approche scientifique est essentielle pour avoir une compréhension juste des phénomènes climatiques et des enjeux énergétiques, y compris sous l’angle économique. Pour concevoir et mettre en œuvre nos politiques publiques, il est nécessaire de pouvoir appréhender des phénomènes complexes et pour certains très techniques, avec également une forte dimension économique, et de ne pas perdre de vue les ordres de grandeur. Il faut pouvoir également dépasser cette complexité pour dégager les orientations d’ensemble et les expliquer en vue de prendre des décisions, avec souvent des incertitudes importantes dès lors qu’il s’agit de planifier sur le temps long. Il est évidemment indispensable de pouvoir faire la distinction entre les opinions et les faits, car ces derniers sont souvent têtus et les ignorer n’est pas une option.

Notre formation initiale nous donne également des méthodes, qu’il faut entretenir au long de notre vie professionnelle : cultiver le doute, mettre à jour ses connaissances, être conscients des limites des modèles scientifiques et techniques. Elle nous apprend à faire la part entre les lois de la physique, qui s’imposent, les connaissances scientifiques, qui évoluent, et les possibilités techniques, qui progressent mais qui présentent également des limites.  Au-delà, relever les défis énergétiques et climatiques requiert des savoir-faire nombreux. Les questions sociales, les enjeux de communication, la compréhension des phénomènes de société, les sciences politiques, la diplomatie… sont également indispensables pour construire et porter des actions adaptées à la fois aux enjeux auxquels nous faisons face en France, en Europe et dans le monde, et aux attentes de nos concitoyens. Nos équipes sont donc nécessairement pluri-disciplinaires.  


En Bref

La Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC), composante essentielle du ministère de la Transition écologique, est chargée d’élaborer et de mettre en œuvre la politique énergétique de la France, en luttant contre le réchauffement climatique et la pollution atmosphérique. Établie en 2008, elle coordonne les actions avec les acteurs économiques et sociaux pour promouvoir les énergies renouvelables et atteindre l’objectif de neutralité carbone d’ici 2050.

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