Hydrogène : l’Europe à la croisée des chemins

L’hydrogène est présenté comme un levier essentiel de la transition énergétique. Mais où en est l’Europe aujourd’hui ?
Sur le papier, l’Europe est pionnière. Elle concentre près de 200 projets hydrogène, soit 40 % des initiatives mondiales recensées par McKinsey. Cette vitalité est réelle et montre que l’écosystème existe. Mais lorsqu’on observe les investissements, le constat est préoccupant : 33 milliards de dollars en Chine, 23 milliards en Amérique du Nord, contre seulement 19 milliards en Europe. Autrement dit, nous annonçons beaucoup, mais nous réalisons trop peu. Nous débattons, nous fixons des objectifs ambitieux, mais la mise en œuvre reste en retard.
Vous parlez de décalage entre ambition et action. Qu’est-ce qui bloque concrètement ?
Nous perdons beaucoup de temps dans des discussions interminables et parfois stériles. Les industriels ont besoin de règles claires et de décisions rapides, pas d’un empilement de réglementations contradictoires. Bruxelles envoie des signaux qui nuisent à la cohérence de la filière.
Quels sont ces signaux contradictoires ?
Un exemple frappant est l’interdiction des moteurs thermiques dès 2035. Cette mesure, pensée comme une avancée climatique, ferme en réalité la porte à une technologie immédiatement disponible : le moteur à combustion interne fonctionnant à l’hydrogène. C’est un gâchis, car cette option est compétitive et pourrait compléter l’usage de la pile à combustible. L’Europe sacrifie ainsi un savoir-faire industriel historique.
Autre incohérence : le refus d’utiliser le CO₂ inévitable issu de procédés comme la production de ciment ou de chaux pour produire des carburants de synthèse. Prenez le cas du cimentier Vicat, qui envisageait de produire 200 000 tonnes de méthanol par an en Isère. Cela représentait un tiers des importations françaises. Mais la Commission européenne a décidé que ce type de CO₂ ne serait plus reconnu après 2040. Résultat : le projet a été abandonné et nous resterons dépendants des importations issues du fossile en provenance de Trinidad et Tobago ou du Moyen-Orient.
“En matière d’hydrogène, l’Europe affiche de grandes ambitions, mais elle reste en retard sur les investissements et la concrétisation des projets face à la Chine et aux États-Unis.”
La France dispose-t-elle malgré tout d’atouts spécifiques dans cette course mondiale ?
Oui, et ils sont considérables. Notre électricité nucléaire est un avantage unique en Europe. Avec un facteur de charge de 7 500 heures par an, elle garantit une production continue qui permet d’optimiser l’utilisation des électrolyseurs. Cela réduit fortement les coûts de production de l’hydrogène. Après des mois de discussions, Bruxelles a enfin reconnu l’hydrogène produit à partir du nucléaire comme « bas carbone ». C’est une victoire politique, car ce mode de production est au moins aussi propre que celui issu des renouvelables. Sans cette reconnaissance, la France aurait perdu un levier décisif de compétitivité.
Si le nucléaire est une carte maîtresse, où se situent les principaux freins aujourd’hui ?
Le talon d’Achille, c’est le coût de l’électricité. L’hydrogène, c’est 75 % d’électricité. Tant que l’énergie restera chère en Europe, notre filière sera désavantagée par rapport à la Chine ou aux États-Unis. Trois leviers sont identifiés : d’abord, reconnaître les producteurs d’hydrogène comme électro-intensifs afin de leur accorder des tarifs compétitifs ; ensuite, développer des contrats de long terme adossés au nucléaire, garantissant prix et volumes pendant 10 à 15 ans ; enfin, prolonger la compensation indirecte du coût du carbone au-delà de 2030. Sans cela, nos usines risquent de disparaître.
Le soutien public existe pourtant : IPCEI, H2Global… Pourquoi est-ce insuffisant ?
Ces mécanismes sont utiles, mais pas à la hauteur de l’enjeu. Les IPCEI ont permis de développer des capacités de production – électrolyseurs, piles à combustible, réservoirs – mais la demande n’est pas encore solvable. Les soutiens publics sont trop faibles, souvent inférieurs à 1 €/kg d’hydrogène. Cela ne permet pas aux projets d’atteindre la rentabilité. Certains lauréats des enchères menées par la Banque de l’hydrogène, découragés, ont même renoncé. Si nous n’offrons pas de visibilité aux industriels sur les volumes achetés et les prix garantis, ils ne pourront pas investir sereinement.
Certains estiment qu’il serait plus rationnel d’importer de l’hydrogène produit au Maroc, au Chili ou au Moyen-Orient. Est-ce une option crédible ?
L’idée peut sembler séduisante : produire là où le vent et le soleil sont abondants, puis acheminer l’hydrogène en Europe. Mais une méta-analyse que France Hydrogène a conduite montre que la compétitivité n’est pas avérée. Dans ces régions, l’électricité renouvelable est intermittente, l’eau est souvent rare et les infrastructures portuaires sont à développer. Une fois transporté jusqu’en Europe, le coût final se rapproche de celui d’une production sur le sol de l’Union. Et surtout, les volumes disponibles avant 2035 ou 2040 resteront limités. L’Europe doit donc investir dans ses propres capacités industrielles si elle veut être compétitive et indépendante.
La Chine, les États-Unis, le Moyen-Orient semblent avancer beaucoup plus vite. Comment se situe l’Europe face à cette concurrence ?
La comparaison est inquiétante. La Chine déploie sa stratégie industrielle sans état d’âme, avec des giga-usines et des projets pilotes à grande échelle. Les États-Unis subventionnent la production d’hydrogène bas carbone et attirent les capitaux. Le Moyen-Orient, fort de ses ressources énergétiques et de ses finances, lance des projets XXL qui se déploient à l’échelle de pays entiers. Pendant ce temps, l’Europe avance à petits pas. Nous risquons de revivre le scénario des panneaux solaires, où notre industrie a été balayée par la concurrence asiatique.
Vous évoquez aussi l’importance des coopérations transfrontalières. Quelles initiatives vous paraissent prometteuses ?
C’est une dimension cruciale. Aucun pays ne pourra bâtir seul une filière compétitive. Nous voyons émerger des coopérations intéressantes : Air Liquide et Siemens Energy ont créé une filiale commune pour produire des électrolyseurs. Le projet BarMar, qui doit relier Barcelone à Marseille, est pensé pour transporter vers l’Allemagne l’hydrogène produit dans la péninsule ibérique voire en Afrique du Nord. Par ailleurs, les gestionnaires de réseaux de gaz naturel, réunis dans l’ENTSOG, travaillent à la création de 30 000 km de canalisations à l’hydrogène d’ici 2030, dont deux tiers en réutilisant les infrastructures existantes. C’est un chantier stratégique pour la future logistique européenne. C’est une infrastructure indispensable à l’établissement d’un marché européen de l’hydrogène.
Et la France dans tout cela ? Peut-elle rester compétitive ?
La France a des cartes solides à jouer. Sa compétitivité reposera sur deux piliers : un mix électrique décarboné et stable, grâce au nucléaire, et une amélioration des électrolyseurs, qui représentent encore un quart du prix de l’hydrogène, notamment grâce au développement de l’électrolyse à haute température. Mais la bataille sera rude. Nous devons agir vite pour consolider nos positions et devenir un fournisseur crédible sur le marché européen.
Quel est, selon vous, le message le plus urgent à faire passer aux décideurs européens ?
Agir, vite et ensemble. Il faut entendre l’impatience exprimée par Mario Draghi dans son discours du 16 septembre dernier un an après la publication de son rapport. L’Europe a les moyens de réussir : ses compétences scientifiques, son tissu industriel et son mix électrique largement décarboné constituent une base solide. Mais il faut accélérer, simplifier les règles, protéger nos industries et mutualiser nos efforts. Nous n’avons pas le droit de répéter l’erreur des panneaux solaires. Si nous ne faisons pas le choix d’investir massivement et de donner de la visibilité à nos industriels, la carte de l’hydrogène sera redistribuée entre Pékin, Washington et d’autres.



