Faire de la circularité un pilier de la souveraineté et de l’innovation 

Faire de la circularité un pilier de la souveraineté et de l’innovation 

Dossier : Vie des entreprises | Magazine N°809 Novembre 2025
Par Roland MARION

Directeur de l’Économie circulaire à l’ADEME, Roland Marion expose les défis et les leviers concrets à mobiliser pour accélérer l’économie circulaire en France. Entre enjeux de souveraineté, nouveaux modèles industriels et ambition collective, il insiste sur l’urgence de « rendre effective la circularité », d’objectiver les progrès et d’engager tous les acteurs. Une vision pragmatique et exigeante au cœur de la transition écologique.

Pouvez-vous nous expliquer comment l’ADEME définit l’économie circulaire et quels sont les principaux enjeux associés à ce modèle économique ?

L’économie circulaire, telle que la conçoit l’ADEME, vise avant tout à répondre à l’enjeu de soutenabilité de notre modèle de croissance. En France, notre empreinte matière atteint 760 millions de tonnes par an, majoritairement issues de matières non renouvelables et importées. Pourtant, même si l’on recyclait l’ensemble de nos 300 millions de tonnes de déchets annuels, cela ne permettrait pas de couvrir la moitié de nos besoins en matières premières. L’économie circulaire s’attache donc à intensifier l’usage des matériaux – en privilégiant sobriété, réparation et allongement de la durée de vie des produits – tout en valorisant le recyclage. Ce modèle interroge tous les maillons de la chaîne : les collectivités, compétentes en gestion des déchets ; les acteurs économiques, principaux importateurs de matières ; et les consommateurs, professionnels comme particuliers, invités à adopter des pratiques plus responsables.

“À chaque fois que la réutilisation, la réparation ou le recyclage s’effectuent sur notre territoire, c’est une opportunité de créer de nouveaux métiers et de limiter notre dépendance aux matières premières étrangères.”

Au-delà de la question des ressources, l’économie circulaire implique également une réflexion approfondie sur la qualité environnementale des produits, évaluée selon des critères multiples sur l’ensemble du cycle de vie : émissions de CO2, utilisation de l’eau, impact sur la biodiversité, gestion des flux de matières importées ou renouvelables. Ce modèle génère aussi des effets d’entraînement majeurs sur l’économie locale et la souveraineté nationale. À chaque fois que la réutilisation, la réparation ou le recyclage s’effectuent sur notre territoire, c’est une opportunité de créer de nouveaux métiers et de limiter notre dépendance aux matières premières étrangères. À condition, toutefois, que l’exploitation des ressources renouvelables s’inscrive dans une perspective de régénération, garantissant leur disponibilité pour les générations futures.

Quel rôle joue l’ADEME dans l’accompagnement des entreprises, des collectivités et des consommateurs vers l’économie circulaire ?

L’ADEME accompagne depuis de nombreuses années les collectivités, investies de la compétence déchets depuis 1975, dans leur transition vers l’économie circulaire. Historiquement centrée sur la salubrité et la propreté, la gestion des déchets prend aujourd’hui une nouvelle dimension : il ne s’agit plus seulement de collecter, enfouir ou incinérer, mais de limiter à la source le volume de déchets résiduels, tout en maximisant la collecte sélective en vue du recyclage. L’ADEME déploie pour cela une palette de dispositifs, du soutien à la tarification incitative – qui responsabilise les citoyens en indexant le coût sur la quantité de déchets effectivement produits – à l’optimisation des schémas de collecte et à l’information des usagers. Ces leviers contribuent à accroître la part de déchets recyclés, tout en réduisant significativement les volumes voués à l’élimination.

Du côté des acteurs économiques, l’ADEME promeut une double mutation : l’intégration accrue de matières recyclées dans la production industrielle et le développement d’approches fondées sur l’éco-conception. L’objectif est aussi d’accompagner les entreprises, quelles que soient leurs filières, vers des modèles où la valeur ne se concentre plus sur le volume vendu, mais sur la durabilité des produits et les services associés. Cette dynamique trouve un puissant relai auprès des consommateurs, de plus en plus attentifs à l’impact environnemental de leurs achats. À travers le développement de dispositifs d’affichage environnemental multicritères, l’ADEME encourage chacun à arbitrer ses choix avec discernement et à inciter, par le marché, l’ensemble des producteurs à améliorer l’empreinte de leurs biens de consommation.

Pouvez-vous nous parler des principaux programmes et initiatives que l’ADEME a mis en place pour soutenir l’économie circulaire, comme le fonds ORMAT 2025 ?

Le dispositif ORMAT 2025 incarne l’un des dispositifs phares mis en œuvre par l’ADEME pour accélérer la transition des industriels vers l’économie circulaire.
Ce programme vise à accompagner les acteurs économiques dans leurs projets d’investissement en matière de recyclage, qu’il s’agisse de plastiques, de textiles ou d’autres matériaux. L’ADEME soutient concrètement les entreprises lors du passage d’un modèle linéaire, fondé sur l’utilisation de matières vierges importées, à un modèle circulaire intégrant des matières issues du recyclage, souvent générateur de coûts supplémentaires. L’accompagnement se traduit par le financement d’études préalables et l’appui à la prise de risque inhérente à l’installation de nouvelles chaînes de valorisation.

Au-delà d’ORMAT 2025, l’ADEME déploie un large éventail d’actions pour structurer l’économie circulaire : soutien à l’éco-conception, au réemploi, à la réparation, au remanufacturing et à l’économie de la fonctionnalité, mais aussi incitation à l’évolution des schémas de prévention et de tarification pour les collectivités. Notre action repose également sur des analyses prospectives approfondies, menées en interne ou avec des partenaires spécialisés, afin d’anticiper les évolutions de filières, d’identifier les bonnes pratiques et de guider les choix stratégiques des acteurs publics et privés. Ces démarches permettent de préparer dès aujourd’hui les conditions d’une économie plus résiliente et durable pour les années à venir.

Faire de la circularité un pilier de la souveraineté et de l’innovation 

Pourquoi l’éducation à l’économie circulaire est-elle essentielle, et quelles ressources l’ADEME propose-t-elle pour sensibiliser les jeunes générations ?

L’éducation à l’économie circulaire revêt un caractère essentiel du fait de la complexité et de la diversité des enjeux qu’elle recouvre. Contrairement à d’autres thématiques environnementales, souvent monocritères, l’économie circulaire s’étend à de multiples domaines et concerne l’ensemble de la société : acteurs économiques, collectivités, consommateurs ou encore structures de l’économie sociale et solidaire. Sa compréhension exige d’intégrer des notions telles que l’éco-conception, la gestion des différentes ressources, ou les impacts multicritères sur l’ensemble du cycle de vie des produits. Face à cette multiplicité, l’accompagnement éducatif se doit d’être progressif et adapté, en sensibilisant particulièrement les plus jeunes générations qui, aujourd’hui, insufflent une dynamique nouvelle et réclament des réponses concrètes.

Pour répondre à ce défi, l’ADEME propose toute une gamme de ressources pédagogiques : des guides simples, adaptés au grand public ou à des sujets concrets de la vie quotidienne – comme l’impact environnemental d’un vêtement –, jusqu’à des modules de formation plus poussés dédiés à des expertises spécifiques, par exemple l’analyse du cycle de vie ou la mesure de l’impact environnemental d’un projet. L’ADEME s’appuie également sur des réseaux de partenaires et d’experts pour diffuser ces connaissances, en multipliant les supports, les exemples et les collaborations afin d’ancrer durablement la culture de l’économie circulaire auprès des jeunes et du grand public, tout en apportant des outils techniques aux professionnels.

Quels sont les principaux défis que vous rencontrez dans la mise en œuvre de l’économie circulaire, et comment l’ADEME s’y prend-elle pour les surmonter ?

L’un des principaux défis dans la mise en œuvre de l’économie circulaire réside dans la complexité des chaînes de valeur à harmoniser. Il ne suffit pas, par exemple, d’implanter des usines de recyclage : encore faut-il qu’elles soient correctement alimentées via une collecte efficace, que la matière recyclée trouve preneur auprès des industriels et que les consommateurs soient sensibilisés à la nécessité du tri. Chaque maillon – collecte, recyclage, réemploi, usage – dépend étroitement des autres ; si l’un d’eux faiblit, l’ensemble du système circulaire s’en trouve compromis.

“Il ne suffit pas, par exemple, d’implanter des usines de recyclage : encore faut-il qu’elles soient correctement alimentées via une collecte efficace, que la matière recyclée trouve preneur auprès des industriels et que les consommateurs soient sensibilisés à la nécessité du tri.”

L’ADEME agit donc sur l’ensemble de la chaîne, en améliorant l’information auprès des consommateurs, en accompagnant les collectivités dans leurs systèmes de collecte, et en encourageant les industriels à intégrer davantage de matières recyclées. Un autre défi majeur tient à la création et la répartition de la valeur : il est essentiel que tous les acteurs coopèrent et partagent équitablement cette nouvelle valeur créée par la circularité, sans tenter de capter unilatéralement l’ensemble du bénéfice, au risque de fragiliser la chaîne. Pour surmonter ces obstacles, l’ADEME privilégie une approche de dialogue, de pédagogie et de soutien technique, afin d’amorcer et de renforcer cette nécessaire solidarité entre les différents acteurs de l’économie circulaire.

Comment voyez-vous l’évolution de l’économie circulaire en France dans les prochaines années, et quel rôle l’ADEME jouera-t-elle dans cette transition ?

L’évolution de l’économie circulaire en France reposera, dans les prochaines années, sur la capacité à rendre ce modèle aussi efficace économiquement que le modèle linéaire dominant. Aujourd’hui, force est de constater que l’économie circulaire demeure plus coûteuse : la valorisation des déchets, le développement du recyclage, la réparation ou le réemploi nécessitent des investissements, de la formation, des innovations organisationnelles et la mobilisation de multiples acteurs. Tant que les incitations financières, l’accompagnement et la pédagogie ne viendront pas réduire l’écart de coût, il sera difficile pour les acteurs économiques d’adopter massivement ce modèle. En outre, si techniquement tout est recyclable, économiquement tout ne l’est pas : récupérer l’ensemble des composants d’un téléphone, par exemple, coûterait aujourd’hui bien plus cher que d’en produire un neuf. Ce constat impose de faire évoluer les chaînes de valeur, d’investir dans l’innovation et de soutenir le secteur à chaque étape.

Dans cette transition, le rôle de l’ADEME s’avérera certainement central : l’agence continuera à porter une vision globale, à mobiliser des expertises pointues et à proposer des solutions de financement adaptées. Son accompagnement, qu’il s’agisse de subventions, d’ingénierie de projet ou encore de soutien à la formation, restera sans aucun doute déterminant pour accélérer la mutation. L’ADEME contribuera également à offrir de la visibilité sur plusieurs années, élément clé pour encourager l’engagement de la filière et permettre aux différents acteurs – entreprises, collectivités, associations – de planifier des initiatives structurelles. Finalement, la rapidité et l’ampleur de la transition circulaire dépendront largement de la capacité collective à combiner incitations économiques, innovation et accompagnement de proximité : c’est dans ce rôle de catalyseur que l’ADEME entend s’inscrire durablement.

Pouvez-vous partager des exemples concrets où l’économie circulaire a eu un impact significatif grâce aux actions de l’ADEME ?

L’action de l’ADEME a permis, à travers des dispositifs concrets, de générer des impacts significatifs en matière d’économie circulaire. L’exemple de la tarification incitative est particulièrement révélateur : lorsqu’une collectivité met en place ce système – où chaque usager paie en fonction de la quantité de déchets qu’il produit –, les ménages trient davantage, ce qui réduit les volumes de déchets destinés à l’incinération ou à l’enfouissement, et par conséquent, les coûts supportés par la collectivité. L’ADEME accompagne ces démarches en finançant la transformation des schémas de collecte, l’achat d’outils nécessaires à cette nouvelle modalité de facturation, la communication et la sensibilisation, permettant ainsi aux collectivités d’améliorer durablement leurs résultats en matière de recyclage.

Un autre exemple concerne le fonds ORMAT, qui cible notamment le plastique : pour chaque tonne de plastique recyclée ou réincorporée grâce au soutien de l’ADEME, la France évite d’importer de la matière vierge et d’acquitter les lourdes taxes infligées par l’Union européenne pour non-atteinte des objectifs de recyclage. Cette démarche génère, sur la durée, des économies substantielles tout en renforçant la souveraineté nationale sur les matières premières. À un autre niveau, l’ADEME œuvre aussi dans la mise en place de l’affichage environnemental multicritères, une innovation méthodologique exigeante mobilisant l’ensemble des parties prenantes, pour offrir aux consommateurs une information claire et vérifiable sur l’impact de leurs achats, incitant ainsi à une consommation plus responsable et durable.

Quelles sont vos priorités pour les prochaines années ?

Les priorités pour les prochaines années s’articulent autour de la nécessité de rendre effective la circularité, en cohérence avec les objectifs fixés par le Secrétariat général de la planification écologique (SGPE) et les attentes des COP. Cela implique d’agir simultanément sur la prolongation de la durée de vie des objets, l’information et la responsabilisation des consommateurs, l’incorporation accrue de matière recyclée, l’amélioration des taux de collecte et de recyclage et de la valorisation des déchets, afin d’éviter l’enfouissement et de substituer l’importation d’énergies fossiles.

Un enjeu majeur consistera également à objectiver et à piloter cette transition par le développement d’un véritable indice de circularité. Ce dernier permettrait, à l’échelle d’un territoire, d’une filière ou d’une organisation, de mesurer le niveau d’intégration des principes de l’économie circulaire et de fixer des objectifs de progrès concrets et vérifiables. Mettre en place un tel indicateur, agrégateur de multiples critères et parties prenantes, représente un défi considérable, mais s’avère indispensable pour orienter les politiques publiques, mobiliser les acteurs économiques et sensibiliser la société, afin de rendre la circularité à la fois mesurable et soutenable dans la durée.  

https://www.ademe.fr/

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