Gilles Dowek (X85)

Gilles Dowek (X85), spécialiste du numérique, philosophe et passeur de savoir

Dossier : Trajectoires | Magazine N°810 Décembre 2025
Par Pierre LASZLO

Décédé le 21 juillet 2025, Gilles Dowek a mené une brillante carrière de logicien et informaticien. Ce chercheur et penseur a eu en permanence le souci de transmettre ses réflexions, intuitions et connaissances.

Gilles est né le 20 décembre 1966 dans une famille originaire d’Alexandrie. Après des études secondaires à Antony, une prépa au lycée Louis-le-Grand et l’X, sa passion précoce pour l’informatique lui fit choisir une formation par la recherche et soutenir en 1991 une thèse de doctorat à l’université Paris-VII, thèse intitulée « Démonstration automatique dans le calcul des constructions ».

Chercheur inspiré, il fit une grande partie de sa carrière à l’Inria. Il eut aussi souci de la transmission des savoirs et enseigna à l’École, dans le département d’informatique, de 2002 à 2010, puis à l’ENS de Paris-Saclay. Spécialiste de la formalisation des preuves mathématiques, il était animé par l’idée qu’un logiciel pourrait établir la preuve d’un théorème mathématique ou aider à l’établir, ce qui l’amena à travailler sur la conception d’un langage universel de preuve.

Génie cognitif

En 1993, je retrouvai mon ancien élève et fis plus ample connaissance avec lui, dans l’équipe de rédacteurs d’un dictionnaire des sciences, le Trésor (Flammarion, 1997), lancé par Michel Serres. Pour en offrir un exemple, une entrée du Trésor : « Le génie cognitif est aux systèmes experts ce que sont le génie logiciel au logiciel, le génie chimique à la chimie ou le génie génétique à la génétique, à savoir un ensemble de techniques d’aide à la production industrielle.

Cependant, à la différence des autres ingénieries qui s’appuient sur des spécifications bien formulées et plus ou moins clairement formalisées, le génie cognitif se fonde sur une fidélité au raisonnement et aux connaissances de ces personnages occultes, étranges, vaguement inquiétants, que sont les experts, éminences grises de la modernité, et à leur langue opaque. Dans ce but, une théorie informatique de la connaissance a été conçue en faisant appel à la notion d’agent rationnel, et c’est ce qui a donné naissance à l’ingénierie des connaissances, synonyme de génie cognitif. »

Philosophe et musicien

Gilles Dowek fut l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, seul ou en collaboration. Son livre Les Métamorphoses du calcul : Une étonnante histoire de mathématiques (2007), publié aussi en traduction anglaise par Cambridge University Press, fut couronné du Grand Prix de philosophie de l’Académie française. L’auteur y réhabilite le calcul, que les raisonnements déductifs éclipsent souvent, à tort. Pour son plaisir, pour son désespoir parfois, Gilles jouait du basson, qu’il commença à près de 40 ans. Dans un orchestre, cet instrument est polyvalent : accompagnement des cordes, des autres instruments à vent, et solos – Vivaldi écrivit pour lui trente-neuf splendides concertos.

Un autre aspect plus qu’attachant de sa personnalité est son insigne bienveillance qu’il manifesta dans bien des domaines : le didactisme de son expression, qu’elle fût écrite ou orale ; son insistance à user de la langue de tout le monde ; et son civisme : ainsi de sa participation, active et bénévole, à La main à la pâte, fondation qui aide les enseignants à mener des projets de science et de technologie, aux Éditions du Pommier dont les livres renouent le lien entre nature et culture. Lorsqu’il apprit le triple cancer dont il souffrait et qui vient de le tuer, il épousa Kérim, son jeune compagnon. Plus encore que le philosophe logicien épris d’éthique ou l’informaticien surdoué, l’ami fidèle nous manquera. 

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