La colère ou la peur

En 2024 La Jaune et la Rouge avait consacré un numéro à l’urgence écologique. Aujourd’hui elle remet le couvert, la sobriété au menu. Difficile de n’être pas frappé par le décalage entre l’idée de sobriété, qui va avec celles de retenue, de modestie, de soin, et les signaux furieux qui nous sont envoyés à jet continu depuis quatre ans des différents coins du globe. Comme s’il y avait eu à expier la période de déconsommation que la pandémie avait marquée. À l’époque du « nous sommes en guerre » nous n’y étions pas, désormais nous la voyons de plus près. Et de l’intérieur même, pour ceux qui vivent dans des territoires frappés, où nous comptons aussi des camarades et des étudiants qui aspirent à le devenir. Envisager la sobriété comme un programme à grande échelle tient donc un peu de l’exercice de pensée réservé à ceux qui en ont le loisir.
Parmi les calamités au Moyen-Orient, le renchérissement global des ressources énergétiques est celle qui est scrutée du plus près ces temps-ci : en dépit de ce que cela révèle d’inconvenant vis-à-vis des populations soumises au feu, la question du prix des carburants prend la place centrale des préoccupations. Comment dès lors se projeter dans un monde où la sobriété serait parée de couleurs séduisantes ? La Jaune et la Rouge, où nos camarades le font avec leur conviction, nous permet ce détour.
En cette période électorale pas facile pour elle, on se rappelle que l’écologie politique a toujours été confrontée à la gageure de devoir transformer en un horizon électoral possible la baisse de la consommation, la sobriété collective en un dessein désirable. Stefanie Stantcheva (M09), notre camarade et récemment lauréate du prix Dargelos de l’AX, nous fait comprendre implicitement à quel point c’est difficile.
L’économiste a orienté ses recherches sur l’étude des comportements socioéconomiques des individus et des sociétés sous l’effet des politiques publiques, comme des stimulations diverses auxquelles ils sont soumis. Dans un article récent qui synthétise ses réflexions autour des conséquences de la communication émotionnelle sur nos attitudes, elle arrive entre autres conclusions au constat que « la peur paralyse » alors que « la colère mobilise ». Et cite notamment la hantise de la dégradation écologique, qui peut sidérer mais ne l’empêche pas. Si on la suit, dénoncer des coupables présumés sera plus suivi d’effets (bons ou mauvais) que s’employer à convaincre de changer des pratiques. Autrement dit, si on se hasarde à un prolongement de son argumentation, ce n’est pas parce que la catastrophe se profilerait que les sociétés d’aujourd’hui pourraient se convaincre de la prévenir.
Elle note aussi que la part de la colère dans les messages publics va croissant ; ces dix dernières années la part de messages politiques sur X chargés d’acrimonie serait passée de 25 à 50 % du flux total. Si elle a raison, les appels argumentés à la sobriété de chacun devraient mettre du temps à être entendus, et les protestations d’indignation rester la norme : construire est plus difficile à faire que défaire. Il faut saluer nos camarades d’X Urgence écologique qui montent ici en tête pour montrer que la voie de la sobriété est praticable, en plus d’être souhaitable.
Dans quelques jours, le Bal de l’X ! La pompe du Second Empire n’était pas caractérisée par la sobriété, mais 150 ans plus tard, pour ceux qui en auront la chance, éprouver l’espace d’une soirée de beautés la sensation du temps immobile, c’est aussi prouver que l’expansion n’est pas le seul horizon possible.




