Gioachino Rossini : Otello
Othello de Shakespeare a inspiré le chef-d’œuvre d’un Verdi de 73 ans en 1887, opéra adoré des mélomanes et cheval de bataille des ténors, quinze ans après son opéra précédent Aïda. Beaucoup moins « connu » est Otello, l’adaptation que fit Rossini du drame shakespearien absolu, soixante-dix ans plus tôt.
Aujourd’hui on peut comparer l’opéra de Rossini à celui de Verdi, ou au film d’Orson Welles (et aux épisodes où Pierre Brasseur joue le Maure dans Les Enfants du Paradis), mais ayons en tête que, dans les années 1810, c’est la première fois qu’on adapte cette tragédie de Shakespeare. Stendhal, passionnant biographe de Rossini, remarque que la différence principale avec Shakespeare (et avec le futur Verdi), c’est qu’on sent dès le début qu’Otello n’est pas assez passionné pour mourir de la mort de Desdémone, contrairement à ce qu’on ressent dès le début chez Shakespeare.
Stendhal en excuse le librettiste qui devait seulement proposer une petite dizaine de scènes (« situations », les appelle Stendhal) du drame shakespearien à mettre en musique, des scènes différenciées en tension pour susciter une musique variée. Mais c’est surtout parce que le rôle de Desdémone est écrit pour son épouse la Colbran, le Rossignol noir de l’opéra de Naples, et donc Desdémone épousera Otello et sera pardonnée par son père, avant de mourir tout de même.
Contrairement à ses œuvres comiques, opera buffa, comme Le Barbier de Séville ou Cenerentola, Otello est un opera seria, qui annonce le romantisme. « Heureuse et belle langue italienne dans laquelle on peut écrire de telles choses sans paraître exagéré et sans encourir le ridicule ! », écrit Stendhal au sujet d’un des airs. Autre particularité, les trois personnages masculins, Otello, Iago et Roderigo (bien plus développés que chez Verdi) sont trois ténors, ce qui nous donne des ensembles inédits.
Dans la version filmée en 2012 à l’opéra de Zurich, l’action est transposée par les décors et les costumes dans les années 1960. Un électrophone pendant la célèbre Chanson du saule nous permet de dater précisément l’action. Bien entendu Cecilia Bartoli est l’attrait principal de la distribution. Elle y est magnifique, de profondeur et de virtuosité à la fois, dans ce rôle à mi-chemin entre mezzo-soprano et soprano. Sa Chanson du saule justifierait à elle seule d’acquérir ce DVD, c’est magnifique.
Après une lecture attentive des 600 pages de Stendhal, mes deux seuls désaccords avec l’écrivain sont qu’il n’aimait pas vraiment Cenerentola (comment est-ce possible ?) ni l’Air du saule d’Otello. C’est pourtant superbe, comme la Chanson du saule dans l’opéra de Verdi qui est aussi le sommet de l’opéra. Très intéressant d’ailleurs d’écouter les deux airs successivement (les personnages des deux chansons ont des noms différents, la Barbara de Shakespeare, et Boito et Verdi, s’appelle Isaura pour Rossini)
Les ténors sont au niveau de la mezzo-soprano et la distribution est idéale.
L’orchestre La Scintilla, sur instruments d’époque (bois et cuivre naturels) de l’opéra de Zurich, est remarquable ; le son est très léger, très clair et très bien enregistré. Dès l’ouverture, rare mais très intéressante, très bien interprétée et très enlevée, on sent que ce sera une interprétation passionnante. Le solo de clarinette qu’aimait tant Stendhal y est sublime.
Grâce à cette production, il est clair qu’Otello de Rossini n’est pas une curiosité, mais bien une œuvre majeure, riche et passionnante.
Cecilia Bartoli, John Osborn, Opéra de Zurich et orchestre La Scintilla
1 DVD ou 1 Blu-ray Decca, ou sur Medici.tv




