« Il faut de nouveau libérer les énergies »


Patrice Lafargue est un acteur important et expérimenté du secteur immobilier, à la tête du groupe Idec qui intervient sur toute la chaîne de valeur des projets de ses clients et a une position unique face à ses concurrents. Il explique les difficultés qu’il rencontre actuellement et définit les conditions d’une relance du secteur.
Patrice Lafargue fait partie des entrepreneurs discrets, mais avec un succès notable malgré les aléas importants rencontrés tout au long de son parcours. Après un service militaire effectué en 1982 et 1983, il entre aux services techniques de l’AFP ; il rejoint une filiale du groupe Bouygues basée à Orléans, Dalla Vera ; il en devient le directeur commercial. Grâce à une divergence de stratégie, il rejoint Idec en tant que directeur du développement en 1998. Sans moyens, avec une société qui connaît d’importantes difficultés, il prend la direction générale puis le contrôle de cette société et démarre l’aventure avec trois personnes. Idec est aujourd’hui un contractant général leader français dans sa catégorie, avec un chiffre d’affaires de 460 M€ en 2024, 483 M€ d’actifs immobiliers et 2 100 collaborateurs dont 1 500 dans le monde.
Comment voyez-vous le marché de l’immobilier, en particulier industriel et logistique ?
Le marché de l’immobilier résidentiel est en pleine crise, victime de nombreux facteurs convergents, dont la hausse des taux, la multiplication des normes, la multiplication des obstacles administratifs ; la conséquence de tout cela étant une hausse des coûts sans pour autant de possibilité de hausse des prix de vente. Le social a soulagé les promoteurs en reprenant de nombreux projets à des prix du social, mais en induisant une perte sur lesdits projets. Nous ne voyons pas de reprise avant 2028, si toutefois les autorités politiques prennent conscience de l’état du marché immobilier.
Pour le marché de l’immobilier de bureau, notre constat de crise est le même, crise provoquée par le manque et la mutation des preneurs ; c’est le résultat d’une modification profonde des habitudes et de l’organisation du travail (télétravail, réduction du nombre de postes de travail, importance du parc immobilier existant, etc.). La Covid est passée par là. Le marché de la logistique est toujours présent et il connaît une vraie mutation résultant du principe bas carbone et du dernier kilomètre. Le marché de l’immobilier industriel existe et il a des perspectives intéressantes. En effet, outre le secteur de la pharmacie qui continue de progresser, il existe aussi un marché lié aux projets des nouvelles technologies, comme les data centers, notamment ceux qui accueillent l’intelligence artificielle. Nous avons actuellement un nombre important d’investissements.
En quoi consiste votre métier ?
Idec est un contractant général qui conçoit et réalise en s’engageant sur un prix, sous la forme d’un CPI (contrat de promotion immobilière). C’est un engagement fort, car il n’y a pas de révision de prix possible. Idec s’occupe de tout, du permis de construire à l’enquête publique, et livre un bâtiment clé en main. Le tout doit être réalisé dans un délai impératif, ce qui impose une vraie maîtrise et un véritable savoir-faire. Il y a des modifications possibles, Idec a bien sûr toute liberté dans le choix des entreprises ayant les compétences adéquates.

Quelle est votre vision de ce qui va dessiner le futur ?
L’innovation est un vecteur essentiel de notre métier pour le futur, et ce dans un contexte environnemental et légal contraignant. Pour la décarbonation et les sources d’énergie, nous adaptons et optimisons des locaux dont la surface moyenne est de 10 000 m². Dès lors, la relation entre le client et nos partenaires pour la construction est travaillée avec soin, dans un cadre de confiance relié à la compétence. Ce sont des années de réflexion autour de l’innovation, en réponse aux attentes des acheteurs. L’e-commerce pose aussi la question de la décarbonation et du dernier kilomètre.
Le financement des projets est devenu un atout majeur dans la réalisation des projets futurs. Le fait d’accompagner le client sur la faisabilité financière lui donne une dimension différente et rend le partenariat plus fort avec le client ; nous pouvons proposer d’être propriétaire, copropriétaire ou co-investisseur.
Que relevez-vous aujourd’hui comme nouvelles complexités ?
Le permis de construire est un facteur opposant important ; outre la défense du dossier devant les élus de la mairie, dossier pour lequel tous les six ans nous rencontrons des blocages liés aux élections municipales ; la peur de déplaire à la population est un frein qui s’accentue avec les années compte tenu des enjeux politiques. Il faut aussi s’emparer de la problématique des résidents, en allant au contact lors des réunions publiques. En outre, les associations, écologistes ou non, viennent ajouter de la complexité au projet. Les réunions publiques dévoilent des sujets de bagarres locales avec les élus. Défendre nos projets, c’est aussi batailler avec les autorisations et les normes de plus en plus nombreuses et pointilleuses alors qu’Idec a un problème de délai à respecter vis-à-vis de son client. Nous rencontrons une overdose de normes, qui plus est par surinterprétation des normes européennes.
Autre point : pour le recours des tiers, nous n’avons pas de délais prévus et encadrés ; dans un certain nombre de cas, les mairies ont peur de signer les permis de construire. Enfin, comme propriétaire de nombreux terrains et donc en tant que financeur et porteur du foncier, le temps d’aménagement s’est considérablement allongé avec les années ; il n’est pas rare de porter un foncier pendant dix ans, ce qui équivaut à mobiliser de la trésorerie pendant dix ans sans rémunération. Le plus dérangeant et pour terminer, alors qu’il existe des règlements de ZAC (zones d’aménagement concertées) et quand bien même ils définissent totalement lesdites ZAC au travers des règlements de ZAC, alors même qu’un permis de construire est conforme audit règlement, des recours sont encore possibles. Cela est assez décourageant, mais pas assez pour flancher.
Comment voyez-vous un possible redressement du secteur immobilier ?
Nous pratiquons notre métier depuis plus de vingt-cinq ans et nous avons traversé plusieurs crises ; celle-ci se révèle plus longue et plus grave que les autres. Les besoins sont présents dans tous les secteurs de l’immobilier, peut-être sensiblement différents dans l’immobilier de bureaux dont les contours et la définition ont évolué.
“Laissez-nous faire notre métier !”
À notre avis, il faut de nouveau libérer les énergies des acteurs de la filière, en acceptant de faire confiance aux professionnels de l’immobilier et en réduisant le poids des normes et des très nombreuses contraintes. En quelques mots : laissez-nous faire notre métier, nous vous promettons de belles années de prospérité !




