Étymologie : À propos de la sobriété

La sobriété et la modération s’opposent aux excès de l’ébriété, mot par lequel commence le cheminement étymologique qui suit.
L’ébriété, ou l’ivresse
L’adjectif latin ebrius signifie d’abord « pris de vin, ivre » puis « saturé, rassasié », y compris au sens figuré « ivre (de joie…) ». C’est du latin ebrius que vient le français ivre, attesté au XIIe siècle comme son dérivé ivresse, au propre ou au figuré. Le passage de /b/ à /v/ est habituel et l’initiale/i/ en français s’explique par l’attraction du /i/ du latin ebriu-. On trouve aussi en latin ebriosus « ivrogne », ebriare « enivrer », ebrietas « ivresse », d’où vient ébriété, attesté au XIVe siècle, plus particulièrement à propos de l’abus d’alcool. On a donc des doublets, le mot populaire ivresse et le mot savant ébriété, issus du même radical ebriu– avec des suffixes différents.
Du latin ebriacus « ivre » vient en bas latin ebriaca (herba), désignant l’ivraie, une graminée invasive à laquelle on attribuait des propriétés enivrantes. Selon saint Matthieu, il fallait donc « séparer le bon grain de l’ivraie ». Notons que, en grec tardif, le nom l’ivraie était zizanion, d’où son autre nom en bas latin zizania, qui a pris le sens métaphorique de « jalousie, discorde ». En français, zizanie a d’abord désigné la plante et n’a plus aujourd’hui que le sens métaphorique du latin, mais son sens « végétal » reste sous-jacent dans l’expression semer la zizanie.
La sobriété, idéalement en toute circonstance
En latin, l’adjectif contraire d’ebrius est sobrius, où le préfixe so– est une forme de la particule sed, se, marquant la séparation, la privation. L’adjectif sobrius signifie donc « qui n’est pas ivre, à jeun », d’où aussi « modéré, réservé », et de sobrius, sobrietas viennent sobre, sobriété en français. La sobriété à l’origine, c’est donc éviter l’excès de boisson enivrante, ce plaisir que les humains ont cultivé très tôt dans leur histoire. Dès le latin, le sens de la sobriété s’est généralisé, jusqu’à la sobriété d’un discours ! et on en vient aujourd’hui à la sobriété en tant qu’impératif écologique : une métaphore particulièrement justifiée s’il s’agit de surconsommation, notamment des loisirs les plus luxueux et les plus énergivores.
La sobriété est une vertu en soi, comme la modération (mot de la même famille que modicité, modestie) ou la frugalité.
Sobriété, frugalité
Le latin frux, frugis, s’emploie le plus souvent au pluriel fruges pour désigner les produits du sol, notamment les céréales, en relation avec le latin frumentum, d’où en français, froment, désignant surtout le blé. En latin, de fruges dérivent dans un premier sens frugalis « qui produit », frugalitas « bonne récolte », et de là, en considérant comme nécessaire de se contenter des produits qu’offre la nature, viennent les mots frugal, frugalité au sens de la modération, de la sobriété (l’adjectif frugal s’applique d’abord au produit consommé, puis au consommateur lui-même). Le latin a même l’adjectif invariable frugi « qui est moralement de bon rapport, sage, honnête ». Ces mots sont rapprochés du verbe frui « faire usage de », au participe passé fruitus ou fructus, d’où viennent en français fruit, fructifier…
Ainsi le mot frugalité met l’accent sur les ressources que nous fournit la Terre, par définition limitées, et sur la nécessité de s’en satisfaire.
Épilogue
On n’insistera pas sur le vocabulaire : sobriété, modération, frugalité, qu’importe l’appellation, pourvu qu’on ait l’efficacité dans l’action.





