« La blockchain va profondément rebattre les cartes de l’infrastructure financière »

Pôle de compétitivité, Finance Innovation fédère start-up, grands groupes et chercheurs pour accélérer la transformation de la finance. Entre IA, blockchain et enjeux de souveraineté, l’écosystème français cherche à rester en tête dans une compétition mondiale en pleine accélération.
Finance Innovation se présente comme un pôle de compétitivité dédié à l’innovation financière : quelles sont aujourd’hui vos missions principales et votre rôle dans la structuration de l’écosystème fintech français ?
Finance Innovation est un pôle de compétitivité rattaché à Paris Europlace, dont la vocation est de promouvoir la place financière française, à la fois en défendant ses acteurs, en renforçant son positionnement et en attirant des entreprises étrangères. Notre rôle consiste à identifier les innovations majeures – intelligence artificielle, finance décentralisée ou encore technologies émergentes – et à faire travailler ensemble les acteurs les plus précurseurs avec les grands établissements bancaires, financiers, d’assurance ou d’immobilier. Cette capacité à faire dialoguer des univers qui, historiquement, évoluaient parfois en silo, constitue un levier central de transformation.
Nous intervenons ainsi à deux niveaux complémentaires : accompagner les grands groupes en leur apportant des solutions innovantes concrètes et opérationnelles, et soutenir les start-up, véritables moteurs de recherche et développement. Nous contribuons à structurer ainsi un écosystème dynamique et à renforcer durablement la compétitivité et l’attractivité de la place financière française, à l’échelle européenne comme mondiale.
Cela passe par un « plan stratégique » en trois points…
Effectivement, notre action repose sur trois axes principaux : le rayonnement, le contenu stratégique et le business, qui forment ensemble un cadre cohérent d’intervention au service de nos membres.
Le rayonnement se déploie notamment à travers des événements majeurs comme le Bank Tech Day, le RecTech ou l’InsureTour. Ces rendez-vous rassemblent l’ensemble des décideurs de la place – pouvoirs publics, fintechs, corporates et académiques – afin de promouvoir l’écosystème et de réfléchir aux enjeux stratégiques. Ils constituent également des moments clés de prise de parole et de positionnement, où se dessinent les grandes orientations du secteur.
Le contenu stratégique repose quant à lui sur l’animation de clubs et de groupes de travail réunissant des acteurs variés, issus de tous les segments de la finance. L’innovation étant désormais pleinement intégrée aux stratégies d’entreprise, ces travaux permettent d’orchestrer une réflexion collective et d’aboutir à des livrables concrets – livres blancs, innovation papers – qui diffusent les bonnes pratiques. Notre position est volontairement neutre : il ne s’agit pas de promouvoir un segment en particulier, mais de faire progresser l’ensemble de l’écosystème dans une logique de compétitivité globale.
Enfin, l’axe business consiste à jouer un rôle d’accélérateur en facilitant la mise en relation entre start-up et grands groupes. Nous aidons les entreprises à identifier des solutions innovantes adaptées à leurs besoins, tout en donnant aux start-up une visibilité nationale et internationale. Cette double dynamique favorise l’émergence de collaborations concrètes et créatrices de valeur.
Votre organisation fédère plus de 600 acteurs – start-up, grands groupes, institutions et chercheurs – autour de l’innovation financière. Comment ce modèle d’écosystème contribue-t-il à construire une nouvelle infrastructure de confiance dans la finance ?
Notre écosystème repose sur une logique de collaboration autour de thématiques communes. Nous animons des groupes de travail réunissant des profils variés, ce qui permet de croiser les expertises, de confronter les visions et de faire émerger des solutions concrètes répondant aux enjeux du secteur.
L’enjeu principal réside dans l’identification de thématiques pertinentes et évolutives. Nous devons en permanence adapter notre périmètre d’action, car les priorités technologiques évoluent rapidement. Si l’intelligence artificielle est aujourd’hui largement intégrée dans les réflexions des entreprises, d’autres sujets comme le quantique commencent à émerger, portés par des start-up et des centres de recherche qui en anticipent déjà les impacts futurs. L’informatique quantique, qui permet de traiter de grande quantité de données, va en effet révolutionner à terme le fonctionnement des établissements financiers, par exemple en améliorant les modèles de marché ou de gestion des risques. Nous voyons déjà les prémices de ces évolutions technologiques portés par certains de nos adhérents.
“L’informatique quantique va révolutionner à terme le fonctionnement des établissements financiers, par exemple en améliorant les modèles de marché ou de gestion des risques.”
Cette capacité d’anticipation est essentielle pour maintenir la compétitivité de la place française face à des acteurs internationaux parfois en avance, notamment sur des sujets comme la finance décentralisée. Nous réévaluons régulièrement nos axes de travail afin de capitaliser sur les expertises émergentes et d’assurer une avance stratégique, en identifiant les sujets qui feront la finance de demain.
Vous accompagnez de nombreux projets fintech et insurtech… Comment ces innovations technologiques transforment-elles concrètement les infrastructures financières traditionnelles ?
Nous accompagnons de nombreux projets via des comités de labellisation composés de professionnels capables d’évaluer leur potentiel, leur solidité et leur pertinence opérationnelle. L’objectif est d’identifier des solutions répondant à des problématiques concrètes du secteur financier et susceptibles de s’intégrer dans des environnements existants.
Des projets comme Solid Finance illustrent cette approche : en s’appuyant sur la finance décentralisée, ils simplifient les transactions internationales en réduisant les intermédiaires, ce qui permet de gagner à la fois en rapidité et en coûts. D’autres initiatives utilisent, par exemple, des données satellitaires pour anticiper les évolutions de marché, offrant ainsi un avantage concurrentiel significatif aux acteurs qui les exploitent.
L’intelligence artificielle transforme également en profondeur les infrastructures : gestion des risques, scoring, personnalisation des offres d’assurance ou détection de fraude. Dans la gestion d’actifs, elle permet d’optimiser la construction de portefeuilles, d’améliorer l’analyse des données et de renforcer les capacités de reporting réglementaire.
Notre approche reste très opérationnelle : chaque projet doit démontrer sa capacité à améliorer des processus existants, parfois sur des briques très spécifiques, mais avec un impact réel. Cette exigence se traduit par un taux de survie des projets labellisés nettement supérieur à la moyenne, ce qui témoigne de la qualité de notre processus de sélection et d’accompagnement.
Les technologies comme la blockchain, l’intelligence artificielle ou les API redéfinissent aujourd’hui les services financiers. Comment votre pôle aide-t-il les acteurs du secteur à intégrer ces technologies tout en renforçant la confiance des utilisateurs ?
Nous accompagnons l’intégration de ces technologies à travers des événements et des groupes de travail dédiés, qui permettent de confronter les acteurs traditionnels aux innovations les plus avancées. Cette mise en relation favorise une acculturation progressive et une meilleure compréhension des transformations en cours.
Un exemple marquant est celui d’un groupe de travail sur la finance décentralisée, qui a réuni des établissements bancaires français et des experts internationaux. Ces échanges ont permis de faire émerger des cas d’usage concrets, comme des solutions de partage sécurisé des données clients via la blockchain, ouvrant de nouvelles perspectives pour les acteurs historiques.
“Notre capacité à mobiliser des expertises internationales et à exposer les acteurs français à des innovations déjà déployées ailleurs constitue un levier clé.”
Notre capacité à mobiliser des expertises internationales et à exposer les acteurs français à des innovations déjà déployées ailleurs constitue un levier clé. Elle permet d’élargir le champ de vision, d’anticiper les transformations en cours et d’éviter de manquer des ruptures technologiques majeures.
Finance Innovation soutient également la finance durable et solidaire. Dans quelle mesure les technologies financières peuvent-elles contribuer à bâtir une infrastructure financière plus transparente et plus responsable ?
Les enjeux ESG sont désormais intégrés de manière systémique dans l’ensemble des projets que nous accompagnons.
Un certain nombre de projets que nous accompagnons contribuent à une meilleure transparence financière, par exemple via des solutions basées sur l’intelligence artificielle permettant d’éviter le surendettement.
Nous accompagnons également des initiatives à impact, qu’il s’agisse de fonds intégrant des dimensions sociales ou environnementales, ou de solutions technologiques permettant d’améliorer la transparence des données extra-financières. L’automatisation des reportings et l’utilisation de technologie comme la blockchain permettent notamment de garantir l’intégrité des données et de lutter contre le greenwashing.
Au-delà d’un axe spécifique, la durabilité est désormais intégrée dans toutes les réflexions et dans nos critères de labellisation. Cette approche transversale se traduit également par la publication de travaux dédiés, comme nos livres blancs sur l’innovation ESG, qui permettent d’accompagner concrètement les entreprises dans leur transformation.
L’un de vos objectifs est aussi de favoriser la collaboration entre start-up et grands groupes. Comment ces partenariats accélèrent-ils la transformation technologique de la finance et l’émergence de nouvelles infrastructures de services ?
Les start-up jouent un rôle essentiel en matière de recherche et d’expérimentation, là où les grands groupes privilégient des approches plus prudentes et structurées. Le recours à des proof of concept permet aux entreprises de tester des solutions innovantes à moindre coût et sans mobiliser des ressources internes importantes.
Ce modèle collaboratif permet d’identifier rapidement des solutions pertinentes. Lorsqu’un POC est concluant, il peut déboucher sur un déploiement à plus grande échelle, voire sur des investissements ou des acquisitions. Ce fonctionnement permet d’accélérer l’innovation tout en limitant les risques financiers et opérationnels.
Finance Innovation agit comme une passerelle entre ces deux mondes : elle facilite l’accès des start-up aux décideurs et permet aux grands groupes d’accéder à des innovations qu’ils n’auraient pas forcément développées en interne. Ce mécanisme constitue un levier majeur de transformation pour l’ensemble du secteur.

Vous labellisez et accompagnez de nombreux projets de R&D. Quels types d’innovations vous semblent aujourd’hui les plus structurantes pour l’architecture future des services financiers ?
Parmi les innovations les plus prometteuses, la blockchain apparaît comme centrale. Au-delà de l’IA, déjà largement déployée, elle est appelée à transformer en profondeur les infrastructures financières, notamment sur les paiements et les marchés.
Les stablecoins permettent déjà d’accélérer et de simplifier les transactions internationales en réduisant les intermédiaires. De même, les technologies de registre distribué pourraient remettre en cause les mécanismes traditionnels de règlement-livraison et faciliter l’accès des PME aux marchés financiers, en ouvrant de nouvelles possibilités de financement.
“Les stablecoins permettent déjà d’accélérer et de simplifier les transactions internationales en réduisant les intermédiaires.”
Ces évolutions s’inscrivent dans un contexte de compétition internationale accrue. Si la France et l’Europe ont été pionnières en matière de régulation, les États-Unis accélèrent désormais fortement. On peut rappeler ici d’ailleurs que la majorité des transactions en stablecoins sont réalisées avec des stablecoins adossés au dollar. Dans ce contexte, il est essentiel de ne pas reproduire les erreurs passées et de capitaliser sur l’expertise française pour rester compétitif.
Les grands acteurs mondiaux, tels que Visa, Mastercard ou Swift, investissent déjà massivement dans ces technologies, confirmant leur caractère stratégique pour l’avenir du secteur et l’ampleur des transformations à venir.
Pour conclure, quelles sont les actions à mettre en place pour, une fois ces enjeux identifiés, les anticiper, et y répondre avant même qu’ils ne deviennent insurmontables ?
L’enjeu principal est de conserver une capacité d’anticipation et de prise de hauteur. Finance Innovation doit à la fois accompagner les besoins immédiats des acteurs et identifier les transformations à venir, parfois encore peu visibles, comme le quantique, afin de préparer l’ensemble de l’écosystème.
Cette anticipation repose sur un écosystème étendu : collaborations avec des centres de recherche, échanges au niveau européen, interactions avec les membres et dialogue avec les autorités publiques. Ces flux d’informations permettent d’identifier rapidement les signaux faibles et d’orienter les travaux du pôle.
En combinant veille technologique, coopération internationale et remontée des besoins terrain, nous construisons une vision globale des évolutions à venir, indispensable pour permettre à la place financière française de rester compétitive dans un environnement en mutation rapide et permanente.



