Investir comme un institutionnel, sans être milliardaire

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°817 Septembre 2026
Par Frédéric STOLAR

Frédéric Stolar, diplômé de l’École Centrale Supelec et de la Wharton Business School, investisseur reconnu en private equity en Europe, a créé Altaroc pour ouvrir aux particuliers une classe d’actifs longtemps réservée aux caisses de retraite, fonds souverains et grandes fortunes. Rencontre avec un ingénieur visionnaire devenu « Passeur de PE » et qui pense à long terme.

Vous avez consacré 35 ans de votre vie au private equity. Pourquoi ce choix ?

Je souhaitais pouvoir investir dans l’économie réelle, soutenir le dirigeant d’une ETI et directement ou indirectement jouer un rôle clé dans l’économie de demain. Et c’est précisément ce qu’est le PE. On n’achète pas 0,01 % d’un géant coté présent dans 150 pays dont il est difficile d’embrasser la réalité industrielle. Quand on investit dans une ETI, on doit séduire son dirigeant, l’aider à accélérer sa trajectoire de croissance, à conduire ses recrutements ou ses acquisitions clés. En fait, on a un impact direct et stratégique sur le capital que l’on apporte. Donner du sens à son capital, même pour un grand investisseur institutionnel, c’est essentiel.

Au-delà de cette raison de sens, pourquoi les institutionnels ont-ils massivement basculé vers le non coté ?

Il y a trois raisons mécaniques. D’abord, parce que l’univers du coté se rétrécit (aux États-Unis, le nombre de sociétés cotées a été divisé par 2,5 en 20 ans) alors que l’univers du non coté explose. À titre d’exemple, en France, on compte environ 300 sociétés cotées de plus de 100 millions d’euros de capitalisation boursière, contre près de 10 000 sociétés accompagnées par du private equity.

Ensuite, la performance : sur vingt ans, la bourse a produit autour de 7-8 % de rendement, dividendes réinvestis, tandis que le private equity moyen a généré une performance nette de 13-14 %. 7 % sur vingt ans, c’est environ 4 fois la mise ; 13 %, c’est presque 12 fois ! Les intérêts composés font la différence. Enfin, la moindre volatilité : sur les vingt dernières années, la pire année moyenne d’un portefeuille très diversifié de fonds de private equity a été autour de +8 %, quand les marchés cotés peuvent faire -30 % ou -40 % certaines années.

La contrepartie, c’est l’illiquidité…

Évidemment : rien n’est gratuit. Un fonds de private equity vit à minima 10 ans, avec cinq ans pour investir et cinq ans pour céder les participations. Si vous cherchez de la liquidité à deux ans, cette classe d’actifs n’est pas faite pour vous. Mais si vous acceptez d’acheter une prime d’illiquidité, le private equity la rémunère très bien.​

Si le private equity est si attractif, pourquoi les clients privés y sont-ils si peu exposés ?

Les grands institutionnels ont en moyenne 20 % de leur patrimoine investis en private equity. Les fonds de pension et fonds souverains y sont exposés à 22 % alors que les endowments des grandes universités américaines montent à 55 %. En France, les familles très fortunées, celles qui dépassent 200 millions de patrimoine, consacrent environ 37 % de leurs actifs totaux en private equity. Le reste des familles françaises ? Autour de 0,1 %. L’écart est vertigineux.

Est-ce un problème d’appétence au risque ? Ou d’outillage ?

C’est d’abord un problème d’accès. Le ticket d’entrée dans un grand fonds mondial est d’au minimum 20 millions d’euros. Pour construire un portefeuille diversifié de sept fonds, il faut au moins 150 millions par millésime. En France, seule une poignée de personnes peuvent suivre ce rythme. Ensuite, ces fonds sont sursouscrits par leurs investisseurs historiques : cela signifie que même si vous avez 20 millions pour investir chez les plus grands gérants, si vous n’êtes pas déjà dans le cercle fermé de leurs investisseurs existants, ils ne vous parlent pas.  

Les banques privées n’ont pas joué ce rôle de passeur ?

Très peu. Les tickets unitaires étaient trop élevés pour leurs clients et elles n’avaient ni les tuyaux technologiques ni les équipes pour gérer les appels de fonds, les distributions, les rappels de capitaux. Et le régulateur, à juste titre, a freiné la diffusion d’une classe d’actifs illiquide auprès des petits porteurs, pour éviter les abus. Ajoutez-y une faible culture du private equity chez les conseillers, et vous obtenez une classe d’actifs massive… mais quasiment invisible pour le client privé.

C’est ce diagnostic qui vous conduit à créer Altaroc ?

Oui. Après 20 ans à la tête de Sagard, un fonds que j’ai cofondé pour des familles industrielles comme Albert Frère et Paul Desmarais et qui a délivré plus de 20 % de rendement net de tous frais par an sur plus de 3 milliards d’euros déployés, j’ai eu envie de changer d’échelle. J’avais géré une partie du capital d’un petit nombre de familles très fortunées. Je voulais désormais construire une plateforme industrielle qui permette à des dizaines de milliers de dirigeants, d’ingénieurs ou d’entrepreneurs, d’investir comme ces grandes familles.

Concrètement, que propose Altaroc ?

Le régulateur a fixé un ticket d’entrée à 100 000 euros, afin de cibler des investisseurs avertis à cette classe d’actif. Altaroc propose chaque année des programmes clés en main, construits autour d’un portefeuille fait des meilleurs fonds de private equity mondiaux, et les distribue à des clients pouvant engager 100 000 euros et plus via des banques privées, des conseillers en gestion de patrimoine et des multifamily offices. Il peut investir comme un institutionnel avec des appels de fonds de 20 000 euros par an minimum pendant 5 ans. Cela reste un produit très accessible avec des performances intéressantes.

Cela suppose une infrastructure lourde…

Elle n’existait pas, nous l’avons donc construite. Nous investissons tous les ans dans notre plateforme technologique qui gère formation, conformité, souscription, appels de fonds, reportings, trésorerie, administration des fonds. En quatre ans, nous sommes passés de 1 à 80 collaborateurs, nous avons collecté 2 milliards d’euros auprès de 10 000 clients et nous levons désormais plus de 600 millions d’euros par an. Aujourd’hui, Altaroc est un leader français, et un acteur de référence en Europe, du private equity institutionnel pour les clients privés.

Vous parlez de « casser les codes » du private equity. Lesquels ?

Historiquement, c’est une industrie très secrète, réservée à quelques centaines d’institutionnels dans le monde. L’information n’est pas publique, les données de performance sont agrégées confidentiellement par quatre grands instituts, et l’accès aux meilleurs fonds se négocie dans un cercle très restreint. Nous voulions rendre accessible ce qui ne l’était pas, désirable ce qui était inconnu, et simple ce qui était extrêmement complexe. Construire tous les ans un portefeuille composé de sept des meilleurs fonds mondiaux est un chantier titanesque ; notre rôle c’est de le construire pour les clients privés.​

“ Les particuliers, eux, sont restés au bord du chemin.” 

Vous revendiquez une forme de justice sociale de la finance…

Absolument. Quand des familles très fortunées sont investies à près de 40 % de leur patrimoine en private equity et que le reste de la population est à 0,1 %, ce n’est pas qu’une question de goût du risque. C’est un sujet de connaissance, d’accès, de technologie, de ressources. Permettre à un ingénieur, à un cadre supérieur ou à un entrepreneur d’accéder, à son échelle, aux mêmes moteurs de création de valeur que les grands fonds de pension ou les grandes fortunes, c’est une forme d’égalité devant l’épargne.

Vous y ajoutez un enjeu de retraite et de souveraineté…

Une personne « normale » ne financera pas sa retraite avec des fonds en euros, et ce n’est pas non plus l’État qui pourra tout prendre en charge. L’avenir, c’est bien sûr une part significative de retraite par capitalisation, et le private equity est au cœur de cette logique de long terme. Construire en France une plateforme industrielle de private equity pour les particuliers, c’est aussi une façon de garder chez nous une partie des rendements et des savoir-faire qui, sinon, se concentreraient dans les fonds américains ou nordiques. Il y a là un enjeu de souveraineté nationale.

Quel message adressez-vous à nos lecteurs ?

Nous les invitons à s’intéresser à cette classe d’actifs : tous les ingénieurs comprennent intuitivement la puissance des intérêts composés et l’importance de la volatilité dans une équation de long terme. Ensuite, à regarder ce que nous faisons chez Altaroc, à suivre notre trajectoire. Le private equity n’est plus un secret bien gardé des grandes fortunes, il peut et il doit devenir un pilier de la construction patrimoniale de toute une génération d’X et, plus largement, de cadres français.  


Sources

  • Banque mondiale (World Bank), données sur les sociétés cotées aux États-Unis
  • France Invest, Rapport annuel sur l’activité du capital-investissement en France
  • Euronext, statistiques officielles sur les sociétés cotées à Paris 
  • Cambridge Associates, US Private Equity Index & Benchmark Statistics, données long terme (horizon 20 ans, mises à jour 2023)
  • MSCI World Index, performances annualisées long terme (données 2003–2023)
  • J.P. Morgan Asset Management, Guide to the Markets, édition 2024
  • Preqin, Global Asset Allocation Report 2024
  • PitchBook, Global Private Market Fundraising Report 2023
  • Communications Sagard 

Avertissement

Article purement informatif. L’investissement en private equity comporte des risques notamment : perte en capital, illiquidité, horizon long. Performances et rendements non garantis. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Vérifiez la documentation et l’adéquation avec votre situation.


Pour en savoir plus : https://www.altaroc.pe/

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