Ford France face au défi de l’électrification : entre héritage et transition

Ford France face au défi de l’électrification : entre héritage et transition

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°809 Novembre 2025
Par Louis-Carl VIGNON

Face aux enjeux climatiques et à l’évolution rapide du secteur automobile, Ford France s’engage résolument dans la voie de l’électrification. Louis-Carl Vignon, président de la filiale française, revient sur le rôle de l’entreprise dans l’écosystème national, ses modèles emblématiques et les perspectives d’une mobilité durable. 

Comment présenter Ford France aujourd’hui ?

Ford France, c’est environ 250 collaborateurs directs répartis entre le siège de Nanterre et un centre logistique dans l’Oise. À cela s’ajoute notre réseau de 220 concessions, animé par 41 investisseurs et employant près de 6 000 personnes. Notre chiffre d’affaires atteint 2,5 milliards d’euros. J’aime à dire que Ford en France, ce sont 6 000 familles qui vivent de la marque.

Quelle est la vision qui guide la stratégie d’électrification de Ford ?

Depuis Henry Ford, la mission de l’entreprise est d’utiliser la mobilité comme vecteur de progrès. Aujourd’hui, cette mission s’élargit avec l’urgence climatique. La famille Ford elle-même est convaincue que l’électrification est le moyen le plus réaliste de rendre la mobilité plus vertueuse. Dès 2018, nous avons soutenu l’Accord de Paris et l’objectif d’interdiction des moteurs thermiques en 2035.

Quels ont été les premiers modèles électriques lancés par Ford ?

Nous avons choisi de commencer par un modèle iconique, la Mustang Mach-E, lancée en Europe en 2021. Avec son autonomie de 600 km, elle répondait à la principale inquiétude des clients à l’époque : l’autonomie.

Quelles nouveautés ont marqué les années récentes ?

En 2024, nous avons lancé l’Explorer, produit en Allemagne, qui a démontré sa robustesse en réalisant le 1er tour du monde en voiture électrique. C’est ainsi qu’en 6 mois le Ford Explorer a parcouru plus de 30 000 km traversant 29 pays. Début 2025 est arrivée la Capri, clin d’œil à un modèle mythique des années 1970, dotée de 627 km d’autonomie. Enfin, en juin 2025, nous avons présenté le Puma Gen E 100 % électrique, un crossover compact et urbain.

Qu’en est-il du segment utilitaire, clé pour Ford en Europe ?

Ford est le premier constructeur d’utilitaires en Europe. Nous avons électrifié le Transit 2T, puis décliné le Transit Custom et le Transit Courier. Notre marque Ford Pro intègre ces véhicules et propose des services complets, de la recharge aux solutions de télématique.

Comment Ford contribue-t-il au développement des infrastructures de recharge ?

La responsabilité du réseau public revient d’abord aux pouvoirs publics et aux énergéticiens. Mais nous agissons via Ionity, consortium de bornes rapides en Europe. Nous facilitons aussi la recharge privée via des partenariats avec Easy by EDF pour le domicile et des solutions sur mesure pour les entreprises avec Ford Pro. Aujourd’hui, notre carte Blue Oval / Octopus Electroverse donne accès à un million de bornes en Europe, dont 160 000 en France.

Comment jugez-vous l’état du réseau de recharge en France ?

Le réseau autoroutier est désormais bien équipé, grâce à l’installation massive de bornes rapides ces deux dernières années. En complément, la grande distribution et certaines concessions jouent un rôle croissant en ouvrant leurs bornes au public. En revanche, les grandes métropoles restent en retard. À Paris, Lyon ou Marseille, le manque de bornes accessibles et abordables freine l’usage. 

Au-delà de la technique, s’agit-il aussi de changer les usages ?

Absolument. L’électrification n’est pas seulement une question d’infrastructure, mais aussi d’habitudes. Ainsi, une pause-recharge peut coïncider avec une pause-déjeuner dans un restaurant à proximité, évitant un arrêt ultérieur en station-service Il s’agit d’accepter un rythme différent, plus fluide, qui peut aussi être plus agréable.

Quel rôle jouent les partenariats institutionnels et industriels ?

Ils sont décisifs. Nous travaillons avec l’ADEME et l’Avere-France pour faciliter l’installation de bornes et accompagner notre réseau de concessionnaires. Nous collaborons aussi avec Siplec, filiale de Leclerc, dans le cadre des certificats d’économie d’énergie (CEE). Ces dispositifs permettent d’alléger les coûts et de rendre l’électrification accessible à tous les acteurs, particuliers comme professionnels pour les véhicules de tourisme et utilitaires.

Comment vos clients perçoivent-ils cette transition ?

Si le scepticisme existe encore, il diminue fortement. L’électrification nous permet de conquérir de nouveaux clients, souvent plus jeunes. L’autonomie n’est plus l’obstacle principal. Ce sont surtout les citadins, confrontés à la rareté des bornes en ville, qui hésitent. En revanche, en périphérie et en zones rurales, l’adoption progresse plus vite que prévu. Nos chiffres de ventes le démontrent : la demande est réelle dès lors que les conditions pratiques sont réunies. Et du côté des entreprises, le paradigme s’est inversé. Ce n’est plus l’employeur qui pousse, mais les collaborateurs qui demandent. La réforme des AEN y est pour beaucoup.

Quelles difficultés spécifiques rencontrez-vous sur le marché français ?

Les grandes villes, clairement, constituent un frein. Le droit à la prise a progressé dans les copropriétés, mais reste limité. L’autre défi est culturel : beaucoup d’automobilistes considèrent encore la voiture électrique comme une contrainte. Notre rôle est de démontrer que c’est une opportunité de changer de rapport à la mobilité.

Quels sont les jalons concrets de la trajectoire vers 2035 ?

Notre objectif est clair : 100 % électrique en 2035. D’ici là, nous visons 25 % de ventes électriques en 2025, 50 % en 2030. En septembre 2025, lors de nos portes ouvertes, 27 % des véhicules vendus étaient déjà 100 % électriques, et même 45 % si l’on inclut les réservations en leasing social.

Quelles mesures concrètes proposez-vous pour faciliter le passage à l’électrique ?

Nous accompagnons le client de bout en bout : diagnostic des besoins, mise en relation immédiate avec Easy by EDF pour l’installation d’une borne à domicile, et accès à Octopus Electroverse ouvrant plus d’un million de points de charge en Europe, dont 160 000 en France. Dans certaines offres, les particuliers peuvent bénéficier jusqu’à trois ans de recharge à domicile incluse ; côté entreprises, notre écosystème Ford Pro dimensionne les bornes au dépôt ou chez les collaborateurs et simplifie l’exploitation via la télématique.

Et au-delà de 2035, quelles perspectives pour Ford France ?

Avec une gamme complète de véhicules utilitaires et de tourisme 100 % électriques définis autour des besoins et aspirations de nos clients, nous entendons rester un acteur principal du marché. Le véhicule, tout en demeurant un outil de mobilité, fera partie intégrante de l’écosystème électrique, permettant par exemple de stocker de l’énergie lors des excès de production via la technologie « vehicle to grid ». Nos usines seront quant à elles toujours plus efficientes et vertueuses. Nous visons la neutralité carbone en Europe en 2035. 

Enfin, quelle est l’ambition de Ford France au terme de cette transition ?

Rester fidèle à notre héritage industriel tout en assumant un rôle moteur dans la décarbonation de la mobilité pourrait être notre leitmotiv. Cette ambition suppose d’allier exigence technologique, qualité de service et sens des responsabilités : vis-à-vis de nos clients, de notre réseau et des territoires. L’électrification est une aventure collective — constructeurs, pouvoirs publics, énergéticiens, usagers. Notre ambition est simple : faire de la mobilité électrique une évidence pratique et économique, et inscrire Ford France comme un acteur de référence d’un nouvel écosystème où le véhicule, la recharge et l’énergie dialoguent au quotidien.  

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