L’événement Bank Tech Day organisé par Finance Innovation, le 30 avril au Palais Garnier.

« Garder une vision de long terme sur les transformations technologiques »

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°808 Octobre 2025
Par Élodie TREVILLOT

Dans un contexte de transformation numérique accélérée, les technologies émergentes bouleversent en profondeur les usages et les modèles économiques du secteur financier. Pour comprendre comment l’écosystème français s’adapte et innove, nous avons rencontré Élodie Trevillot, présidente de Finance Innovation.

Quelles sont les missions principales de Finance Innovation ?

Notre mission est simple mais vaste : promouvoir, encourager, diffuser et susciter l’innovation dans la finance. Nous le faisons en nous appuyant sur un écosystème de membres variés : des grands groupes bancaires, assurantiels, en gestion d’actifs, finance durable, crypto/blockchain, immobilier ou finance d’entreprise. Cela représente aujourd’hui environ 600 membres, dont 400 fintechs, 120 grands groupes, 60 ETI et une vingtaine d’acteurs académiques.


“Notre mission est simple mais vaste : promouvoir, encourager, diffuser et susciter l’innovation dans la finance.”

Concrètement, nous accompagnons ces acteurs en labellisant leurs projets gage de qualité notamment pour ceux qui souhaitent obtenir des subventions publiques. Cette labellisation — bien qu’elle ne soit plus obligatoire — améliore significativement leurs chances d’être financés dans le cadre d’appels à projets portés par Bpifrance ou les régions. Elle peut aussi faciliter leur accès au marché en leur donnant de la visibilité auprès de grands groupes et d’investisseurs. Finance Innovation promeut également des appels à projets publics ou privés. C’est par exemple le cas du WomenTechEU, un projet européen sur deux ans visant à financer et accompagner des femmes dirigeant des start-up en deep tech. 

Nous aidons aussi à l’internationalisation des fintechs, via des délégations présentes dans des événements majeurs à Singapour ou New York par exemple, et en participant à des projets européens dans le champ de la finance digitale, qui est aujourd’hui une priorité de la Commission Européenne. En résumé, notre objectif est d’aider les fintechs à lever des fonds publics ou privés, à trouver des clients et à se développer à l’échelle internationale.

Quels sont les domaines technologiques que vous jugez les plus stratégiques pour l’avenir de la finance ?

Plusieurs technologies nous semblent structurantes. D’abord, la digitalisation des processus, encore loin d’être achevée notamment dans certains secteurs. La plateformisation et les technologies d’Open data jouent ici un rôle clé pour permettre l’interconnexion des services financiers, l’open banking, ou encore l’intégration de services comme la cryptomonnaie ou la gamification.

La cybersécurité est un autre pilier incontournable, d’autant plus critique dans un contexte géopolitique instable. Les outils de lutte contre les cyberattaques se développent à grande vitesse.

La blockchain occupe également une place majeure, non seulement dans les crypto-actifs, mais aussi pour des cas d’usage comme la tokenisation, la réduction des coûts de transaction, ou l’automatisation dans les marchés de capitaux.

Enfin, l’intelligence artificielle transforme profondément l’analyse de données, la gestion du risque, la lutte contre la fraude ou encore l’optimisation des investissements. On peut aussi mentionner l’informatique quantique, technologie encore exploratoire mais prometteuse, notamment dans la modélisation et le calcul intensif.

Comment accompagnez-vous les projets qui intègrent ces technologies ?

Nous intervenons à plusieurs niveaux. D’abord, sur le financement. Nous mettons les porteurs de projets en relation avec notre réseau d’investisseurs, en fonction des technologies qu’ils développent. 

Ensuite, nous les aidons à trouver des clients, ce qui est crucial. Il est souvent difficile pour une start-up de convaincre un acteur établi de tester un produit innovant. Grâce à notre réseau, nous pouvons faciliter ces mises en relation, voire organiser des phases de test avec des grands groupes intéressés.

Pour les projets collaboratifs impliquant des technologies émergentes, nous accompagnons également la constitution de consortiums : nous aidons à trouver les bons partenaires, qu’ils soient académiques ou industriels. Nous relisons les dossiers, les adaptons aux exigences des financeurs publics, et maximisons ainsi leurs chances de réussite. C’est aussi un moyen efficace de favoriser la diffusion de l’innovation au sein des grands groupes.

Quel est votre rôle dans le rapprochement entre la recherche académique et les applications en finance ?

Nous fonctionnons véritablement comme une plateforme de mise en relation, un hub entre le monde académique et les acteurs économiques. Ce rapprochement s’opère dans les deux sens. D’un côté, les établissements d’enseignement supérieur et de recherche – universités, grandes écoles ou encore des acteurs publics comme l’INRIA ou le CNRS – adhèrent au pôle pour que nous les aidions à valoriser leurs travaux, trouver des partenaires industriels et des financements. 

De l’autre côté, ce sont aussi des entreprises – des start-up ou des groupes établis – qui nous sollicitent pour initier une thèse CIFRE ou un partenariat de recherche sur une problématique précise, comme la finance durable. Dans ce cas, nous nous tournons vers les institutions académiques adaptées : Dauphine, l’ESSCA, ou encore les laboratoires du CNRS. Nous orientons les entreprises vers les chercheurs ou les doctorants pertinents pour co-construire des projets. C’est vraiment notre mission d’origine : faire se rencontrer ces deux mondes.

Voyez-vous une évolution dans la manière dont les fintechs exploitent la donnée en 2025 ?

Oui, très clairement. Nous avons d’ailleurs mené une enquête en ce sens. Ce que l’on observe, c’est une accélération de l’usage de l’IA dans les fintechs, principalement dans une logique d’optimisation opérationnelle. Cela se manifeste notamment dans les processus internes : gestion des ressources humaines, prospection commerciale, marketing, mais aussi dans la relation client avec la personnalisation des produits, l’automatisation des décisions d’octroi de crédit, etc.

En termes de progression, c’est justement dans ces usages clients qu’on note les plus fortes croissances entre 2023 et 2024. La détection de fraude reste un cas d’usage très courant, en troisième position, mais elle évolue de manière plus stable.

L’IA générative, de son côté, s’installe également dans les pratiques. On la retrouve beaucoup dans les fonctions marketing, le support au développement informatique, et la génération de contenu. D’après l’étude Fintech 100 2025, environ 60 % des fintechs interrogées y ont recours à ces fins. Ce qui est marquant, c’est que les impacts de cette technologie ne se limitent pas à l’opérationnel : elle affecte aussi les business models, la gestion des données, la cybersécurité et la formation des collaborateurs.

Alors qu’en 2023, 27 % des entreprises estimaient que l’IA générative n’avait pas d’impact sur leur organisation, elles ne sont plus que 16 % à penser ainsi aujourd’hui. L’IA s’intègre désormais au cœur des stratégies de développement des fintechs.

Quelles technologies suscitent aujourd’hui le plus d’intérêt dans les appels à projets ou les processus de labellisation ?

Ces tendances évoluent rapidement, et il est important de distinguer les effets de mode des dynamiques de fond. Par exemple, entre 2023 et 2024, la finance durable a été au centre de nombreux projets, en partie en raison des nouvelles réglementations comme la CSRD et la SFDR, qui ont poussé les acteurs financiers à intégrer des solutions technologiques pour se mettre en conformité. Ce cadre réglementaire a été un levier fort d’innovation. Cela étant dit, on observe récemment une forme d’essoufflement sur ce front, en lien avec les attaques que subissent les réglementations environnementales, surtout aux États-Unis.


“Il faut garder une vision de long terme sur les transformations technologiques et rester à l’écoute des signaux faibles autant que des dominantes.”

En revanche, en 2024, c’est sans conteste l’IA générative qui s’est imposée comme la technologie la plus sollicitée dans les appels à projets. Nous avons labellisé quatre projets en fin d’année dernière, dans le cadre de l’appel à projet IA générative de BPI France, deux ont été financés. L’engouement va bien au-delà du simple effet d’annonce.

Cela dit, il est essentiel de ne pas se laisser aveugler par les phénomènes de mode. On l’a vu avec les ICO, puis le métavers, qui ont tous deux suscité une attention énorme avant de retomber dans un oubli relatif. L’enjeu pour nous, c’est d’encourager une approche plus structurée, qui reste attentive aux innovations de fond. Il faut garder une vision de long terme sur les transformations technologiques et rester à l’écoute des signaux faibles autant que des dominantes.  

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