Électrification et nucléaire, les clés de l’indépendance énergétique

Charles Weymuller (X03), Chef Économiste chez EDF, partage sa vision sur l’avenir énergétique de la France et de l’Europe. Fort de son expérience à l’Élysée, il aborde les défis et opportunités liés à la transition énergétique, la décarbonation, et la réindustrialisation. Il souligne le rôle clé du nucléaire dans cette transformation. Son approche vise à renforcer la souveraineté technologique et économique, tout en assurant une transition inclusive et socialement soutenable.
Comment définissez-vous votre rôle de chef économiste au sein d’EDF, et comment contribuez-vous à maintenir la souveraineté industrielle et énergétique de la France dans un environnement économique en constante évolution ?
En tant que chef économiste d’EDF, ma mission est d’animer fonctionnellement les études économiques. Je contribue à l’impulsion des programmes de travail, à la supervision des études sur les thématiques et méthodologies employées, et j’analyse la cohérence entre les études internes et les études externes. Mon rôle est aussi de servir de pont entre EDF et l’écosystème des économistes, think tanks et institutions, en me concentrant sur l’économie de l’énergie et de l’électricité. Cela implique d’interagir avec le débat public, académique et politique autour des questions économiques pertinentes pour notre secteur.
EDF joue un rôle essentiel dans la souveraineté industrielle et énergétique de la France. En fournissant de l’électricité compétitive, décarbonée et fiable, nous soutenons la performance des industries françaises, favorisant ainsi la création d’emplois et la prospérité économique. Nos choix technologiques, notamment en matière d’énergies renouvelables et nucléaires, renforcent l’indépendance énergétique en maîtrisant les compétences critiques sur le territoire. En réduisant la dépendance aux combustibles fossiles, EDF contribue à rendre la France et l’Europe plus souveraines sur le plan énergétique.
Comment votre expérience passée à l’Élysée influence-t-elle votre vision macroéconomique chez EDF, et comment intégrez-vous cette perspective dans vos analyses et recommandations pour l’entreprise ?
Mon passage à l’Élysée m’a permis d’appréhender l’impact des dynamiques macroéconomiques sur notre société. Les crises, comme celle des Gilets jaunes, ont révélé au grand jour la forte hétérogénéité des situations individuelles, économiques et sociales, et la nécessité absolue d’intégrer les impacts redistributifs dès la conception des politiques publiques. En particulier, j’ai pris la mesure des impacts individuels, sur les ménages et les entreprises, de la transition écologique et plus largement de la politique énergétique. Aujourd’hui, chez EDF, je cherche à intégrer ces dimensions macroéconomiques, sociales et industrielles, dans l’analyse, pour recommander des stratégies qui favorisent la résilience, la compétitivité et la décarbonation du système énergétique.
Je suis convaincu qu’il est possible de concilier les objectifs, en apparence contradictoires, de décarbonation, de compétitivité et de fiabilité pour notre système énergétique. Cela implique d’investir massivement dans des technologies comme les véhicules électriques et les pompes à chaleur, qui offrent des gains en efficacité énergétique et réduisent les émissions de CO2. Notre rôle est de contribuer à cette transition, dans le cadre de la stratégie fixée par les pouvoirs publics. Non seulement en produisant l’énergie souhaitée, mais en accompagnant aussi les consommateurs d’énergie, entreprises et ménages, pour qu’ils adoptent les solutions adéquates. Nous étudions les choix technico-économiques possibles et souhaitables, et les mécanismes utiles pour réussir ce défi d’investissements, qui détermine notre avenir énergétique.
Étant donné votre sensibilité aux enjeux sociaux, quelles stratégies proposez-vous pour assurer que la transition énergétique soit socialement soutenable et inclusive pour tous les citoyens ?
La stratégie repose sur deux niveaux d’action. Le premier est la planification à long terme pour minimiser le coût global du système énergétique. Cela implique de faire des choix judicieux en matière de production, de réseaux, et de technologies de consommation d’énergie, tout en anticipant les impacts sur les consommateurs finaux. Le second axe est l’accompagnement des ménages, en particulier ceux aux revenus modestes, pour surmonter les obstacles qui freinent les investissements initiaux dans les solutions souhaitables, pour eux-mêmes et pour la société.
Ces solutions pouvant être des équipements plus à même de fonctionner à l’énergie décarbonée, typiquement le véhicule électrique et la pompe à chaleur, mais aussi des changements de comportements dans la consommation d’énergie. Les politiques publiques sont efficaces pour aider à l’adoption des solutions adéquates, que ces politiques prennent la forme de soutiens monétaires, d’incitations comportementales ou d’infrastructures. Et en tant que fournisseur d’énergie, nous faisons de la décarbonation de la consommation d’énergie une priorité. Nous attachons une importance particulière à l’accompagnement des ménages les plus modestes, pour lutter contre la précarité énergétique avec des solutions concrètes et pratiques.
Pourriez-vous nous parler des scénarios que vous avez développés pour atteindre la neutralité carbone en France et en Europe d’ici 2050, tout en renforçant la réindustrialisation et l’indépendance énergétique ?
Dans notre scénario « Net Zero », publié il y a un an, nous étudions les choix technico-économiques qui permettront d’atteindre la neutralité carbone en France et en Europe d’ici 2050 tout en optimisant le coût de la transition et la souveraineté du continent. Le premier axe consiste à réduire la demande en énergie finale de 40 % entre 2021 et 2050. Ensuite, nous devons répondre à la demande restante avec un mix énergétique optimisé et décarboné, où l’électricité représente 60 % du mix en 2050. Cela implique une augmentation significative de la production d’électricité, qui devra être totalement décarbonée au niveau européen. Les « molécules décarbonées », comme l’hydrogène et les bioénergies, constituent un complément utile à l’électricité pour boucler le mix énergétique à un coût optimisé.
Pour produire l’électricité nécessaire, le scénario proposé repose sur la complémentarité technico-économique entre nucléaire, hydraulique et énergies renouvelables variables. Le nucléaire et l’hydraulique permettent une production dense, décarbonée et pilotable d’électricité, tandis que l’éolien et le solaire, bien que leur production soit intermittente, bénéficient dans une certaine mesure de coûts tendanciellement décroissants. En outre, les leviers de flexibilité seront cruciaux pour répondre aux fluctuations de production renouvelable, nécessitant des batteries ou des comportements flexibles dans la consommation d’électricité, notamment dans la recharge des véhicules électriques. Nous devons en particulier nous préparer à des périodes durables sans vent, et pour cela les capacités électronucléaires et hydrauliques seront essentielles pour assurer la stabilité du système électrique.
Quels sont les principaux défis et opportunités que vous identifiez dans la réduction de la dépendance aux énergies fossiles, et comment EDF peut-elle jouer un rôle clé dans cette transition ?
La réduction de la dépendance aux énergies fossiles offre trois opportunités majeures : décarboner l’économie, renforcer la compétitivité en réduisant les coûts d’exploitation liés aux combustibles fossiles, et accroître la souveraineté en diminuant les importations énergétiques. En 2022, au plus fort de la crise énergétique, la France a dépensé 150 milliards d’euros en importations de combustibles fossiles, un chiffre qui reste élevé en 2024, à 63 milliards. Sortir de cette dépendance permet de réduire la facture énergétique et de diminuer la vulnérabilité face aux risques géopolitiques grandissants.
Le principal défi réside dans la montagne d’investissements nécessaires pour basculer vers un système énergétique totalement décarboné, plus électrifié, qui sera aussi compétitif, notamment car les coûts d’exploitation seront plus limités. EDF joue un rôle clé dans ce défi, par ses investissements dans des programmes structurants dans le nucléaire et les énergies renouvelables, notamment hydrauliques. Notre feuille de route fait aussi une priorité de l’accompagnement des usagers, tant ménages qu’industriels, pour les aider à adopter les meilleures solutions énergétiques, souvent basées sur l’électricité. Le succès de cette transition sera collectif, et nous y prenons toute notre part, dans la production et dans la consommation d’énergie.
Avec le programme de construction de six nouveaux réacteurs nucléaires, comment voyez-vous l’avenir du nucléaire en France et son impact sur la géopolitique, la réindustrialisation et la réduction des émissions de CO₂ ?
La technologie nucléaire en France est déterminante pour notre stratégie énergétique. Cette technologie permet une production d’électricité dense, décarbonée et pilotable, qui est de grande valeur pour le système électrique. Le programme de construction de six nouveaux réacteurs nucléaires vise à renouveler à terme le parc existant et à répondre aux nouveaux usages de l’électricité, qu’ils proviennent de la décarbonation des usages à base d’énergie fossile ou de nouvelles activités, notamment numériques. Ce programme assure la continuité et la performance de notre production nucléaire.
Ce renouveau du nucléaire renforce aussi la souveraineté technologique de la France, en minimisant les dépendances de notre système électrique aux technologies étrangères. Il permet enfin à la France de développer un avantage compétitif sur le plan international. Le nucléaire contribue à la réindustrialisation en minimisant le coût complet du système énergétique, comme le montrent les études telles que Futurs énergétiques 2050 de RTE. Le mix électrique visé, qui repose sur un socle renouvelé de production électronucléaire, est le plus compétitif parmi les différentes alternatives. Cette performance est au service du pouvoir des ménages et de la compétitivité des entreprises françaises et européennes. C’est un atout clé dans l’ambition de réindustrialisation du pays.




