Joëlle Barral (X01), de l’IA pour la médecine

Il y a un siècle, les chirurgiens pouvaient se former grâce aux modèles anatomiques fabriqués par Henri Barral, X1908, qui avait repris la société fondée par le docteur Louis Auzoux (les curieux se rendront au Neubourg, dans l’Eure, pour visiter le musée qui conserve ses écorchés). Aujourd’hui, c’est avec les outils d’intelligence artificielle développés par Joëlle, arrière-petite-fille d’Henri, que les médecins perfectionnent leurs gestes et enrichissent leur pratique.
Née à Paris, notre camarade fait toutes ses études à Versailles : « Je suis un pur “produit” du lycée Hoche », déclare-t-elle, revendiquant son attachement à l’enseignement public. Bonne élève en mathématiques, elle entre en classes préparatoires sans se poser trop de questions et la voici qui arrive à Palaiseau en 2001, aux côtés d’un camarade de lycée qui allait devenir son mari. Tous deux choisissent de faire leur service militaire dans la Marine ; ils sont affectés à La Réunion, mais pas sur le même navire. Joëlle, sur le Floréal, vivra quelques aventures mémorables, naviguant jusqu’aux îles Kerguelen ou traquant des pirates au large de la Somalie.
Une vocation pour l’imagerie médicale
Revenue sur le plateau, elle s’implique dans la préparation du bal de l’X, organise un voyage de binet à la fête de la bière (davantage, dit-elle, par goût pour la langue allemande que pour la boisson houblonnée) et… se prend de passion pour la mécanique quantique, grâce au regretté Jean-Louis Basdevant, ainsi que pour l’astrophysique (elle travaillera notamment sur un détecteur de muons). À la fin de sa scolarité, elle décide de partir, en couple, aux USA. Admise au MIT, à Caltech et à Stanford, elle opte pour cette dernière université – la seule, ajoute-t-elle malicieusement, où son futur mari avait lui aussi été retenu.
C’est alors qu’elle s’oriente vers l’imagerie médicale. Peut-être en souvenir d’un projet informatique, en math spé, déjà consacré à ce sujet. Peut-être aussi pour suivre inconsciemment les traces de l’arrière-grand-père anatomiste. En tout cas, cela lui réussit : après une thèse sur les algorithmes permettant de voir « encore plus petit » avec l’IRM, elle entre dans une start-up qui met au point des techniques d’IRM en temps réel – alors qu’il faut normalement plusieurs minutes pour obtenir une série d’images.
Google aux USA puis en France
Tout cela n’échappe pas à l’attention d’un leader de l’informatique déjà attentif aux enjeux de santé publique, Google, qui lui propose un poste dans le secteur de la robotique médicale. Il s’agit notamment d’écrire des lignes de code pour que les robots chirurgicaux mutualisent les données des opérations, enrichissant ainsi les connaissances des praticiens et révélant des schémas grâce à l’intelligence artificielle – technologie qui deviendra rapidement la spécialité de notre camarade. Après presque 20 ans passés aux États-Unis, elle rentre en France au moment de l’épidémie de Covid, pour une raison précise : « En Californie, la réouverture des établissements scolaires était moins prioritaire que chez nous, et nous avions tellement aimé l’école que nous ne voulions pas en priver trop longtemps nos enfants. » Et puis, insiste-t-elle, « la France a une véritable spécificité en IA : une tradition mathématique forte, une culture scientifique rigoureuse, une génération de chercheurs remarquables ».
“Aider les médecins à poser un diagnostic.”
Recrutée par Google DeepMind, Joëlle Barral dirige aujourd’hui depuis Paris une équipe internationale consacrée à la recherche fondamentale en IA et à ses applications dans les sciences de la vie et la santé. Un poste qui conjugue management, vision stratégique et engagement scientifique. Elle y suit de près des projets comme MedGemma, où des modèles d’IA sont entraînés pour analyser des données médicales – radiographies, scanners, dossiers cliniques – afin d’aider les médecins à poser un diagnostic ou à repérer des anomalies.
Rien n’est écrit, pourtant…
Après des journées passées à penser l’avenir de l’IA, elle retrouve le soir une autre facette de sa vie : il s’agit par exemple d’accompagner ses enfants, loin des outils numériques, dans leur pratique musicale (elle-même a joué du violon pendant longtemps) ou de s’évader dans la lecture. Parmi les derniers livres qu’elle a lus, The Triumphs of Experience, un essai de George E. Vaillant qui examine les destinées d’une cohorte d’élèves de Harvard à partir de 1938, « montrant que beaucoup avaient eu plusieurs vies, que finalement peu de choses étaient écrites d’avance, mais que la qualité des relations aux autres et les mécanismes de défenses (altruisme, humour, anticipation, sublimation) constituaient l’une des meilleures protections contre les aléas de l’existence ». Ces destins nous rappellent donc que la vie échappe aux courbes toutes tracées ; elle gardera toujours sa part d’imprévu.




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