GTT : l’innovation au service d’un transport maritime décarboné et performant

GTT : l’innovation au service d’un transport maritime décarboné et performant

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°809 Novembre 2025
Par Thierry VALOT

Leader mondial des systèmes cryogéniques pour le transport et le stockage des gaz liquéfiés, GTT occupe une place stratégique dans la décarbonation du secteur maritime. Son directeur de l’innovation, Thierry Valot, revient sur les enjeux technologiques, énergétiques et environnementaux qui façonnent l’avenir du transport maritime.

Pouvez-vous présenter GTT, son cœur de métier et sa position dans le paysage industriel mondial ?

GTT est une entreprise française, née dans les années 1960 de la fusion de deux sociétés pionnières dans la cryogénie. Son expertise historique : les membranes qui équipent les cuves des méthaniers et permettent de transporter le gaz naturel liquéfié (GNL) à –163 °C. Cette technologie combine efficacité thermique, légèreté et optimisation de l’espace disponible dans les navires. GTT ne construit pas les bateaux : elle concède ses licences aux chantiers navals, principalement en Corée et en Chine. Avec près de 1000 collaborateurs, l’entreprise réalise l’essentiel de son chiffre d’affaires à l’export. Sa technologie équipe aujourd’hui plus de 80 % de la flotte mondiale de méthaniers, et s’étend également aux technologies de confinement de carburants bas carbone et à la digitalisation des navires, faisant de GTT un acteur incontournable du transport énergétique mondial.

Quels leviers technologiques mobilisez-vous pour réduire les émissions du transport maritime ?

Le transport maritime est responsable d’environ 3 % des émissions mondiales de CO₂. Pour contribuer à leur réduction, GTT déploie un ensemble de solutions complémentaires. 

D’abord, les cuves cryogéniques développées par GTT constituent un atout déterminant en limitant les pertes par évaporation du GNL transporté. D’autres leviers annexes sont également mobilisés, tels que l’optimisation des formes de coque ou encore l’intégration de systèmes véliques.

Ensuite, la digitalisation occupe une place centrale dans nos recherches. Grâce aux technologies de routage météorologique, les navires ajustent leur trajectoire en fonction des courants et des vents, réduisant ainsi leur consommation de carburant. 

L’entreprise prépare également l’avenir avec l’intégration de nouveaux carburants – méthanol, ammoniac ou biocarburants.

Un grand nombre de ces solutions, technologiques et énergétiques, sont déjà disponibles et leur généralisation permettrait de réduire sensiblement l’empreinte carbone de la flotte mondiale.

En quoi le routage météorologique est-il une avancée concrète ?

L’Organisation maritime internationale estime que l’optimisation des routes peut réduire jusqu’à 10 % la consommation de carburant d’un porte-conteneurs. Concrètement, il s’agit de planifier les trajets en profitant des courants favorables, en évitant les zones de roulis excessif et en tirant parti du vent. Cette anticipation permet de limiter la consommation de carburant et donc les émissions, mais aussi d’améliorer la fiabilité et la sécurité du voyage. GTT a créé une division digitale dédiée pour développer ce type de solutions. L’idée n’est pas de s’en tenir à la cuve cryogénique, mais de considérer le navire dans son ensemble, comme un système intégré où chaque paramètre – propulsion, trajectoire, consommation, cargaison – doit être optimisé.

Comment intervenez-vous sur la conception même des navires ?

GTT n’est pas un chantier naval, mais son expertise oriente les choix architecturaux. Par exemple, la forme des cuves influe directement sur celle de la coque, et donc sur les performances globales du navire. Lors du salon Gastech à Milan, GTT a présenté un concept permettant de transporter 200 000 m³ de GNL, soit 20 % de plus, tout en réduisant les émissions de 20 % grâce à une navigation plus lente et une architecture optimisée. De même, l’intégration des voiles nécessite de repenser la disposition des équipements de pont. GTT ne fabrique pas ces dispositifs, mais conçoit leur intégration dans la conception globale du navire. Cette approche systémique permet d’accompagner les armateurs dans leurs choix technologiques.

Quels sont les grands défis liés aux nouveaux carburants maritimes ?

Aujourd’hui, le GNL se présente comme un carburant de transition évident pour réduire les émissions. Toutefois, les navires doivent se préparer à transporter, mais aussi à utiliser, les vecteurs énergétiques de demain. L’hydrogène liquide est un défi technologique majeur : il se stocke à –253 °C, une température extrême qui impose des matériaux et des isolants inédits, basés sur une isolation sous vide. L’ammoniac suscite également l’intérêt comme carburant. GTT travaille à rendre ses membranes compatibles avec ces molécules, afin que les navires construits aujourd’hui puissent évoluer vers ces nouveaux usages. Certains biocarburants, comme le bioGNL, constituent aussi une piste crédible : ils s’intègrent facilement aux systèmes existants, mais leur coût incitera à une recherche accrue d’efficacité énergétique pour le reste du navire.

Quel rôle joue l’intelligence artificielle dans vos solutions digitales ?

L’IA est déjà largement présente dans nos outils. Elle s’appuie sur des décennies de données issues de navires équipés par GTT et enrichit des modèles physiques éprouvés. Elle permet, par exemple, d’anticiper l’encrassement d’une coque ou l’usure d’une hélice, en prévoyant le meilleur moment pour intervenir en maintenance. L’IA optimise également les paramètres complexes du navire, de plus en plus nombreux avec l’ajout de nouvelles solutions comme les voiles. Demain, l’automatisation deviendra indispensable, car même les équipages les plus expérimentés ne pourront gérer simultanément tous ces facteurs. L’IA sera un outil décisif pour concilier performance énergétique, sécurité et fiabilité.

Quelle place occupe la recherche dans votre stratégie ?

Chez GTT, près de 10 % du chiffre d’affaires est consacré à la R&D, un niveau exceptionnel pour une entreprise de cette taille. Les laboratoires, situés à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, rassemblent environ 200 chercheurs et ingénieurs. Ils travaillent à la fois sur des échantillons de matériaux et sur des répliques de cuves cryogéniques. Les recherches portent sur les mousses, les adhésifs, les composites ou les alliages métalliques, toujours dans un double objectif de performance et de réduction de l’impact environnemental. GTT a récemment signé une chaire de recherche avec ArianeGroup et le CNRS sur de nouvelles mousses d’isolation cryogénique biosourcées sans agent gonflant fluoré.

Comment intégrez-vous la dimension environnementale dans vos développements ?

Le GNL est considéré comme un carburant de transition, réduisant les émissions de 20 à 25 % par rapport aux hydrocarbures classiques. Mais l’action de GTT va plus loin. Limiter l’évaporation lors du transport, optimiser la forme des navires, préparer le recyclage des matériaux : chaque étape est analysée sous l’angle de l’empreinte carbone. Même la construction et le démantèlement futur des navires sont des étapes que nous étudions. Cet engagement global positionne GTT comme un acteur clé de la transition maritime.

Comment anticipez-vous les évolutions réglementaires internationales ?

L’Union européenne a déjà introduit FuelEU et EU ETS, imposant de nouvelles contraintes sur les émissions. L’Organisation maritime internationale discute aussi de mécanismes de taxation. Ces réglementations, en constante évolution, influenceront la conception des navires et les choix des armateurs. Pour GTT, l’anticipation passe par une veille permanente et un dialogue continu avec les clients : armateurs et affréteurs, permettant d’adapter les technologies aux futurs standards. L’objectif est de rester non seulement en conformité, mais aussi en avance de phase dans un secteur où l’exigence environnementale devient structurante.

Quelle est aujourd’hui l’influence de GTT sur le marché mondial ?

Depuis 2010, la technologie de membranes GTT s’est imposée comme la référence quasi exclusive pour les méthaniers. Plus de 80 % de la flotte mondiale en est équipée, soit près de 600 navires construits depuis 2014. GTT conserve des concurrents, mais ceux-ci captent très peu de commandes. L’entreprise ne se contente pas de défendre cette position : elle élargit son champ d’action en développant des outils digitaux et en intégrant de nouveaux carburants. Cotée à Paris, fortement implantée dans la vallée de Chevreuse mais aussi au Danemark, en Chine ou à Singapour, GTT reste une société française dont l’influence dépasse largement les frontières nationales.  

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