France Supply Chain : former, innover et collaborer pour un secteur durable

Face aux crises économiques, énergétiques et à l’urgence écologique, la supply chain occupe une place centrale dans la stratégie des entreprises. L’association multiplie les initiatives pour renforcer la résilience, intégrer les enjeux environnementaux et préparer les leaders de demain. Dans cet entretien, Yann de Feraudy défend une approche concrète et collaborative pour faire évoluer les standards logistiques et répondre aux défis à venir.
Comment France Supply Chain envisage-t-elle de transformer la résilience des entreprises en un levier stratégique et quels sont les principaux défis que vous rencontrez dans cette démarche ?
Aujourd’hui, la résilience de la supply chain est devenue un véritable levier stratégique pour les dirigeants, dans un contexte de crises répétées. La gestion des risques occupe désormais une place centrale. L’exemple de Porsche, contraint de baisser sa production à cause d’une pénurie d’aluminium, a montré combien la solidité des chaînes d’approvisionnement influence la performance économique, avec une chute de près de 24 % de son résultat. Notre étude, en collaboration avec le professeur Walid Klibi de la Kedge Business School, met en avant un « effet boom and bust ». Cet effet montre qu’après chaque crise, les entreprises investissent massivement dans la résilience, mais dès que la situation se stabilise, cet effort s’essouffle. Pourtant, seule une stratégie de résilience constante, avec des moyens durables des outils et un engagement sur le long terme, permet d’assurer une supply chain robuste et d’éviter ces cycles d’euphorie puis de relâchement.
Pouvez-vous nous expliquer comment l’association France Supply Chain intègre les enjeux environnementaux dans ses initiatives ?
Au sein de France Supply Chain, nous avons mis en place un laboratoire, d’abord appelé Lab RSE puis Lab SUPPLYCHAIN4GOOD, pour intégrer les enjeux environnementaux dans nos initiatives. Nous observons que les supply chains consomment beaucoup d’énergie et emploient environ 10 % de la population active en France, notamment à travers le transport routier et la gestion des entrepôts. Si les entrepôts provoquent une certaine aversion d’un point de vue visuel, il n’en demeure pas moins que ces « quadrilatères » peuvent produire de l’énergie pour les communautés qui les accueillent. Ils jouent un rôle de tampon entre la production et la consommation, et ils doivent être positionnés au plus près des zones de consommation afin d’économiser de l’énergie. Nous nous interrogeons également sur la consommation et le type d’énergie utilisé par les différents véhicules de livraison.
L’ensemble de ces réflexions a mené à la rédaction d’un « Manifeste pour des supply chains frugales et désirables ». Ce document encourage à produire et transporter de manière plus juste — en limitant le gâchis et en optimisant les transports — ainsi qu’à collaborer, même entre concurrents, afin de mutualiser les ressources et réduire coûts et consommation énergétique, par exemple à travers le partage de flottes ou les Corporate Power Purchase Agreements (PPA). Ce dernier dispositif, qui permet à plusieurs entreprises de produire ensemble de l’énergie (solaire, biomasse…), a rencontré beaucoup de succès notamment lors de la crise énergétique liée à la guerre en Ukraine avec des prix du gaz multipliés par dix.
Ensuite, il s’agit de faciliter l’émergence de l’économie circulaire. L’exemple du cuivre, dont l’approvisionnement pourrait devenir problématique dans les années à venir en raison de la hausse de la demande et de l’absence de nouvelles mines — il faut 10 ans pour obtenir un site opérationnel —, montre bien la nécessité de repenser l’utilisation des ressources. Face à ces enjeux, il devient essentiel de mieux utiliser les matières premières au sein de la supply chain. Si les supply chains linéaires ont été largement optimisées, il reste encore beaucoup à faire pour développer des supply chains véritablement circulaires. C’est l’une de nos priorités.
Il existe aussi une dimension humaine, il s’agit d’assurer la durabilité des emplois et de préparer ceux de demain, notamment avec l’intelligence artificielle et la robotisation. Nous avons créé le fonds de dotation « SUPPLYCHAIN4GOOD » destiné à recevoir du mécénat de compétences — par exemple de jeunes consultants ou des personnes plus expérimentées en fin de carrière, pour travailler sur nos projets internes —, et des financements pour soutenir des projets ambitieux portés par France Supply Chain ou d’autres acteurs que nous aurions identifiés. Le fonds, récemment lancé, qui ouvre droit à des exonérations, vise actuellement à attirer des donateurs et à sélectionner les projets à financer.
“ Seule une stratégie constante garantit la robustesse des chaînes d’approvisionnement, loin des cycles d’euphorie et de relâchement.”
En quoi le nouvel indicateur de performance et de résilience européen proposé par France Supply Chain diffère-t-il de l’Index de Performance Logistique de la Banque mondiale ?
Nous sommes cofondateurs de l’ELA (European Logistic Association), dont je suis vice-président. Avec le président et des experts, notamment Walid Klibi, un professeur de l’université de Finlande — qui a d’ailleurs contribué à ces indicateurs pour la Banque mondiale — nous travaillons à faire émerger de nouveaux indicateurs, plus globaux et modernes, au-delà des critères d’infrastructures retenus par la Banque mondiale. Notre objectif : intégrer des notions de résilience et de durabilité, pour définir un standard européen qui reflète véritablement la performance globale des supply chains.
Quels partenariats stratégiques France Supply Chain a-t-elle établis pour promouvoir la durabilité et l’innovation dans le secteur de la logistique ?
Nous travaillons beaucoup avec nos adhérents. Nous n’avons pas vraiment de partenariat stratégique avec telle ou telle entité. Autour du manifeste des supply chains durables et désirables, nous mentionnons dans ce document les entreprises qui ont progressé, que ce soit sur la partie circulaire, la collaboration, le transport, la production, l’optimisation ou le changement d’énergie. Cela permet aux différents acteurs de capitaliser, d’échanger, de partager leurs expériences concrètes et d’avancer. Il s’agit donc davantage d’actions avec nos propres partenaires.

Comment France Supply Chain utilise-t-elle la technologie et l’intelligence artificielle pour améliorer la résilience et l’efficacité des chaînes d’approvisionnement ?
Comme nous avons pu le constater lors d’innovations précédentes — par exemple pour les premiers ERP il y a quarante ans —, le recul de l’adoption de l’intelligence artificielle aux États-Unis (de 14 % à 12 %) montre qu’un engouement excessif, sans une préparation adéquate, expose bien souvent à la déception et l’on ne peut que constater l’absence de retour sur investissement. Nous abordons ce sujet en dehors de toute vision naïve qui suppose systématiquement une augmentation de la productivité. Notre approche est pragmatique, opérationnelle et basée sur le partage d’expériences et de pratiques, plutôt que sur des promesses irréalistes.
France Supply Chain mise sur l’expérimentation concrète avec son Lab digital et technologie, explorant l’intelligence artificielle, la robotisation ou le jumeau numérique pour renforcer la résilience. Nous nous intéressons particulièrement aux applications pratiques, par exemple en étudiant l’impact de l’intelligence artificielle sur la planification industrielle. Nous travaillons en mode agile : des groupes composés de volontaires se réunissent sur des cycles courts pour tester des cas d’usage, formuler des recommandations et partager leurs retours d’expérience. Cette approche purement pragmatique nous permet d’identifier ce qui fonctionne vraiment, loin des promesses excessives. Pour nous, le facteur clé de succès demeure encore une fois l’implication humaine et l’adaptation continue.
Quel rôle joue France Supply Chain dans la formation des leaders de demain, et comment l’association contribue-t-elle à l’évolution des pratiques logistiques en France ?
Il est intéressant de constater que, parmi les récentes nominations de CEO ou dirigeants d’entreprises, on retrouve notamment des personnes qui viennent du domaine des opérations. Par exemple, le dirigeant d’Apple, Tim Cook, qui a succédé à Steve Jobs en 2011, était auparavant responsable des opérations. Ce n’était pas un spécialiste du marketing ni même de la recherche, mais il travaillait dans la supply chain et les opérations. Et ce n’est pas un cas isolé, on observe que plusieurs figures importantes provenant de ce secteur ont accédé à ces postes. C’est donc un domaine de formation particulièrement important, car cette spécialité constitue souvent une colonne vertébrale pour une entreprise. Cela concerne surtout les grandes entreprises, mais dans les structures plus petites, le dirigeant gère de très nombreux aspects, tout en s’intéressant à la livraison des clients, à l’approvisionnement, etc. La supply chain demeure donc un socle particulièrement transversal et stratégique.
France Supply Chain joue un rôle actif dans la formation des leaders de demain en valorisant la transversalité des métiers de la supply chain, pilier central des entreprises. Pour accompagner cette évolution, nous avons créé le lab RH « Richesses Humaines », consacré aux métiers du futur, à la formation et aux enjeux de rémunération, avec de nombreuses écoles membres. Tous les étudiants en supply chain de ces établissements peuvent rejoindre l’association, favorisant ainsi le partage intergénérationnel. Nos afterworks réunissent étudiants et professionnels pour développer leur réseau dans un cadre convivial, sans objectif de recrutement immédiat. Enfin, avec le Lab Jeunes, nous donnons aux étudiants un budget et une mission pour valoriser la supply chain à travers des formats variés (interviews, vidéos, bandes dessinées…). Ce dispositif permet de toucher les talents en devenir, tout en diffusant leurs productions sur les réseaux sociaux et sur les médias de France Supply Chain.




