Kerys Software : Vers une informatique sobre, sécurisée et souveraine

Kerys Software : Vers une informatique sobre, sécurisée et souveraine    

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°810 Décembre 2025
Par Thomas GIRARD

Face à la nécessité d’une souveraineté technologique accrue, Kerys Software, entreprise française fondée en 2024, propose une rupture : exécuter plusieurs environnements informatiques sur une seule machine, tout en garantissant un haut niveau de sécurité et de performance. À l’heure où les entreprises cherchent à rationaliser leur infrastructure numérique sans compromettre leur efficacité, cette technologie ouvre un nouveau champ d’usages, en France comme à l’international. Entretien avec Thomas Girard, président.

Quel a été votre parcours avant de fonder Kerys Software ?

Je suis ingénieur de formation, diplômé de l’École Normale Supérieure d’Informatique pour l’Industrie et l’Entreprise (ENSIIE). J’ai consacré l’essentiel de ma carrière à la cybersécurité, initialement dans le secteur de la défense, au sein notamment du groupe CS (aujourd’hui intégré à Sopra Steria), où j’ai participé à la création d’une branche spécialisée. Partie de presque rien, cette activité a atteint 350 collaborateurs et généré 65 millions d’euros de chiffre d’affaires. C’est au contact du terrain que j’ai observé l’énorme gaspillage de ressources matérielles. Des machines sous-utilisées, souvent dupliquées pour des raisons de sécurité. J’ai alors travaillé avec Thomas Brethomé – aujourd’hui directeur technique chez Kerys Software – pour imaginer une alternative. Car à l’époque, aucune solution satisfaisante n’existait. C’est l’évolution récente des architectures matérielles, notamment grâce à de nouvelles instructions processeur d’Intel et AMD, qui a rendu possible notre technologie.

Pouvez-vous présenter Kerys Software et ce qui fonde son originalité ?

Kerys Software est une entreprise technologique deeptech française spécialisée dans l’isolation sécurisée des environnements informatiques. Concrètement, nous permettons à un utilisateur d’exécuter, sur une seule machine, plusieurs systèmes d’exploitation distincts – par exemple Windows et Linux – sans compromettre ni la sécurité, ni la performance de chacun des environnements. 

Cette approche a des bénéfices immédiats : réduction du nombre d’équipements, économies substantielles pour les entreprises, diminution de l’empreinte carbone, gain de place et amélioration de la productivité des utilisateurs. Nous développons une technologie d’infrastructure qui s’adresse autant aux postes de travail qu’aux serveurs, avec un haut niveau de sécurité. Kerys Software se positionne comme un acteur de la sobriété informatique. Et nous sommes également société à mission, ce qui engage notre responsabilité sur le long terme.

En quoi ce contexte technologique ouvre-t-il de nouvelles perspectives ?

Ces évolutions ont permis de concevoir une solution de séparation du matériel à très bas niveau, capable d’isoler rigoureusement les environnements informatiques. Cela ouvre un champ nouveau : celui d’une rationalisation globale de l’infrastructure. À l’heure où la cybersécurité devient une priorité absolue et où les coûts de l’informatique explosent, cette approche séduit. 

En parallèle, les réglementations – qu’elles soient européennes ou nationales – imposent désormais des niveaux de sécurité et de traçabilité bien supérieurs à ce qui existait jusqu’ici. L’architecture des systèmes d’information doit donc évoluer. Kerys Software propose un nouveau cadre technique pour y parvenir.

Qui sont les utilisateurs de votre solution aujourd’hui ?

Nous répondons à deux besoins majeurs. Le premier concerne les utilisateurs qui doivent jongler chaque jour avec plusieurs ordinateurs : c’est le cas de nombreux professionnels soumis à des contraintes réglementaires strictes, notamment dans les secteurs sensibles. En Europe, cela représenterait près de cinq millions de personnes. Le second porte sur les centres de données, où une grande partie des serveurs restent encore isolés, car les solutions classiques de mutualisation (i.e. les technologies de virtualisation) ne garantissent pas les performances ni la sécurité requise. Notre technologie permet précisément de surmonter ces limitations.


“ Notre technologie permet d’exécuter plusieurs environnements distincts sur une seule machine, sans compromis sur la sécurité ni la performance.”

Au départ, nous pensions cibler exclusivement les grandes entreprises. Mais très vite, nous avons constaté que des besoins analogues existaient dans les petites structures. L’usage professionnel d’équipements personnels est devenu courant, parfois sans cadre précis. Cela génère des vulnérabilités que nous pouvons corriger dans ces types d’entreprises.

Quelle est votre proposition de valeur face aux géants historiques du secteur ?

Nous n’entrons pas en concurrence frontale. Notre positionnement se situe précisément là où les solutions traditionnelles ne s’appliquent pas. Nous ouvrons un nouveau cas d’usage. Là où les technologies classiques échouent à concilier performance, sécurité et flexibilité, nous apportons une alternative. À terme, nous espérons contribuer à une nouvelle façon de concevoir l’infrastructure informatique. Plus sobre, plus simple, plus robuste. Et dans un monde qui bascule massivement vers l’intelligence artificielle, cela prend tout son sens.

Votre entreprise revendique aussi une ambition européenne. Pourquoi ?

Parce que la souveraineté numérique ne se décrète pas. Elle se construit. Pour nous, une technologie est souveraine si elle est conçue et maîtrisée localement, mais aussi si elle est massivement utilisée sur un territoire donné. Les Américains ont parfaitement compris cela avec les GAFAM. Ils imposent leurs standards parce qu’ils ont des utilisateurs partout dans le monde. Notre ambition est d’inscrire Kerys Software dans cette logique, en commençant par l’échelle européenne. 

Combien êtes-vous aujourd’hui ? Et quelles sont vos perspectives de croissance ?

Nous sommes aujourd’hui douze collaborateurs. Nous visons une quinzaine d’ici la fin de l’année, et une quarantaine l’année suivante. Nous avons levé 6,2 millions d’euros en amorçage. C’est l’une des plus importantes levées européennes et mondiales de cette nature en 2024-2025, hors intelligence artificielle. Nous avons structuré notre première levée de fonds autour d’investisseurs français, britanniques et allemands. Nous voulions bâtir une entreprise européenne dès le départ.

Avez-vous des besoins en recrutement ? 

Nous recrutons des ingénieurs, mais aussi des profils marketing et commerciaux. Notre volonté est d’être une société d’édition logicielle directement internationale. Et pour cela, nous devons structurer très vite notre écosystème.

Vous avez mentionné la cybersécurité comme socle de votre technologie. Quels sont vos engagements concrets en la matière ?

Notre objectif est de proposer une isolation parfaite entre les environnements. Nous collaborons avec le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), via le CEA List, pour obtenir des preuves formelles sur la sécurité de notre solution. Cela passera par une certification de type « Critères Communs » au niveau EAL5+, le même que celui des cartes bancaires. À terme, nous voulons que nos clients n’aient plus à se poser la question : est-ce sécurisé ou non ? Notre réponse doit être oui, systématiquement, et démontrée par des preuves formelles.

Quelle place occupe l’intelligence artificielle dans votre projet ?

Nous ne développons pas d’intelligence artificielle en propre. Mais notre technologie est un catalyseur. Aujourd’hui, les processeurs graphiques sont essentiels à l’IA, mais ils sont aussi extrêmement coûteux et sous-utilisés. Nous permettons de mutualiser ces ressources, de les partager entre plusieurs utilisateurs. Cela change la donne, notamment pour les plateformes de location de capacité de calcul. C’est un changement de paradigme : d’une logique de silos, on passe à une logique de mutualisation. Cela pourrait rendre l’accès à la puissance de calcul bien plus démocratisé.

Et si vous deviez résumer l’ambition de Kerys Software en une phrase ?

Nous souhaitons devenir la brique de base de l’architecture informatique de demain. Un standard invisible, intégré partout, mais fondamental. Nous voulons être à l’image de ces technologies que l’on utilise chaque jour sans y penser, mais sans lesquelles rien ne fonctionnerait.  

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