Hydrogène : des usages multiples, un avenir encore à bâtir


À la tête de la société Hinicio, Patrick Maio (fondateur et actuel président) et Aloïs Salmon (expert architecte Power-to-X et ancien élève de l’École polytechnique X11) incarnent deux visages complémentaires d’une entreprise pionnière dans la transition énergétique portée par l’hydrogène depuis presque 20 ans. Dans cet entretien croisé, ils reviennent sur les promesses, les freins et les leviers d’un vecteur énergétique aussi polyvalent qu’indispensable.
Pour commencer, pouvez-vous vous présenter, ainsi que votre entreprise Hinicio ?
Aloïs Salmon : Je suis X11, avec une spécialisation en sciences pour l’environnement, et j’ai complété mon parcours par un master aux Mines de Paris consacré aux énergies renouvelables. J’ai évolué dans plusieurs pays — France, Chili, Allemagne — toujours sur des projets liés au solaire, au thermique ou à l’optimisation énergétique. Chez Hinicio, que j’ai rejoint il y a près de quatre ans, je travaille au sein du pôle numérique, qui développe des outils de simulation, analyse et optimisation des projets hydrogène. Ces outils, conçus initialement pour un usage interne, sont désormais proposés à nos clients pour dimensionner leurs projets avec précision, tout en optimisant les coûts, performances environnementales et les risques associés.
Patrick Maio : J’ai fondé Hinicio en 2006, après un projet européen qui m’a convaincu du rôle central que pourrait jouer l’hydrogène dans la transition énergétique et la décarbonation de l’industrie et des transports. Notre vocation : être le partenaire stratégique « pure player » de choix pour les décideurs qui souhaitent intégrer l’hydrogène ou ses dérivés dans leurs modèles industriels de demain. Nous intervenons dans plus de trente pays, sur tous les continents. À la croisée de l’ingénierie, des marchés de l’énergie, du monde financier et de la réglementation, Hinicio agit comme un catalyseur et un architecte des projets complexes.
Quels sont vos principaux types de clients ?
P.M. : Nous accompagnons quatre grandes catégories d’acteurs. D’un côté, les grands groupes industriels tels que TotalEnergies, Engie ou EDF, pour lesquels nous réalisons des études stratégiques, de faisabilité ou apportons des éclairages réglementaires. De l’autre, les développeurs de projets à l’international — souvent des structures agiles et entrepreneuriales — que nous soutenons dans la structuration technique et financière de leurs initiatives. Par ailleurs, nous intervenons auprès d’investisseurs institutionnels et de fonds spécialisés, au travers de dues diligences stratégiques, commerciales ou techniques. Enfin nous accompagnons des entités publiques, qu’il s’agisse d’autorités de régulation, de ministères ou d’agence d’état en France et à l’international.
Comment vous positionnez-vous dans ce secteur en pleine mutation ?
P.M. : Hinicio est un cabinet de conseil indépendant, mais avant tout un architecte de solutions. Nous ne fabriquons pas de technologie, mais nous aidons à les intégrer intelligemment dans des projets cohérents, qui pourront réellement générer un jour l’impact attendu par nos clients. Notre expertise s’étend de l’évaluation technico-économique à l’accompagnement réglementaire, en passant par la conception de modèles économiques et la valorisation d’un « green premium » sur les marchés ciblés. L’un de nos rôles clés est d’aider à dé-risquer au maximum les décisions de nos clients face à un marché encore en devenir.
A.S. : La précision et l’excellence sont nos exigences au quotidien. Grâce à notre plateforme SaaS ANDREA™, nous modélisons l’ensemble des paramètres d’un projet hydrogène : production d’électricité, gestion de l’intermittence, couplage et intégration optimale, rendements, infrastructures midstream nécessaires, performance environnementale, performance coûts… Cela permet à nos clients de comparer les scénarios, d’anticiper les risques et au final d’optimiser leurs investissements. C’est une approche systémique, rigoureuse, indispensable pour accompagner et faire mûrir la filière, projet par projet.
Quelle est votre lecture du marché aujourd’hui ?
P.M. : En vingt-cinq ans, le contexte a radicalement évolué. L’hydrogène a au départ et pendant longtemps été perçu comme une alternative au pétrole pour la voiture particulière. Mais les progrès des batteries — en autonomie, en rapidité de charge, en coût — ont quelque peu déplacé les champs d’application vers des segments de marchés difficiles, voire impossibles à électrifier. Aujourd’hui, l’hydrogène trouve son véritable sens là où l’électrification directe atteint ses limites : industries lourdes, sidérurgie, aviation, transport maritime…
A. S. : L’hydrogène n’est pas un produit miracle, mais il devient incontournable dans des secteurs où les besoins énergétiques sont massifs et continus. Dans l’industrie minière chilienne, que je connais bien, les camions de 300 tonnes ne peuvent être électrifiés simplement. L’hydrogène, en association avec des batteries, devient une solution viable techniquement et économiquement.
Le grand public conserve une image floue, voire critique, de l’hydrogène. Est-ce justifié ?
A.S. : L’hydrogène souffre encore d’une perception limitée à la voiture ou aux problématiques de stockage. En réalité, ses usages industriels sont beaucoup plus nombreux, et déjà bien implantés : fabrication d’ammoniac, de méthanol, de carburants de synthèse… Ce sont ces filières qui tireront le marché.
P.M. : Le paradoxe, c’est que l’hydrogène est partout — dans les raffineries, l’industrie chimique, l’agroalimentaire — mais aujourd’hui produit à 95 % à partir d’énergies fossiles. L’enjeu est donc double : créer de nouveaux usages durables, tout en remplaçant l’hydrogène « gris » existant par un hydrogène décarboné. C’est un levier considérable pour atteindre nos objectifs climatiques, si toutefois on accepte d’internaliser le coût de la décarbonation.
Quels sont les principaux freins aujourd’hui ?
A.S. : Les barrières réglementaires restent fortes dans certains pays. Au Chili, l’hydrogène était encore récemment classé comme substance dangereuse sans cadre énergétique adapté. Il y a aussi un manque de retours d’expérience sur des projets à grande échelle. Or, sans données et retours d’expérience probants, les investisseurs hésitent.
P.M. : Le marché est actuellement dans une phase de sélection naturelle. Beaucoup d’acteurs opportunistes, arrivés en masse lors de la bulle médiatique entre 2021 et 2023, sont en train de sortir à marche forcée, incapables de livrer les promesses faites à leurs actionnaires. Ceux qui maîtrisent vraiment la chaîne de valeur restent et finiront par prospérer. Nous entrons dans un cycle de consolidation, qui au final me semble très sain.
Sur quoi reposent vos choix stratégiques pour l’avenir ?
P.M. : Nous misons sur trois leviers : la mondialisation, la digitalisation et la certification. L’hydrogène le plus compétitif sera produit là où l’électricité renouvelable est abondante, le foncier disponible, et les infrastructures logistiques adaptées. Cela nous conduit à accélérer nos développements en Amérique du Sud, au Moyen-Orient, en Inde, et dans certains pays d’Afrique. En parallèle, nous déployons des outils logiciels — plateformes SaaS, modélisation intégrée, structuration de données — pour donner de l’autonomie à nos clients, accélérer les retours d’expérience, dé-risquer les projets et gagner en efficacité.
Finalement, le sujet de la traçabilité à travers la certification ; l’hydrogène c’est comme l’électricité, ça n’a pas de couleur et pas d’odeur. Nous avons donc mis en place, avec un soutien industriel très large, CertifHy™, un schéma de garanties d’origine et de certification, qui permet à nos clients internationaux de s’assurer de la provenance et du mode de production vertueux de l’hydrogène, pour pouvoir en retour s’assurer du respect des engagements environnementaux. Cette solution connaît depuis 18 mois un développement très encourageant.
A.S. : Notre outil d’optimisation ANDREA™ est un véritable atout mis à la disposition de nos clients. Il permet aux développeurs d’évaluer eux-mêmes la performance d’un projet ou d’un portefeuille de projets, avec un haut niveau de précision. C’est un changement de paradigme : on passe d’une expertise artisanale à une ingénierie réplicable, robuste et rapide.
Quels projets illustrent concrètement votre savoir-faire ?
P. M. : Deux exemples parmi d’autres. Tout d’abord comme je l’évoquais CertifHy™ qui est une très belle réussite, portée au départ par des financements publics à l’innovation, validée fin 2024 par la Commission européenne et aujourd’hui déployée commercialement sur plus de 10 pays. Ensuite, le projet HyBex en Belgique, en collaboration avec Fluxys et le Port d’Anvers, qui a permis de simuler un réseau hydrogène dédié à l’échelle nationale, tant au niveau des contraintes techniques, que des mécanismes de marché. Une première en Europe et peut-être même au niveau mondial.
Quel avenir pour l’hydrogène ?
P.M. : Il ne sauvera certainement pas la planète à lui seul. Mais sans ce vecteur, certains secteurs ne pourront tout simplement pas se décarboner. L’hydrogène est une brique essentielle du futur énergétique mondial. Il faut maintenant passer des annonces à l’action et à l’échelle pour accélérer le retour d’expériences réelles, la structuration de la chaîne de valeur et parvenir à la compétitivité coût escomptée.
A.S. : L’hydrogène est un outil parmi d’autres, à utiliser avec discernement. Ce qui compte, c’est d’intégrer chaque technologie dans une logique système, territoriale, industrielle, environnementale qui fait sens. C’est notre mission, et notre engagement quotidien chez Hinicio.




