Fret ferroviaire : « il est temps d’investir »  

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°807 Septembre 2025
Par Raphaël DOUTREBENTE (E18)

Redresser une entreprise, transformer un secteur, faire bouger les lignes du fret ferroviaire : voilà les défis que Raphaël Doutrebente (E18) aime relever. Dirigeant aguerri, il est aujourd’hui à la tête d’Europorte, acteur majeur du fret ferroviaire en France. Rencontre avec un homme de terrain engagé pour une logistique plus durable, plus innovante et plus humaine.

Quel a été votre parcours professionnel et comment êtes-vous arrivé à la présidence d’Europorte ?

Juriste puis DRH dans une première vie, j’ai eu l’opportunité dès 2010 de prendre les rênes des opérations d’un groupe industriel qui venait d’être cédé à 3 fonds de pension. Fort d’une expérience enrichissante et voulant monter une activité avec la volonté de relever de nombreux défis, j’ai été sollicité pour prendre la direction générale d’une entreprise de ferry sur le Calais-Douvres. Ce défi était d’autant plus intéressant que je devais remettre à flot une activité qui avait perdu plus de 800 millions en 20 ans. C’était une filiale du groupe SNCF où le syndicalisme et la direction avaient cohabité sans réussir. Après avoir remporté un procès devant l’autorité britannique de la concurrence, j’ai été contacté par le président du groupe Getlink pour prendre la direction d’Europorte afin de rendre cette entreprise profitable et pérenne.

En 9 ans, je peux dire avec émotion et fierté qu’après avoir mobilisé tous ceux qui voulaient faire de cette entreprise un exemple du secteur ferroviaire, ce sont 900 familles qui vivent du travail d’un de leurs membres au sein de l’organisation. En 9 ans, le CA a augmenté de seulement 50 % pour en revanche réaliser un Ebit de + 200 %. L’ensemble des salariés s’est mobilisé ainsi que les organisations syndicales qui ont permis d’avoir un dialogue social de qualité, nécessaire à la réussite d’une telle remise sur les rails. Même si c’était difficile et qu’il a fallu sacrifier nos vies personnelles, tout le monde y a cru pour avoir la fierté aujourd’hui de constater que nos clients nous font confiance ainsi que tous les salariés.

Quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels est confronté le fret ferroviaire en France et en Europe ?

En France comme en Europe, les défis sont majeurs. Nous faisons face à un réseau ferré qui a tout misé sur le TGV depuis 40 ans en abandonnant les lignes secondaires et le transport de marchandises. Près de 90 % des transports de marchandises sont réalisés par le transport routier. Quand on sait que 30 % des émissions de GES viennent du transport routier et que seulement 3 % du ferroviaire, il est temps d’investir dans un réseau existant mais vieillissant. La nouvelle direction de SNCF Réseau a pris conscience de la nécessité de travailler avec tous les acteurs de la logistique. Les acteurs qui utilisent le rail ont décidé en juin 2020 de créer une alliance afin de peser dans l’écosystème de la logistique. 


“Quand on sait que 30 % des émissions de GES
viennent du transport routier
et que seulement 3 % du ferroviaire,
il est temps d’investir.”

Cette alliance est aujourd’hui reconnue et écoutée pour avoir été inspiratrice de la SNDFF (stratégie nationale du fret ferroviaire), de la loi Climat et résilience dans ses amendements mettant en avant le mode ferré comme le plus résilient sans bien sûr opposer les modes. Nous considérons, au sein de cette alliance, que le routier a toute sa place sur la moyenne et courte distance mais aucunement la longue distance si les travaux de régénération permettent de faire circuler les trains. 

Le fret ferroviaire progresse. La conférence sur les financements qui s’est ouverte
le 5 mai est le moyen de rappeler les engagements du gouvernement à hauteur de 4 milliards. Ces engagements avec des co-financements régionaux doivent rassurer les industriels qui se développent en France et veulent des flux performants et décarbonés.

Quelles innovations technologiques ou transformations organisationnelles vous semblent les plus prometteuses pour l’avenir du fret ferroviaire ?

Chez les acteurs du fret ferroviaire, du client au consommateur en passant par les entreprises ferroviaires comme les propriétaires de wagons, les innovations ne manquent pas mais peu voient le jour. En effet, nous sommes régulièrement démarchés par des start-up qui raisonnent avant tout techno avant de raisonner cas d’usages. C’est pour cela que nous avons développé Track Value, qui est un réel outil pour faire progresser le secteur. Nous avons travaillé avec Thierry Rayna, professeur à l’École polytechnique et en charge de la chaire de l’innovation de l’École polytechnique. Nous avons avant tout écouté ce que veulent les clients et travaillé la proposition de valeur pour tous les acteurs de la chaîne.

C’est une fois que le cas d’usage était pertinent que nous avons cherché les technologies sur le marché. Nous avons constaté que celles qui existent sur le marché n’existaient pas. Nous avons avant tout raisonné Market Pull et non Techno Push. Grâce à cette démarche, s’appuyant avant tout sur les success stories et les échecs passés, que nous avons décidé de travailler avec Kerlink, entreprise française innovante s’appuyant sur une technologie mature, sur le réseau LoRaWAN terrestre, du edge computing et surtout sur Kineis, constellation 100 % française. 

Cette constellation de 25 nanosatellites a été lancée par le CNES, CLS et BPI. Depuis le 1er juin, toute la constellation est opérationnelle. Notre solution appelée Track Value (trackvalue.fr) est un réel breakthrough technologique qui sera sans aucun doute le standard du marché. Nous avons, grâce à ce partenariat développé, une réelle avance face aux réseaux 2G et 3G qui disparaissent entre 2025 et 2028 et obligent ceux qui ont développé des solutions de connectivité à revoir leur format d’échange. 

Au-delà de la géolocalisation, Track Value permet le geofencing, la détection de freins serrés, une connectivité IoT par satellite à l’échelle mondiale sans zones blanches, une Solution clé en main et évolutive. Le Mobile Hub embarque un cœur de réseau neuronal très basse consommation avec une Réduction de l’empreinte carbone de la donnée (edge computing et IA). La Solution Track est recyclable. Notre solution métier est développée par un consortium technologique industriel pertinent (expert du ferroviaire et IoT) appuyé sur des expertises 100 % françaises. Enfin, la solution a une très basse consommation pour une durée de vie supérieure à 6 ans.

Qu’est-ce que la communauté des AX vous a apporté dans votre vie professionnelle ?

Une vraie communauté qui repose sur un réseau performant. Les contacts sont possibles aussi souvent que nous le souhaitons. Le ferroviaire attire peu mais nous sommes quelques-uns à croire dans ce transport d’avenir et décarboné. La communauté AX a bien compris que les enjeux ne sont pas uniquement autour de start-up mais reposent sur des hommes et des femmes dont les savoir-faire sont notre première richesse.  

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