François Tête (X91) : « L’autonomie numérique, ce n’est pas un bunker, c’est une ouverture maîtrisée »

Polytechnicien (X91), François Tête dirige depuis 2019 la direction des systèmes d’information de TotalEnergies, où il conduit la transformation numérique d’un groupe présent dans plus de 130 pays. Engagé dans les domaines de la cybersécurité, de l’intelligence artificielle et du cloud, il défend une approche d’« autonomie stratégique » alliant souveraineté, ouverture et sécurité. Pour lui, la souveraineté numérique ne consiste pas à se couper du monde, mais à préserver la maîtrise de ses choix technologiques.
Vous parlez souvent d’« autonomie stratégique » plutôt que de « souveraineté numérique ». Quelle différence faites-vous ?
Pour un groupe industriel mondial comme TotalEnergies, l’autonomie stratégique consiste avant tout à maîtriser nos données, nos opérations et nos choix technologiques. Elle vise à garantir la continuité d’activité tout en nous prémunissant contre les effets de lois extraterritoriales ou de décisions unilatérales d’arrêt de service. L’enjeu est de pouvoir choisir librement nos partenaires, sans dépendre d’un fournisseur unique ni d’un cadre juridique étranger. La souveraineté est une notion éminemment politique ; l’autonomie stratégique, elle, se vit au quotidien : c’est l’art d’assurer notre indépendance tout en restant ouverts au monde.
Comment conciliez-vous ouverture internationale et protection de vos actifs numériques ?
Nos systèmes d’information couvrent 130 pays et interagissent avec un grand nombre de partenaires industriels. Fermer ces systèmes serait à la fois irréaliste et contre-productif. Nous avons donc adopté une approche de sécurité « by design » : nos architectures sont conçues dès l’origine pour être à la fois résilientes et ouvertes. Cela se traduit par une segmentation des réseaux, un chiffrement des données et la mise en œuvre de dispositifs avancés de détection et de réponse aux incidents. Nous avons par ailleurs centralisé la supervision mondiale des alertes pour réagir instantanément, partout où cela s’avère nécessaire.
Quels moyens humains et techniques mobilisez-vous pour assurer cette mission ?
La filière IT de TotalEnergies rassemble environ 2 500 informaticiens et s’appuie sur un vaste écosystème de partenaires. Ce qui fait notre force, ce n’est pas le nombre mais la spécialisation de nos équipes. Nous réunissons des experts de haut niveau en cybersécurité, en intelligence artificielle et en systèmes critiques.
Six pour cent de notre budget informatique est consacré à la sécurité. Nous avons déployé des outils d’analyse et d’IA capables de détecter les anomalies et d’anticiper les attaques. C’est la combinaison de la vigilance humaine et de la performance de nos outils qui renforce la résilience du groupe.
L’intelligence artificielle occupe une place centrale dans votre stratégie. Comment en garantissez-vous l’usage éthique et responsable ?
Nous avons créé la Digital Factory de TotalEnergies, où plus de la moitié des projets intègrent de l’intelligence artificielle. Ces applications visent à optimiser les opérations industrielles, améliorer l’efficacité énergétique et réduire l’empreinte carbone. Nos équipes sont formées aux principes européens d’IA de confiance : respect de la vie privée, transparence, explicabilité et supervision humaine. En développant nous-mêmes ces solutions, plutôt qu’en recourant à des modèles externes, nous conservons la maîtrise de nos données et la conformité de nos pratiques. C’est aussi un moyen de bâtir une IA au service de la performance et de la responsabilité.
Le cloud souverain suscite beaucoup d’attentes. Quelle est votre position sur ce sujet ?
Le contexte géopolitique actuel pousse naturellement les entreprises européennes à interroger leur dépendance aux grands fournisseurs américains. Nous avons examiné l’ensemble des offres qualifiées de « souveraines » : certaines sont portées par des acteurs français ou européens, d’autres par les hyperscalers eux-mêmes, via des déclinaisons locales. Quelle que soit leur localisation, nous imposons des exigences de sécurité technique identiques à celles de nos propres data centers. À mes yeux, le cloud souverain offre avant tout une protection juridique, plus qu’une protection technique : il garantit que les données sont hébergées et opérées par des sociétés de droit français.
Que pensez-vous du projet Bleu, né de la collaboration entre Capgemini, Orange et Microsoft ?
Même s’il s’appuie sur des technologies américaines, ce projet constitue une avancée vers une souveraineté maîtrisée. Il est opéré par des acteurs français et assure une meilleure protection face aux lois extraterritoriales. Pour autant, il ne peut répondre à toutes les situations d’un groupe mondial comme le nôtre. Présents dans 130 pays, nous devons composer un portefeuille de solutions adaptées à chaque environnement national. C’est cette diversité cohérente de réponses qui nous permet de garantir notre autonomie numérique à l’échelle mondiale.
“ L’autonomie numérique n’est pas un repli : c’est la capacité d’agir librement dans un monde interconnecté.”
Comment sensibilisez-vous vos collaborateurs à la cybersécurité ?
La sécurité est l’une des valeurs fondatrices de TotalEnergies. Depuis plusieurs années, nous y avons inclus la cybersécurité. Tous nos collaborateurs, quel que soit leur métier, suivent des formations régulières. Nous voulons faire de la sécurité numérique un réflexe collectif, au même titre que la sécurité industrielle. Cette vigilance humaine est complétée par une surveillance technique continue de nos systèmes et de nos réseaux. C’est l’alliance de la technologie, des processus et de la culture d’entreprise qui assure la solidité de notre dispositif global.
Quels sont, selon vous, les grands défis à venir pour la DSI de TotalEnergies ?
Trois enjeux dominent. D’abord, la construction d’un système d’information solide et efficace, capable d’accompagner la nouvelle branche Électricité de la Compagnie.
Puis l’optimisation permanente des coûts de nos systèmes actuels pour dégager les marges de manœuvre nécessaires permettant d’investir dans la transformation digitale, l’intégration rapide et maîtrisée de l’intelligence artificielle au cœur de nos opérations.
Enfin la sécurisation de cet ensemble numérique mondial tout en préservant l’ouverture nécessaire à nos activités. Ces transformations exigent rigueur et créativité ; elles illustrent combien le numérique est désormais un moteur stratégique de la transition énergétique.
À quoi ressemblerait, selon vous, un modèle européen de souveraineté numérique ?
Je partage la vision exprimée par notre président, qui appelle à la création d’un cloud européen souverain capable de rivaliser avec les géants américains. Pour y parvenir, il est impératif que l’Europe s’accorde sur une définition commune de la souveraineté. Aujourd’hui, chaque État conserve sa propre approche, ce qui fragmente le marché et retarde l’émergence d’acteurs d’envergure. Nous disposons des compétences, de la recherche et des technologies nécessaires ; il manque encore une véritable cohésion politique. C’est dans cette union que réside la clé d’une indépendance numérique européenne durable.




