Les Trophées HealthTech.

« France Biotech : structurer, financer et accélérer la HealthTech »

Dossier : Vie des entreprises, la santé entre dans une nouvelle ère | Magazine N°814 Avril 2026
Par Frédéric GIRARD

À la tête de France Biotech, Frédéric Girard défend une vision intégrée de la HealthTech française, mêlant diversité technologique, exigences réglementaires, transformation numérique et attractivité internationale. Entre structuration des filières, accès aux données, enjeux éthiques et nouveaux leviers de financement, il détaille les priorités d’un secteur en pleine accélération.

Vous présentez France Biotech comme l’association professionnelle des entrepreneurs français de la HealthTech. Que signifie concrètement cette identité ?

C’est une identité à la fois simple et fondamentale. « Association professionnelle », d’abord, car nous représentons les entrepreneurs qui portent l’innovation en santé, et nous le faisons dans un cadre structuré, exigeant et tourné vers l’action collective. « Français », ensuite, parce que la très grande majorité de nos adhérents sont des start-up issues de la recherche académique nationale : des technologies nées dans nos laboratoires et qui doivent trouver, en France, les conditions d’un développement complet — préclinique, clinique et industriel. Enfin, « HealthTech » : un terme qui rassemble toutes les technologies innovantes en santé. Dans nos adhérents, une moitié développe des médicaments, et l’autre des dispositifs médicaux physiques ou numériques, avec deux grandes familles dans ce dernier domaine : le Digital Pharma, qui sécurise et accélère le développement des molécules, et le Digital Care, conçu pour optimiser les parcours patients. Cette diversité technologique n’est pas un hasard ; elle répond à deux logiques essentielles. La première est une convergence réglementaire très nette : médicaments, dispositifs physiques et outils numériques tendent à être évalués selon des exigences de plus en plus similaires. La seconde relève de la réalité clinique : aucune prise en charge moderne, qu’il s’agisse du diabète ou de l’insuffisance respiratoire chronique, ne repose sur un seul type d’outil. Le patient bénéficie d’un ensemble cohérent de solutions (médicamenteuses, technologiques, numériques) qui permettent une efficacité clinique réelle et des coûts de prise en charge maîtrisés. 

Une part des dépenses de santé sont jugées « inutiles »…

Nous sommes convaincus, en nous appuyant notamment sur les analyses de l’OCDE qui estiment que 25 % des dépenses de santé sont évitables, qu’une meilleure prévention et une optimisation des soins permettraient de financer l’innovation sans accroître les déficits. C’est dans cet esprit que nous accompagnons nos membres : échanges d’expérience entre entreprises de maturité différente, soutien aux dirigeants (souvent des scientifiques) pour les aspects financiers et business, et animation de quarante groupes de travail. Ces commissions et groupes d’expertise nous permettent de résoudre des problèmes communs, de formuler des propositions aux pouvoirs publics et de contribuer au développement d’un écosystème français réellement favorable à l’innovation en santé. 


“Nous sommes convaincus, en nous appuyant notamment sur les analyses de l’OCDE qui estiment que 25 % des dépenses de santé sont évitables, qu’une meilleure prévention et une optimisation des soins permettraient de financer l’innovation sans accroître les déficits.”

France Biotech anime 14 commissions et une trentaine de groupes d’expertise. Comment fonctionnent-ils et comment anticipent-ils les besoins futurs de la HealthTech ?

Notre organisation repose sur un socle structuré : quatre commissions technologiques : médicaments, dispositifs médicaux, santé numérique et TechBio ; et dix commissions dites fonctionnelles, couvrant la finance, les ressources humaines, l’accès au marché, le business development ou encore la structuration industrielle. Chaque commission peut créer des groupes d’expertise monothématiques, mobilisant bien au-delà des entrepreneurs : sociétés savantes, syndicats de professionnels de santé, établissements hospitaliers, associations de patients, investisseurs. Cette diversité garantit que les analyses produites tiennent compte de tout l’environnement, des usages aux contraintes industrielles en passant par les évolutions internationales. Par exemple, pour la structuration de la filière de médecine nucléaire, nous avons réuni les entreprises, les experts médicaux, les acteurs industriels et les représentants des soignants pour aborder l’ensemble des maillons : technologie, production, soins, formation et organisation industrielle. Les commissions technologiques jouent un rôle similaire : la commission biomédicaments regroupe des experts de la thérapie génique, cellulaire ou des anticorps monoclonaux, ce qui permet d’anticiper les évolutions réglementaires complexes de ces domaines. D’autres, comme la commission Corporate Finance, analysent les tendances de financement, travaillent à l’élaboration de nouveaux outils d’investissement ou de fléchage des capitaux et anticipent les opportunités pour les entreprises françaises. Grâce à cette organisation, nous pouvons capter très tôt les besoins et tendances, les replacer dans les contextes européens et français, et formuler des propositions qui ont une réelle valeur opérationnelle pour les acteurs du secteur. 

Les réglementations évoluent souvent lentement en Europe et parfois de façon erratique en France. Comment accompagnez-vous vos membres dans ce contexte ?

Notre rôle est d’abord d’expliquer, d’anticiper et d’alerter, car les impacts réglementaires peuvent être considérables. Le règlement européen sur les dispositifs médicaux (MDR) en est un exemple flagrant : durcissement des exigences de marquage CE, dossiers à réactualiser totalement, coûts élevés, rareté des organismes notifiés, absence de coordination et impossibilité de faire appel en cas de litige. Cette combinaison a provoqué des retards massifs, la disparition de sociétés, et un détournement de budgets R&D vers la simple mise en conformité : un frein direct à l’innovation. Le « paquet pharmaceutique » illustre une autre difficulté : la discussion sur la réduction de la période d’exclusivité des données, essentielle pour attirer des investisseurs, met en tension la capacité des entreprises à financer leurs développements. 

Nous défendons des solutions pragmatiques, comme la possibilité pour l’État, dans certains cas très spécifiques, d’acheter directement un médicament pour une pathologie rare afin d’éviter à la biotech de devoir négocier 27 remboursements différents. À cela s’ajoute un cadre français qui évolue vite (parfois trop vite) avec le PLFSS pour l’accès au marché ou le PLF pour le Crédit Impôt Recherche et les statuts de Jeunes Entreprises Innovantes. Sur ces sujets, nous assurons une veille permanente, formulons des propositions aux cabinets ministériels et parlementaires, suivons les débats législatifs, et avons créé un groupe d’interface avec la représentation permanente de la France à Bruxelles afin que les difficultés concrètes des entreprises soient entendues au niveau européen. C’est souvent très technique, mais absolument vital pour la compétitivité et la survie des entreprises innovantes. 

	Panorama France HealthTech 2024 de France Biotech.
Panorama France HealthTech 2024 de France Biotech.

La montée en puissance de la santé numérique et de l’IA transforme l’innovation. Comment France Biotech voit-elle leur rôle dans le développement et la prise en charge des patients ?

Le numérique révolutionne deux dimensions stratégiques : le développement des médicaments et l’optimisation des parcours de soins. Dans le premier cas, l’IA peut assister le design des molécules, vérifier leur bonne conformation aux récepteurs ciblés, simuler une toxicité potentielle ou identifier rapidement les patients éligibles à un essai dans des bases de données massives. Elle permet également, dans certaines indications rares, d’envisager des bras placebo synthétiques pour éviter une perte de chance majeure pour les patients. Ces outils raccourcissent les délais, identifient plus tôt les candidats non pertinents et contribuent à stabiliser les coûts de développement. Dans la prise en charge, les bénéfices sont tout aussi marquants : aide à l’interprétation des images, analyses biologiques et biopsies, synthèse automatique des dossiers patients, recherche dans les recommandations nationales ou européennes. À cela s’ajoutent les jumeaux numériques qui permettent au chirurgien de visualiser une tumeur ou une cavité cardiaque avant une intervention, ou encore les systèmes pronostiques anticipant un rejet de greffe. Tout cela peut transformer l’efficience du système de santé. Mais il existe une barrière majeure : l’accès aux données. 

La France dispose d’un stock de données exceptionnel, mais difficilement accessible ; et dans les hôpitaux, plus de mille applications coexistent sans interopérabilité réelle. Tant que ces obstacles ne seront pas résolus, nous ne pourrons pas tirer pleinement parti des avancées de l’IA. Nous plaidons donc pour une ouverture sécurisée, structurée et opérationnelle des données, seule manière de faire émerger la pleine valeur du numérique en santé. 

CHU HealthTech Connexion Day qui a eu lieu à Bordeaux les 8 et 9 décembre.
CHU HealthTech Connexion Day qui a eu lieu à Bordeaux les 8 et 9 décembre.

Comment intégrez-vous les enjeux éthiques liés aux données de santé, et quelle stratégie France Biotech adopte-t-elle pour renforcer l’attractivité internationale de l’écosystème ?

Le respect de l’anonymat et de la confidentialité des données de santé est un pilier absolu : la confiance des patients conditionne la qualité et la disponibilité des données. Certains cas sont simples à traiter : suppression du nom, de la date de naissance, du numéro de sécurité sociale ; mais d’autres sont plus délicats, comme les données génomiques ou les images anatomiques uniques. Nous favorisons une approche strictement conforme aux règles d’anonymisation pour les données identifiables, et une approche pragmatique, fondée sur l’évaluation du risque réel de ré-identification, pour les cas où l’anonymisation stricte est techniquement quasi impossible mais où la probabilité d’identification demeure extrêmement faible. Sur le volet international, notre priorité est la promotion de l’écosystème français : participation aux grandes conférences, mobilisation du réseau des Français à l’étranger et des conseillers du commerce extérieur, valorisation d’entreprises emblématiques dont les avancées profitent à l’ensemble du secteur. 

Les investisseurs deviennent rapidement internationaux, de sorte que nos entreprises doivent apparaître visibles, matures et ambitieuses. 

CHU HealthTech Connexion Day.
CHU HealthTech Connexion Day.

Comment anticiper les enjeux, tout en accompagnant nos entreprises ?

Nous communiquons sur les évolutions du cadre français (Innovation Santé 2030, France 2030, accès dérogatoires au marché) et nous accompagnons la montée en puissance des talents, avec des équipes dirigeantes et des conseils d’administration qui s’internationalisent à mesure que les entreprises gagnent en maturité. 

Enfin, deux chantiers structurants occupent aujourd’hui France Biotech : le « Grenelle du financement », visant à créer de nouveaux outils de collecte et d’investissement, et le « Plan d’accélération France Biotech », une trentaine de recommandations très opérationnelles couvrant l’innovation précoce, le financement, l’accès au marché, l’industrialisation, les données de santé et l’attractivité des talents. 

“Sans une filière, sans des compétences, sans des infrastructures alignées, il est impossible de maintenir en France un développement industriel ambitieux et durable.”

Parmi les propositions qui nous tiennent à cœur, la création de clusters nationaux pleinement intégrés (académique, préclinique, clinique, industriel) pour structurer des filières complètes sur le territoire. 

Car sans une filière, sans des compétences, sans des infrastructures alignées, il est impossible de maintenir en France un développement industriel ambitieux et durable.  

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