Plateforme de datacenters de Data4 Group à Marcoussis, outiils de la souveraineté européenne. © Data4.

François Sterin (X97) : « Les data centers sont au cœur de la souveraineté numérique européenne »  

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°810 Décembre 2025
Par François STÉRIN (X97)

Polytechnicien (X97), François Sterin est Directeur Général des Opérations de Data4, champion européen des centres de données. Ancien cadre de Google et d’OVHcloud, il pilote la stratégie industrielle et la croissance d’un groupe qui investira 21,5 milliards d’euros en Europe, dont 15 milliards en France d’ici 2030 pour bâtir une infrastructure numérique durable et indépendante. Il plaide pour un modèle européen de la donnée, fondé sur l’efficacité énergétique, l’innovation et la souveraineté.

Vous avez un parcours impressionnant dans le monde du numérique, de Google à OVHcloud, puis aujourd’hui Data4. Quelle a été la logique de ce cheminement ?

Après l’X et l’ENST, j’ai commencé chez France Télécom, puis j’ai rejoint Google, où j’ai passé treize ans, dont cinq en Californie. J’y ai contribué au développement des réseaux, des data centers et des contrats d’énergie.

En 2017, j’ai intégré le Comex d’OVHcloud pour diriger l’industrialisation du groupe et participer à son entrée en Bourse en 2022.

J’ai ensuite pris, fin 2022, la direction des opérations de Data4, un acteur européen en très forte croissance. Mon rôle est d’assurer le développement industriel, la gestion des sites et la transformation du groupe. Ce parcours m’a permis de comprendre toute la chaîne : de la conception d’infrastructures mondiales jusqu’à la gouvernance de leur exploitation durable.

Présentez-nous Data4 et son ancrage en Europe. Data4 a été fondée il y a dix-neuf ans sur l’ancien site d’Alcatel à Marcoussis, tout près du plateau de Saclay.

Aujourd’hui, nous exploitons dix campus dans six pays : France, Italie, Espagne, Allemagne, Pologne et Grèce.

Nos clients sont pour moitié des entreprises du CAC 40, mais aussi des opérateurs télécoms et des fournisseurs de cloud.

Nous employons plusieurs centaines de personnes en Europe et nos activités soutiennent plus de 1 000 emplois permanents en France. Après une croissance des salariés d’environ 30 % en 2024, Data4 a d’ailleurs lancé une campagne de recrutement exceptionnelle visant une augmentation de 66 % de son effectif en 2025. 

Nous sommes le leader européen de l’hébergement de données. Notre gouvernance est européenne, nos capitaux majoritairement canadiens et européens — sans participation américaine ni asiatique — ce qui nous confère une autonomie stratégique rare dans ce secteur. Notre modèle repose sur la colocation : nous hébergeons les serveurs de nos clients dans des infrastructures hautement sécurisées et connectées.

Data4 se positionne comme un acteur de la souveraineté numérique. Que signifie concrètement cette indépendance ?

Être indépendant, c’est d’abord ne pas être soumis au droit extraterritorial américain, comme le Cloud Act.

Nos clients savent que leurs données sont stockées et opérées sous juridiction européenne.

Cela répond à un enjeu fondamental : dans un monde où la donnée est une ressource critique, la maîtrise de son hébergement devient un sujet de souveraineté.

Nous sommes « Français de nature, Européens d’envergure ». Et, à notre échelle, le seul opérateur paneuropéen indépendant capable de garantir à nos clients la confidentialité et la résilience de leurs données.

L’un des débats actuels porte sur la consommation énergétique des data centers. Comment Data4 concilie-t-elle croissance et durabilité ?

C’est notre priorité. Nous travaillons en partenariat étroit avec RTE et les opérateurs électriques des pays où nous sommes implantés, afin d’assurer un approvisionnement bas carbone et sécurisé.

En France, nous avons signé des contrats de long terme avec EDF, notamment pour bénéficier d’électricité nucléaire décarbonée, mais aussi avec des parcs solaires et éoliens.

Nos sites sont situés à proximité de grands nœuds électriques, comme celui de Villejust, près de Polytechnique, l’une des plus grandes stations de France. Cette localisation stratégique garantit la stabilité du réseau et la disponibilité de puissance nécessaire à nos installations.

L’électricité la plus verte reste celle qu’on ne consomme pas. Grâce à nos efforts constants d’éco-conception et d’optimisation opérationnelle, nous avons réduit notre indice d’efficacité énergétique (Power Usage Effectiveness – PUE) de 9 % entre 2021 et 2024. Nous avons également mis en œuvre le free cooling, qui utilise simplement l’air extérieur pour refroidir les équipements.

Vous avez récemment présenté un projet original : la réutilisation de chaleur pour produire des algues. Pouvez-vous nous en parler ?

C’est un projet que nous menons avec la Fondation de l’Université Paris-Saclay, la Chaire ABIOMAS et la société autrichienne Blue Planet.

L’idée est de réutiliser la chaleur dégagée par nos data centers pour accélérer la photosynthèse de micro-algues du type Chlorella, destinées à la production de biomasse, de bioproduits ou d’ingrédients pour la cosmétique et l’agroalimentaire. Ce démonstrateur est reconnu comme le premier data center bio-circulaire au monde et permettra de capter jusqu’à 13 tonnes de CO₂ par an par data center, soit à l’échelle de la France un potentiel de 3 900 tonnes par an pour l’ensemble du parc installé. Ce partenariat illustre notre approche : faire de la contrainte énergétique une opportunité écologique et scientifique. Le démonstrateur, inauguré un an seulement après la signature du projet, prouve qu’industrie, recherche et territoire peuvent collaborer efficacement.

L’intelligence artificielle bouleverse votre secteur. Comment Data4 s’y prépare-t-elle ?

L’IA change la donne. D’abord parce qu’elle multiplie la demande de puissance informatique, ensuite parce qu’elle modifie la technologie même des data centers.

Les nouveaux serveurs dédiés à l’IA ne sont plus refroidis par air, mais par circuits liquides, beaucoup plus efficaces. Cela impose une révolution industrielle dans la conception des infrastructures.

L’autre enjeu, c’est la vitesse d’expansion : depuis 2022, la demande mondiale en puissance informatique a explosé, portée par l’essor de l’IA. On parle désormais de gigawatts de puissance pour les grands projets d’entraînement de modèles. Ces investissements atteignent des montants de plusieurs milliards d’euros, ce qui crée une dépendance vis-à-vis des grands investisseurs internationaux. Si l’Europe veut rester souveraine, elle doit conserver la chaîne complète de valeur de l’IA : les modèles, les infrastructures et les talents. Nous avons les ingénieurs et la recherche ; il faut désormais une échelle d’investissement comparable à celle des États-Unis et de la Chine.

Comment la France peut-elle tirer parti de cette transition numérique ?

La France a trois atouts majeurs : une électricité bas carbone, un réseau très fiable et une position géographique centrale.

C’est pourquoi Data4 concentre ses investissements ici : 15 milliards d’euros sur les 21,5 prévus d’ici 2030, dont une grande partie en Essonne, dédiée à la construction du plus grand campus d’intelligence artificielle jamais construit en France.

Nous y développons des sites de nouvelle génération, que nous appelons gigacenters, capables d’atteindre le gigawatt de puissance. C’est une échelle inédite en Europe.

Quelles perspectives d’emploi et de compétences dans un secteur en pleine expansion ?

Nous recrutons activement. L’entreprise croît vite et nous cherchons à renforcer nos équipes d’ingénieurs industriels, d’experts data et de spécialistes de l’efficacité énergétique.

Nous formons aussi nos collaborateurs à l’IA générative, non seulement parce que nous hébergeons la donnée, mais aussi parce que nous voulons optimiser nos propres processus grâce à la donnée. Nos métiers mêlent industrie lourde, finance et numérique : construire des infrastructures, les financer, les exploiter. C’est un environnement idéal pour les jeunes ingénieurs, notamment polytechniciens, qui cherchent à allier technique, stratégie et impact.  


Data4 : un champion européen indépendant du cloud

Fondé en 2006 sur le site historique d’Alcatel à Marcoussis (Essonne), Data4 est devenu en moins de vingt ans un champion européen des data centers. Le groupe exploite aujourd’hui dix campus dans six pays et héberge les infrastructures numériques de la moitié du CAC 40.

Soutenu par le fonds d’investissement canadien Brookfield et des actionnaires européens, Data4 prévoit 21,5 milliards d’euros d’investissements d’ici 2030 pour accompagner l’essor de l’intelligence artificielle et renforcer la résilience numérique du continent.

https://www.data4group.com/

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