Écrans et santé mentale : amis ou ennemis ?

Les écrans sont entrés dans nos vies actuelles avec une présence qu’on ne réalise pas totalement, et le temps passé sur eux est en croissance continuelle. Il est évident que cela a des effets d’éviction par rapport à des activités plus saines et que cela favorise les comportements compulsifs. Dans ces conditions, les mesures d’interdiction qui sont envisagées ne sont qu’une solution partielle. Les industriels doivent être tenus responsables du contenu et du temps d’utilisation, en particulier par les plus jeunes.
Alors que l’Australie vient d’interdire l’accès aux réseaux sociaux aux adolescents et qu’en France le Président de la République a annoncé la possibilité d’une interdiction des téléphones portables au lycée, que savons-nous des effets sanitaires – en particulier sur la santé mentale – de l’utilisation des technologies numériques ? Les débats entre experts sont houleux ; entre ceux qui voient dans les écrans la source d’un abrutissement général illustré par une baisse du quotient intellectuel pour des générations entières de jeunes et ceux qui assènent qu’il est impossible de prouver la causalité de l’effet des écrans, guère de compromis possible. Et pourtant, les recherches s’accumulent et commencent à dessiner des tendances de plus en plus claires.
Des statistiques accablantes
Premièrement, que signifie « l’usage des écrans » ? Ce terme très général recouvre l’utilisation d’ordinateurs, de tablettes, mais surtout et de plus en plus de smartphones, à des fins à la fois scolaires, professionnelles, surtout de loisirs. En France en 2024, 89 % des personnes de plus de douze ans sont équipées d’un ordinateur, 54 % d’une tablette numérique, 53 % d’une télévision et 91 % d’un téléphone portable (dans une grande majorité un smartphone) ; 81 % des plus de douze ans se connectent tous les jours à Internet. Si le temps d’écran est notoirement difficile à estimer, il n’en demeure pas moins que des mesures approximatives sont possibles.
La majorité des personnes, y compris les adolescents de 12 à 17 ans, passent entre 15 et 35 heures par semaine sur des écrans, c’est-à-dire de 2 à 5 heures par jour pour des raisons personnelles – c’est-à-dire qui ne sont pas liées à leur scolarité ou à leur travail. Entre 20 et 30 % des personnes consacrent plus de cinq heures par jour à des activités personnelles sur écran, ce taux étant particulièrement élevé chez les 18-24 ans. Quatre personnes sur dix estiment passer beaucoup trop de temps sur des écrans. Parmi les personnes qui ont accès à Internet, 90 % utilisent les réseaux sociaux, la plupart du temps tous les jours, en particulier les 12-17 ans.
Des comportements addictifs
Le numérique a profondément bouleversé nos habitudes et modes de vie. Les adolescents et jeunes adultes regardent des films, écoutent de la musique, se distraient et s’informent principalement via les écrans à leur disposition. En 2024, 78 % des 15-30 ans avaient regardé une série ou un film sur une plateforme en ligne, 53 % avaient utilisé les réseaux sociaux pour s’informer sur l’actualité, 90 % avaient joué à un jeu vidéo. Ces activités en ligne remplacent en partie d’autres loisirs : si 72 % des 15-30 ans déclarent avoir une pratique sportive régulière, la lecture est en recul constant, un jeune sur cinq ne lisant jamais dans le cadre de ses loisirs.
Le numérique est désormais associé à des pratiques pouvant relever de comportements addictifs : environ un adolescent sur huit a probablement un usage problématique des jeux vidéo, environ 5 % des garçons et 15 % des filles un usage problématique des réseaux sociaux, et certaines enquêtes suggèrent que jusqu’à 10 % des adolescents pratiquent des paris sportifs en ligne. L’ensemble des données relatives aux pratiques numériques des jeunes soulignent d’importantes inégalités sociales, les enfants grandissant dans des familles défavorisées, les adolescents ayant des difficultés scolaires ou sortant précocement du système de santé étant ceux qui ont les niveaux d’usages et de risques de problèmes liés à l’utilisation des écrans les plus élevés.
Que sait-on des effets de l’utilisation des écrans sur la santé ?
Les études montrent de manière robuste que le temps passé sur les écrans remplace d’autres investissements, notamment l’activité physique et le sport, ce qui peut entraîner l’augmentation de la sédentarité et du surpoids, voire de l’obésité, et ce d’autant plus que le temps passé devant des écrans favorise le grignotage et un régime alimentaire riche en sucre et en matières grasses. Un autre élément robuste – le temps passé devant les écrans est associé au risque de myopie, maladie qui s’est largement diffusée dans les pays occidentaux au cours des dernières décennies. Enfin, chez les enfants, l’exposition précoce à des écrans est associée à des retards dans l’apprentissage du langage et à des difficultés de développement.
Qu’en est-il des effets sur le bien-être et la santé mentale ? Le temps passé devant des écrans est associé à une diminution du temps de sommeil chez les enfants, les adolescents et les adultes, qui dorment désormais en moyenne moins de sept heures par nuit. Par ailleurs, les recherches montrent des associations avec les symptômes de dépression et d’anxiété, notamment chez les filles et les jeunes femmes.
Le temps passé sur les écrans, en particulier les smartphones, notamment en semaine, ainsi que l’utilisation des réseaux sociaux, sont particulièrement associés au mal-être psychologique. En parallèle, le trouble de l’usage des jeux vidéo a été intégré dans les classifications internationales. Les paris en ligne prennent une place de plus en plus importante dans le risque de trouble lié au jeu d’argent et de hasard, et des questions relatives aux conduites compulsives en liaison avec les réseaux sociaux émergent dans la communauté médicale et scientifique.
Le contenu plus que l’écran ?
Mais tous les experts n’ont pas l’air d’accord avec cette synthèse ; pourquoi ? Premièrement, parce que les activités numériques ne se valent pas toutes, ce qui amène certains auteurs à suggérer que ce sont les contenus et non les heures passées devant un écran qui comptent. Il existe en effet des programmes éducatifs, des applications visant à promouvoir l’activité physique et le bien-être. Néanmoins, le temps passé devant des écrans, en particulier sur les réseaux sociaux, est lié à l’exposition à des contenus violents, dégradants, sexistes, à des situations de cyberharcèlement. Le contrôle des algorithmes utilisés par les plateformes numériques pour orienter les utilisateurs est un sujet de politique publique et de régulation majeur.
“Une baisse des niveaux d’exposition pourrait avoir des effets bénéfiques en termes de santé mentale.”
Deuxièmement, les recherches montrent que les associations entre l’utilisation importante des écrans et la santé mentale sont majorées chez les personnes qui ont initialement des difficultés psychologiques. Ainsi, les expositions numériques contribuent au mal-être de personnes qui montrent des signes de fragilité, d’isolement, favorisant possiblement un cercle vicieux. S’il est difficile de montrer des effets de causalité classique, on peut faire un parallèle avec les liens entre la santé mentale et l’utilisation de produits psychoactifs tels que l’alcool ou le cannabis, pour lesquels une relation bidirectionnelle a également été observée. Cette complexité n’empêche pas de penser qu’une baisse des niveaux d’exposition pourrait avoir des effets bénéfiques en termes de santé mentale.
Quelles solutions ?
Comment limiter les effets des écrans en termes de santé, en particulier sur les enfants et adolescents ? Compte tenu de la forte corrélation entre le temps passé sur des plateformes numériques, l’exposition aux contenus néfastes et la diminution des investissements dans des activités pouvant être bénéfiques, réduire le temps d’écran est un objectif important. Est-ce que l’interdiction d’utilisation des smartphones ou d’accès aux réseaux sociaux permet d’atteindre cet objectif ? Si des contournements sont toujours possibles et s’il est nécessaire d’évaluer ces politiques publiques, tout comme pour des produits ou d’autres types de comportements pouvant conduire à des conduites compulsives, la limitation de l’accessibilité est une modalité de prévention possible des risques associés.
La régulation des contenus et la réglementation des algorithmes pour limiter les contenus néfastes et limiter le temps d’exposition par les plateformes numériques seraient un autre moyen de réduire les effets néfastes. En parallèle, les actions de renforcement des compétences psychosociales des jeunes – estime de soi, gestion des émotions, relations au sein d’un groupe – peuvent aider les personnes à trouver des ressources pour faire face à la pression collective, au stress et aux événements difficiles de la vie, et à envisager d’autres activités que celles qui ont lieu sur des plateformes numériques.
Les écrans font partie du monde moderne et la diffusion des outils d’intelligence artificielle va encore amplifier l’utilisation de différents types de supports numériques ; il est essentiel que les risques associés à différents types d’usages soient connus et pris en compte dans la conception des politiques publiques visant à protéger la santé de la population.
Pour aller plus loin :
- Baromètre du numérique 2025, CREDOC. https://media.anct.gouv.fr/ressources/2025-03/rapport_barometre_numerique_2025_final.pdf
- https://www.culture.gouv.fr/Media/medias-creation-rapide/Chiffres-cles-2023_DEPS_Jeu-vide-o_Fiche.pdf
- https://injep.fr/wp-content/uploads/2025/07/Chiffres-cles-Jeunesse-2025.pdf
- https://www.culture.gouv.fr/actualites/la-lecture-en-perte-de-vitesse-chez-les-jeunes
- https://www.drogues.gouv.fr/les-ecrans-et-les-jeux-video
- Wu F, Sun CH, Htoon HM, Bernard JY, Yap F, Tham YC, Sabanayagam C, Saw SM. The longitudinal associations of reading, writing and screen time with myopia at age 9 years among children from the GUSTO birth cohort. Acta Ophthalmologica. 2025. doi: 10.1111/aos.70009.
- Melchior M, Barry K, Cohen D, Plancoulaine S, Bernard JY, Milcent K, Gassama M, Gomajee R, Charles MA. TV, computer, tablet and smartphone use and autism spectrum disorder risk in early childhood: a nationally-representative study. BMC Public Health. 2022;22(1):865.
- Yang S, Saïd M, Peyre H, Ramus F, Taine M, L aw EC, Dufourg MN, Heude B, Charles MA, Bernard JY. Associations of screen use with cognitive development in early childhood: the ELFE birth cohort. Journal of Child Psychology and Psychiatry. 2024;65(5):680-693.
- Screen time and preschool children. Canadian Pediatric Society, 2022. https://cps.ca/en/documents/position/screen-time-and-preschool-children
- Le temps de sommeil, la dette de sommeil, et l’insomnie chronique des 18-75 ans : résultats du Baromètre Santé publique France 2017. https://beh.santepubliquefrance.fr/beh/2019/8-9/2019_8-9_1.html
- Santos RMS, Mendes CG, Sen Bressani GY, de Alcantara Ventura S, de Almeida Nogueira YJ, de Miranda DM, Romano-Silva MA. The associations between screen time and mental health in adolescents: a systematic review. BMC Psychology. 2023;11(1):127.
- Du M, Zhao C, Hu H, Ding N, He J, Tian W, Zhao W, Lin X, Liu G, Chen W, Wang S, Wang P, Xu D, Shen X, Zhang G. Association between problematic social networking use and anxiety symptoms: a systematic review and meta-analysis. BMC Psychology. 2024;12(1):263.




