Énergie verte : « La décarbonation est un impératif, mais aussi une chance de compétitivité »

La décarbonation n’est pas qu’un défi environnemental : c’est aussi une voie de souveraineté et de résilience pour l’industrie française. Cristian Montoya, directeur général d’Ekwateur et diplômé des Mines de Paris, revient sur les leviers concrets pour accélérer la transition énergétique et alerte sur les blocages réglementaires qui freinent son déploiement.
Quel est le cœur de métier d’Ekwateur ?
Cristian Montoya : Ekwateur est un fournisseur alternatif d’énergie fondé en 2016, avec une mission claire : accélérer la transition énergétique des particuliers et des professionnels. Nous proposons une énergie 100 % verte — électricité, gaz, biométhane — mais aussi des services de décarbonation : bornes de recharge, kits solaires, rénovation énergétique. Nous comptons aujourd’hui 150 collaborateurs, répartis entre Paris, Montpellier et en télétravail à distance, et nous desservons plus de 250 000 compteurs en France continentale. Notre objectif est de fournir une énergie bas carbone tout en accompagnant nos clients dans la maîtrise de leur consommation. Nous avons également à cœur de favoriser l’équité : permettre à chacun, sur l’ensemble de l’Hexagone, d’accéder à des solutions de transition simples, concrètes adaptées à leurs besoins.
Comment la France peut-elle atteindre une énergie 100 % décarbonée d’ici 2050 ?
C.M. : C’est un objectif ambitieux visé à l’échelle de l’UE avec le « Net Zero 2050 », et atteignable si nous activons tous les leviers. La France a des atouts considérables : un mix électrique déjà largement décarboné grâce au nucléaire, à l’hydroélectricité et aux renouvelables. Il faut désormais continuer à investir massivement dans le photovoltaïque, l’éolien terrestre et en mer, sans opposer les filières. Partant de là, l’électrification massive des usages en remplacement des fossiles sera une étape cruciale. En complément, un cadre fiscal cohérent devra donner des signaux clairs sur la volonté politique de décarbonation. Enfin, la sobriété, y compris à travers la rénovation résidentielle et industrielle, sera un plus. La chaleur, trop souvent oubliée, pourrait être électrifiée via des pompes à chaleur, voire de l’hydrogène pour l’industrie lourde. C’est une course d’endurance, pas un sprint.
Quels sont les principaux freins à cette ambition ?
C.M. : Le cadre réglementaire est instable, complexe et dissuasif. En France, un projet photovoltaïque peut prendre jusqu’à 8 ans pour aboutir, contre 3 à 4 ans en Espagne ou en Italie. Pour aller plus vite, il est essentiel d’optimiser les démarches administratives, en centralisant le traitement et le suivi des demandes, tout en garantissant la protection de l’environnement. En tout état de cause, la multiplication des revirements – comme sur les ombrières de parkings -, décourage les investisseurs et alimente l’inaction, dans l’attente d’un éventuel changement de règles. Nous avons besoin d’un cadre clair, cohérent et prévisible pour investir.
Et sur le plan technique ?
C.M. : Le renforcement des réseaux de distribution est une priorité. Le bon dimensionnement et la digitalisation des réseaux est une condition clé pour accompagner le nouveau système énergétique qui se veut plus flexible. Il est également indispensable d’investir dans les solutions de stockage décentralisées et le pilotage intelligent des consommations, grâce aux outils numériques. Cela suppose une stratégie de long terme, adossée à des moyens financiers, humains et réglementaires à la hauteur de l’ambition.
Comment améliorer l’acceptabilité locale des projets ?
C.M. : Grâce à la transparence, la participation locale et les garanties de préservation du territoire. Il faut concilier les intérêts locaux avec l’intérêt général de la transition énergétique. L’un ne doit pas exclure l’autre. Cela suppose de mieux associer les élus locaux et les parties civiles à travers un dialogue en amont et à chaque phase du projet, mais aussi de partager les bénéfices – retombées économiques directes – avec les populations locales. Enfin, la limitation des impacts environnementaux est cruciale.
Quels rôles pour les citoyens dans cette transition ?
C.M. : Ils y sont essentiels. Beaucoup souhaitent produire leur propre électricité, réduire leur facture ou décarboner leur mobilité. Encore faut-il leur donner les moyens d’agir, que ce soit en les informant ou en rendant leur équipement accessible. C’est pourquoi chez Ekwateur nous avons développé des solutions simples, comme des kits solaires à installer soi-même, qui évitent des démarches administratives lourdes. Nous accompagnons également nos clients dans l’électrification de leur logement ou de leur véhicule. La transition énergétique ne doit pas être technocratique : elle doit être accessible à tous.

Ekwateur s’est spécialisé dans la fourniture multicompteurs, une approche singulière ?
C.M. : Oui, nous avons développé une capacité unique à servir tous types de clients : particuliers, associations, entreprises et collectivités.
Grâce à notre plateforme IT — la moitié de nos effectifs travaille dans l’informatique — nous gérons en interne des outils qui permettent d’une part de réduire le coût de gestion unitaire de chaque compteur additionnel via la massification des périmètres et d’autre part de simplifier la comptabilité des clients via une facturation regroupée et adaptée à chaque segment.
Cette agilité nous distingue sur le marché et nous a permis de gagner des appels d’offres de grands consommateurs dont l’État.
Nous sommes également l’un des rares fournisseurs à être présents sur les zones couvertes par les ELD (Entreprises locales de distribution), qui représentent 5 % du territoire. Cela nous permet de proposer des offres alternatives dans des zones rurales où la concurrence est souvent absente, amenant par là-même de l’innovation dans le contenu des offres comme dans les tarifs.
“ Moins dépendre des hydrocarbures importés, c’est renforcer notre résilience. Une énergie produite localement, maîtrisée, c’est un atout stratégique pour les entreprises et les collectivités.”
Quel est l’avenir de l’autoconsommation solaire selon vous ?
C.M. : Très prometteur. Malgré des incertitudes réglementaires et la baisse des tarifs de rachat, le photovoltaïque continue de croître car les citoyens en tirent un bénéfice tangible. Nous proposons des solutions pour tous les profils : kits en plug-and-play, installations sur toiture ou en agrivoltaïsme. La simplification des démarches est clé. Un client peut produire son électricité en quelques heures, c’est un levier puissant d’engagement.
Quel rôle pour le biométhane dans la transition ?
C.M. : La filière se développe rapidement : plus de 700 sites d’injection sont déjà en service, représentant 3 à 4 % du gaz consommé. Les ambitions de développement à l’échelle nationale sont fortes. Le biométhane est un levier essentiel pour renforcer la souveraineté énergétique face aux importations de gaz : c’est une énergie locale et circulaire, qui valorise les déchets. Si l’électrification des usages est une priorité, le biométhane demeure un vecteur important de décarbonation, car il est illusoire de se passer de gaz du jour au lendemain. Cela suppose toutefois un bon entretien des réseaux existants et une disponibilité suffisante des intrants, sans concurrence avec les cultures alimentaires.
Pourquoi investir dans la mobilité électrique ?
C.M. : Le transport est l’un des principaux postes d’émissions. Fournir de l’électricité d’origine renouvelable ne suffit pas : il faut aussi développer les infrastructures qui permettent une mobilité bas carbone, comme les bornes de recharge, leur installation et leur maintenance. C’est ce que nous faisons chez Ekwateur.
Même si la demande ralentit avec le repli du marché automobile, l’électrification des moyens de transport reste incontournable. La France ne peut pas se permettre de reculer sur cet enjeu structurant. Nous défendons une approche intégrée, qui pense l’énergie et la mobilité comme deux dimensions indissociables de la transition.
Comment gérez-vous la volatilité des prix sur les marchés ?
C.M. : Nous avons une stratégie de couverture à long terme. Nous signons des contrats en gré à gré avec des producteurs et misons sur le développement de nos propres capacités. Nous avons déjà sécurisé une bonne partie de nos approvisionnements jusqu’en 2026. Cela permet de garantir des prix stables à nos clients, même dans un contexte potentiellement agité. C’est une démarche de résilience.
Quelles sont vos ambitions pour les années à venir ?
C.M. : Continuer à innover, développer des offres de flexibilité et de stockage, élargir notre base clients, mais aussi devenir un agrégateur de référence pour les producteurs renouvelables. La décarbonation est une nécessité environnementale, mais aussi un levier de compétitivité. Une énergie locale, stable, verte, peut offrir un avantage décisif à nos industriels. C’est aussi ça, l’enjeu de souveraineté.




