Jacques Tournier (X76), l’X en jeune héros balzacien

Polytechnicien, énarque, magistrat à la Cour des comptes : le CV de Jacques Tournier a tout du parcours tracé au cordeau. Pourtant, derrière la rigueur des titres, perce le romantisme d’un esprit en quête de sens et de grandeur. Pendant son service militaire, il s’échappe à Venise ; à la Cour, il médite sur de Gaulle et sur la Constitution. On le croyait homme de chiffres ; il est resté un homme de questions.
«J’ai fait partie de ces gamins qui ont la chance d’être doués », dit-il sans fanfaronnade. Dans la maison familiale, les bibliothèques reliées tenaient lieu de voyage : Le Larousse illustré et quelques volumes aux dorures passées qui furent pour lui autant de lucarnes sur le monde. Son père, cadre du privé, aurait aimé le voir médecin, comme tant d’autres dans la famille, mais le jeune homme choisit une autre porte d’entrée : une Maths sup, pour se donner le temps et les outils, avant de décider vraiment de sa route.
Ennui et désenchantement
Il intègre l’X « en 3/2 », grand admissible grâce à un 19/20 en français. Son service militaire l’emmène à Montargis, pour une première immersion dans le monde des uniformes qui n’a rien d’épique. « Entre hiérarchie somnolente et ennui administré, c’était l’armée de Courteline, du Canard enchaîné », raconte-t-il. L’infirmier du régiment devient son allié, lui délivrant de complaisantes permissions ; l’une d’elles le mène en train jusqu’à Venise – une « illumination » dont le jeune esthète a bien besoin. À Palaiseau, le désenchantement continue.
Il appartient à la deuxième promotion installée sur le plateau, cette « morne plaine » qu’il décrit comme un lieu sans passé, où « il fallait tout réinventer ». L’étudiant, individualiste, y passe plus de temps à lire qu’à calculer. L’armée lui avait paru grotesque, Polytechnique l’ennuie un peu. Il y croise cependant Jacques Mabileau, professeur de droit à l’ancienne, « petits costumes étriqués, vieilles manières ». Ce dernier poursuit un rêve toujours d’actualité : rapprocher les ingénieurs et les hauts fonctionnaires administratifs. Il lui enseignera une discipline qu’il gardera toute sa vie : l’art du plan en deux parties, deux sous-parties.
Vagabondages…
À sa sortie de l’École, Tournier s’accorde une année de liberté en s’inscrivant à la fois à Sciences Po… et aux Beaux-Arts : « J’avais besoin de vivre une expérience d’étudiant bohème. J’ai fait la fête, j’ai couru les filles et la nuit je faisais mes devoirs. » Vient l’heure de « passer aux choses sérieuses » : il prépare le concours de l’ENA qu’il réussit à la deuxième tentative. « L’intérêt, ensuite, c’était de sortir dans les grands corps, alors j’ai beaucoup travaillé. » Nommé à la Cour des comptes, il découvre un monde « qui sentait un peu la naphtaline », peuplé de magistrats en fin de carrière. À ce jeune héros balzacien, la situation pèse.
La politique lui semble offrir un exutoire, il frappe donc à la porte de Raymond Barre, qu’il admire ; on le colle sur la campagne législative de 1986, puis sur la présidentielle de 1988. Vers cette époque naissent aussi les premiers projets d’écriture, notamment une tentative d’explication pédagogique de la Constitution. Avec, en filigrane, cette interrogation : « C’est quoi, un chef, en démocratie, dans un univers où l’on est censé être tous égaux ? » Il se plonge alors dans la psychanalyse et envisage même une thèse de philosophie, qu’il abandonne au bout d’un an.
Réconciliation avec le militaire
Quittant alors la Cour pour devenir le directeur administratif du Cnes, Tournier découvre le bonheur d’agir. À Kourou, il assiste à des lancements, rencontre des ingénieurs « qui connaissaient tout d’Ariane 5 comme mon garagiste de sa 2 CV ». Ils sont ravis d’avoir comme administrateur quelqu’un qui comprenait leur monde : son prédécesseur leur avait demandé un jour pourquoi les satellites ne tombaient pas. Puis vient la DGA, comme adjoint au directeur général, Jean-Yves Helmer. Les porte-avions, les essais, la rigueur stratégique : tout cela réveille son sentiment de la grandeur française et le réconcilie définitivement avec le monde militaire. Revenu à la Cour, Jacques Tournier préside d’abord la section Culture, sans grande passion pour le petit milieu culturel, puis la section Défense, qui le motive bien davantage, avec cet objectif : « Arrêtons de dire que les armées dépensent trop,
aidons-les à dépenser mieux. »
“Essayer d’aimer les questions elles-mêmes.”
Aujourd’hui retraité, Jacques Tournier écrit à nouveau. Il médite sur les raisons pour lesquelles de Gaulle continue de nous obséder ; il se demande comment « remonter l’État » pour redresser la France. Il parle d’action, mais avec le ton d’un philosophe ; d’autorité, mais avec la gourmandise d’un humaniste. On devine qu’il n’a jamais cessé d’aimer cette phrase de Rilke citée en marge de notre entretien : « Je vous prie d’essayer d’aimer les questions elles-mêmes. »




