Jean-Jacques Greif (X64) L’originalité comme devise

Jean-Jacques Greif (X64), l’originalité comme devise

Dossier : Trajectoires | Magazine N°816 Juin 2026
Par Jérôme BASTIANELLI (X90)

Parmi tous les X atypiques – s’il en est de « typiques » – que cette rubrique s’est parfois plu à présenter, Jean-Jacques Greif, dont le parcours tient à la fois du roman d’aventures et du carnet de route, apparaît comme un cas presque extravagant. 

Son histoire commence d’ailleurs comme un roman. Né à Paris en 1944, il aurait été conçu dans la même ville la nuit de Noël 1943, de l’union furtive de deux résistants juifs d’origine galicienne. Son père, Lonek Greif, médecin des FTP-MOI, recherché par la police, vit alors dans la clandestinité ; sa mère, Malwina Zien, sert comme agent de liaison. Tous deux sont mariés par ailleurs. « Fais-moi un enfant », aurait demandé sa mère. « Mais, si je suis arrêté, je serai fusillé », aurait répondu son père. « Mais justement ! » Le fruit de cette scène invraisemblable naîtra le 23 septembre 1944, tandis que Lonek, arrêté, torturé par la Gestapo, puis déporté à Auschwitz, ne reviendra qu’en avril 1945.

Un père musicien, des fils polytechniciens

L’enfance de Jean-Jacques Greif ne se réduit pas à cette épopée familiale. Son père, excellent pianiste qui était venu à Paris muni d’une recommandation d’Édouard Steuermann pour travailler avec Alfred Cortot, avait finalement renoncé à la musique pour la médecine, à la demande de sa fiancée d’alors, peu désireuse d’épouser un « saltimbanque ». Devenu neuropsychiatre, passé par l’Institut Curie, il y apprend un jour que « l’École polytechnique est la meilleure école du monde ». La phrase lui reste, il veut cette destinée pour ses fils. Deux y entreront : Jean-Jacques, l’aîné, puis Michel, reçu la même année que lui, en 3/2. Le troisième frère, Olivier, prendra une tout autre voie : il deviendra un compositeur très remarqué, disparu prématurément en 2000.

L’exigence comme règle

Dans cette famille communiste, où la haute culture côtoie les tragédies de l’Histoire, l’exigence scolaire est de règle. Collège Sévigné, puis Montaigne, puis Louis-le-Grand : le parcours est balisé. Jean-Jacques Greif raconte qu’il avait trouvé très tôt un précieux secret : « Il suffisait que je sois premier en classe pour que mes parents me laissent tranquille. » Une fois cette loi découverte, la route est toute tracée. En 1964, Jean-Jacques Greif rejoint donc l’X, mais sans exaltation particulière. Une blessure au football, dès le premier jour, le dispense opportunément de certaines obligations militaires. L’amphi Carrières, lui, agit comme une révélation négative : un actuaire y détaille méthodiquement les échelons d’une vie professionnelle tout entière ordonnée à l’avancement ; Greif comprend aussitôt qu’il ne travaillera jamais dans les assurances. Quitte à ne pas savoir ce qu’il deviendra, il préfère profiter du « Binet coopération », qui aide les élèves à partir à l’étranger – car il aime beaucoup voyager.

L’appel du large

Avant même d’intégrer l’École, il avait découvert les États-Unis grâce à un séjour offert pour son baccalauréat, puis avait remporté un prix à un jeu télévisé, Le Grand Voyage, en donnant le nom du carburant des avions, au grand dam de sa concurrente, qui protesta qu’on leur avait posé « une question de garçon ». Il partit ensuite en Israël découvrir la vie en kibboutz ; deux ans plus tard, entre sa 3/2 et sa 5/2, il poussa jusqu’en Inde en passant par Téhéran et Karachi. Puis vinrent les États-Unis encore, les Antilles, la Sibérie, le Japon. Sur un paquebot qui, un jour, le ramenait de Guadeloupe, il se lia d’amitié avec deux joueurs d’échecs, dont l’un n’était autre que René Goscinny ; un an plus tard, dans Astérix et les Normands, apparaîtra un personnage nommé Elèvedelix – clin d’œil discret à cette rencontre.

L’impasse des Beaux-Arts

Pendant sa scolarité, séduit par une initiative portée par le ministre de l’Équipement, Edgard Pisani, il envisage de devenir architecte : un projet devait permettre à des polytechniciens d’intégrer l’École des beaux-arts sur titre. Avec quelques camarades, il fréquente ainsi l’atelier Dengler en attendant la publication du décret ; mais Pisani se brouille avec le général de Gaulle, le projet avorte, il doit alors passer le concours comme tout le monde, et il est recalé. Polytechnicien diplômé, il ne se voit pas ingénieur et préfère prolonger une existence bohème, quitte à devoir rembourser la pantoufle. Pour vivre, il donne des leçons d’anglais, dessine, vend des sérigraphies. Il s’imagine peintre, tente sa chance à Tokyo, à Honolulu, à San Francisco, à Los Angeles, puis finit par conclure, sévèrement, que ce qu’il fait « n’est pas de la bonne peinture ».

La méthode des essais-erreurs

Rentré à Paris, Greif accepte un poste d’ingénieur-conseil trouvé dans La Jaune et la Rouge, pour une raison qui le résume assez bien : l’adresse, à Saint-Germain-des-Prés, lui plaisait. Comme, alors qu’il est revenu des États-Unis, on lui a fait lire un livre sur le PERT (méthode, alors en vogue, de planification de projet), son employeur le présente comme « le spécialiste du PERT qui arrive des USA ». Il juge l’affaire peu sérieuse, passe quelques semaines à jouer au flipper, puis démissionne. La publicité l’attend. D’abord commercial, il s’aperçoit vite que les créatifs s’amusent davantage que les commerciaux et parvient à rejoindre leur camp : il concevra notamment des publicités télévisées pour Bonux et pour le savon Camay.

Son anglais facile l’aide avec des clients comme Procter & Gamble ; mais, déjà, il s’use à ce métier de l’habillage et du mensonge aimable. Il a cependant un goût pour l’écriture, nourri de longue date par la lecture et la fréquentation des théâtres, et y trouve une première reconnaissance : son article sur la manière dont s’habillent les créatifs est remarqué ; on lui propose de prendre la tête d’un bulletin professionnel. Une nouvelle mue s’annonce.

Enfin Marie-Claire

Elle s’accomplit à Marie-Claire, où il entre en 1975 et demeure jusqu’en 2011. Pendant près de trente ans, Jean-Jacques Greif participe à l’inflexion féministe de la revue, enquête sur le viol, l’inceste, la prostitution, à une époque où ces sujets restent peu traités. Il mène aussi de grands reportages, notamment à Hiroshima en 1985, pour le quarantième anniversaire de la bombe, ou à New York sur la politique de « nettoyage » menée par Rudy Giuliani. En 1980, il demande à un candidat à l’élection prési­dentielle si les femmes de son gouverne­ment pourront venir en pantalon au conseil des ministres ; après lui avoir demandé d’arrêter son magnétophone, celui-ci tente d’argumenter qu’il faudra pour cela « qu’elles aient de jolies fesses » – réponse inappropriée que Greif publiera tout de même.

Un écrivain polymorphe

À Marie-Claire encore, il invente une rubrique faite d’« histoires intéressantes », où des femmes ordinaires racontent les moments décisifs de leur vie. De ces pages à celles qu’il noircit lui-même, il n’y a qu’un pas : une collègue de Je bouquine lui suggère d’écrire une nouvelle pour adolescents ; il s’exécute, ce sera son premier texte publié. S’ensuivent des récits pour la jeunesse, des ouvrages inspirés par l’histoire tragique et flamboyante de sa famille, des livres documentaires, des manuels d’informatique, une traduction (remarquée) de L’Île au trésor. Une œuvre abondante, diverse, inclassable comme l’homme. Pour autant, Jean-Jacques Greif n’a jamais tout à fait cessé d’être ni un scientifique ni un ingénieur. On lui doit trois livres sur Albert Einstein. Et, à la fin des années 1980, alors que la plupart des rédactions vivaient encore à l’âge de la machine à écrire, c’est lui qui introduisit les Macintosh chez Marie-Claire

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