Économie de la fonctionnalité et de la coopération : une voie pragmatique vers la sobriété ?

Économie de la fonctionnalité et de la coopération : une voie pragmatique vers la sobriété ?

Dossier : Sobriété | Magazine N°814 Avril 2026
Par Aurélien GOUHIER (X12)
Par Vincent DARGENNE
Par Baptiste HARBONNIER

Face aux limites planétaires, comment les entreprises peuvent-elles transformer leurs modèles économiques sans disparaître ? L’Économie de la fonctionnalité et de la coopération (EFC) propose une solution concrète, déjà adoptée par des centaines d’entreprises françaises. Rencontre avec Baptiste Harbonnier et Vincent Dargenne, chargés de mission à l’Ademe, agence qui accompagne cette transition depuis plus d’une décennie. Le premier pilote l’animation interne de la communauté sobriété. Le second développe l’économie de la fonctionnalité et de la coopération au niveau national et en appui des directions régionales de l’agence. Ensemble, ils nous expliquent comment ce modèle tente de réconcilier performance économique et sobriété.

Quelle serait la définition de la sobriété en entreprise selon l’Ademe ?

B.H. : L’Ademe positionne la sobriété dans le triptyque Négawatt – renouvelable, efficacité, sobriété – développé il y a plus de quinze ans. Notre définition est la suivante : une démarche visant à réinterroger les besoins individuels et collectifs pour y répondre en adaptant nos modes de vie et de production, afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre et la pression sur les ressources, tout en poursuivant des objectifs d’équité sociale et d’intérêt général. C’est une approche qui intègre le changement de comportement, l’évolution des modes de production et les contraintes liées aux ressources. Cette définition rejoint celle avancée par Jean-Philippe Decka et des sciences de la gestion (cf. article précédent). Si les deux approches convergent sur l’objectif de réduction de la pression sur les ressources et sur la dimension d’équité sociale, l’Ademe met davantage l’accent sur l’opérationnalité et le changement de comportement.

Pouvez-vous nous expliquer le principe fondamental de l’EFC ?

V.D. : Le principe central de l’Économie de la fonctionnalité et de la coopération ou EFC est de lutter contre l’économie du volume pour tendre vers différentes formes de sobriété, typiquement une sobriété matière, mais aussi foncière ou marketing entre autres exemples. L’objectif est de produire moins et mieux, en répondant aux réels besoins de l’utilisateur final. La coopération est essentielle car les entreprises en B2B – business to business désigne une entreprise qui offre des prestations professionnelles à d’autres entreprises – ne connaissent pas toujours l’usage final de leurs produits. Concrètement, il s’agit de produire de la valeur à partir de l’usage réel rendu par un bien ou un service, plutôt qu’à partir de la vente produits en volume. Cela rompt avec un modèle économique historiquement fondé sur l’accumulation et les économies d’échelle.

Comment l’Ademe accompagne-t-elle concrètement les entreprises vers plus de sobriété ?

V.D. : Notre angle d’attaque est justement l’EFC, un modèle qui tend vers la sobriété sous certaines conditions. Le modèle EFC est présent en France depuis une quinzaine d’années. Il a été lancé dans le Nord-Pas-de-Calais dans le cadre de l’initiative Rev3 visant à promouvoir une région plus durable et plus solidaire via de profondes transformations. L’EFC en était l’un des huit piliers. L’Ademe porte fortement l’EFC depuis plus de dix ans. Nous avons financé ou accompagné plus de 750 TPE, PME et ETI depuis 2015, notamment à travers onze structures d’animation régionales ou clubs EFC. Les résultats concrets et évaluables commencent à apparaître après 7 à 10 ans de transformation au sein des premières entreprises qui se sont lancées dans une trajectoire EFC (voir encadrés avec deux études de cas).

Au niveau national, nous avons créé un club dédié aux grandes entreprises et aux entreprises de taille intermédiaire, pour répondre à une demande croissante d’accompagnement au changement de modèle économique. Douze grandes entreprises y participent sur le long terme – parmi lesquelles Bouygues, Engie, Carrefour, BASF, Suez, Orange, La Poste ou encore Intersport. Ce club a été lancé pour développer une méthodologie adaptée aux grands groupes, l’expertise existante portant surtout sur les TPE-PME. Deux parcours d’accompagnement de 18 mois ont déjà été mis en œuvre. L’Ademe s’appuie également sur des partenariats structurants avec des acteurs comme le Centre des jeunes dirigeants (CJD), avec lequel a été lancé le parcours Galilée visant à accompagner une centaine d’entreprises par an, ou encore CCI France, le mouvement Impact France et la Convention des entreprises pour le climat.

Univeira : l’outillage au service de la sécurité
au travail

Région : Île-de-France – Effectif : 15 collaborateurs – Secteur : outillage sur mesure. 
Créée en 2009 à Argenteuil, Univeira s’est d’abord développée dans la fabrication d’outils à main sur mesure pour de grands groupes comme Air France, la SNCF ou la RATP. En 2015, Frédéric De Oliveira, le dirigeant, intègre le Centre des jeunes dirigeants et découvre l’EFC via l’association Orée. Le constat : l’outil n’est que la finalité d’un long processus d’accompagnement et de réflexion, mais ce travail n’était pas suffisamment valorisé. La trajectoire EFC a permis de repositionner l’entreprise comme partenaire apporteur de solutions, et non plus simple fournisseur d’outils. 
Résultats : sur un site RATP accompagné par Univeira, la part d’accidentologie liée à l’outillage est passée de 99 % à 0 % en deux ans. L’entreprise propose désormais des diagnostics, des analyses de process et un accompagnement global sur la sécurité et l’ergonomie. 
« Lorsque j’ai initié la trajectoire EFC, l’idée de ne pas facturer d’outils alors que c’était son cœur de business me semblait surréaliste… Aujourd’hui, nous passons tellement de temps avec le client, notre démarche met tellement en évidence les valeurs ajoutées et les bénéfices apportés en termes de sécurité et d’efficience, que le prix de l’outil devient tout relatif ! » – Frédéric De Oliveira, président d’Univeira.

Isovation : de la vente d’emballages à la garantie de performance
Région : Provence-Alpes-Côte d’Azur – Effectif : 15 collaborateurs – Secteur : emballages isothermes. 
Située à Avignon, Isovation conçoit et fabrique des emballages isothermes pour le transport de produits thermosensibles dans les secteurs de la santé, de l’agroalimentaire et du catering aérien. En 2012, lors de la reprise de l’entreprise, le modèle reposait sur le volume, avec une rentabilité précaire malgré un chiffre d’affaires en hausse. La découverte de l’EFC lors d’une réunion du Cetim (Centre technique des industries mécaniques) a constitué un déclic pour Philippe Carles, le dirigeant. Après un accompagnement collectif, l’entreprise a transformé son offre : elle ne vend plus un emballage standard, mais garantit l’arrivée à destination du produit thermosensible en bon état de conservation, avec des solutions sur mesure adaptées à chaque client. 
Résultats : le taux de transformation des devis en commandes est passé de 3 % à 18 %. L’entreprise développe désormais des objets connectés, des modules de formation, des prestations d’audit. En interne, le turnover est quasi inexistant – signe d’une forte adhésion au projet collectif. 
« L’EFC est un apprentissage sur le long terme. C’est une trajectoire pour laquelle il est impossible de définir où se situe la ligne d’arrivée. » – Philippe Carles, président d’Isovation.

Ce modèle est-il compatible avec la rentabilité économique ?

V.D. : C’est précisément sur ce point que l’EFC se distingue. Vendre moins impose certes des marges plus importantes ou de nouveaux marchés, mais l’EFC offre une vision long terme avec des revenus sécurisés grâce aux abonnements et à une différenciation concurrentielle forte. Les bénéfices économiques sont multiples : revenus plus stables et récurrents grâce à des contrats de service de long terme, réduction des coûts globaux par une maintenance optimisée et fidélisation des clients via une relation partenariale plutôt qu’une simple transaction.

Prenons l’exemple de Lib et Lou, une entreprise de location de jouets par abonnement. En restant propriétaire de ses jouets, elle a pu ouvrir de nouveaux marchés avec les crèches grâce aux retours clients sur les besoins des 0-3 ans, en vendant un abonnement enrichi de conseils. Pour être rentable, ses produits doivent passer entre le plus de mains possible et durer le plus longtemps possible – ce qui l’incite naturellement à coopérer avec les fabricants de jouets (Français pour la plupart) afin d’améliorer la durabilité des produits ou adapter les jeux aux besoins réels des utilisateurs

Au-delà de ces bénéfices, l’EFC génère également des améliorations sur le plan social. Elle favorise la création d’emplois locaux et non délocalisables, notamment dans les services de maintenance, de réparation et de conseil. Les métiers sont plus qualifiés et porteurs de sens, ce qui se traduit par une amélioration des conditions de travail et une meilleure accessibilité aux services pour les usagers – l’usage devenant prioritaire par rapport à la propriété. L’EFC séduit actuellement car elle permet de parler de transition écologique positive sans évoquer la décroissance, ce qui la rend audible auprès des ministères et des organisations patronales. Elle permet d’anticiper les contraintes réglementaires et de réduire la dépendance aux matières premières.

Comment les entreprises engagées dans l’EFC gèrent-elles la concurrence internationale ?

V.D. : Là aussi, la démarche de l’EFC permet de se différencier. Ces entreprises créent souvent des emplois non délocalisables sur le territoire : maintenance, SAV, réemploi, réutilisation, remise aux normes, logistique interne. En sortant de la logique du volume, on devient moins dépendant de la bataille des économies d’échelle et donc des délocalisations. L’EFC protège ainsi de la concurrence internationale et du bas prix. Cette approche renforce également la résilience face aux crises. De nombreuses entreprises subissent aujourd’hui des contraintes croissantes : tensions sur l’accès aux matières premières, instabilité géopolitique, effets du réchauffe­ment climatique, droits de douane fluctuants. En deve­nant moins dépendantes du volume et des matières, les entreprises engagées dans l’EFC se construisent une forme de protection face à ces vulnérabilités. L’ancrage territorial et la relation de long terme avec les clients et fournisseurs locaux constituent un rempart contre les chocs externes – qu’ils soient énergétiques, économiques ou sociaux.

Quels sont les freins majeurs à l’adoption de ce modèle ?

V.D. : Le principal frein reste financier. Une entreprise qui reste propriétaire de ses produits au lieu de les vendre a un besoin en fonds de roulement important avant d’atteindre la rentabilité, qui prend forme généralement après un ou deux ans de location. Nous travaillons donc avec les banques et les acheteurs publics pour lever ces freins financiers.

Le fonctionnement de la commande publique pose également un problème. Aujourd’hui, les marchés publics privilégient encore largement l’offre la moins disante – ce qui désavantage les modèles EFC fondés sur la valeur d’usage et la durabilité. De plus, les règles comptables des collectivités distinguent strictement les dépenses d’investissement (pour acheter un équipement) et les dépenses de fonctionnement (pour un service). Or une offre EFC – comme un abonnement à des panneaux solaires plutôt que leur achat – est comptabilisée en fonctionnement, un poste budgétaire souvent plus contraint. Permettre aux collectivités de transférer des crédits entre investissement et fonctionnement, ou adapter la fiscalité pour favoriser les offres servicielles de longue durée, constituerait un levier majeur pour accélérer l’adoption de ces modèles.

À cela s’ajoute la difficulté d’établir une réglementation spécifique à l’EFC. Définir des critères précis pour qualifier une entreprise EFC se révèle quasiment impossible tant les trajectoires sont diverses d’un secteur et d’une organisation à l’autre. Pour l’heure, nous avons fait le choix de ne pas créer de label : plutôt que de figer des critères, nous travaillons sur un outil d’évaluation léger permettant de mesurer l’avancement et l’impact du changement de modèle, sans alourdir les contraintes existantes telles que la CSRD ou la triple comptabilité.

Plus généralement, ce modèle peut-il s’appliquer à tous les secteurs d’activité ?

V.D. : Dans les accompagnements réalisés, on trouve des exemples parmi tous les secteurs d’activité, y compris dans des secteurs moins intuitivement associés à l’EFC comme le notariat ou la communication. Avec le recul, le B2B semble le plus simple, notamment pour aller vers du product as a service. En France comme à l’international, on trouve de nombreux autres exemples, avec Signify et le light as a service, ou encore Michelin et son service de pneus ou tire as a service. L’EFC va cependant au-delà du simple product as a service.

Elle réinterroge véritablement le besoin du client et prend en compte l’impact environnemental via la durabilité du produit. C’est pourquoi cette démarche a souvent un fort impact social : une fois le besoin réel identifié, des activités auparavant non monétisées – comme le conseil, la formation ou l’accompagnement – peuvent le devenir. Les collaborateurs y trouvent davantage de sens : ils ne vendent plus seulement un produit dont ils ignorent l’usage final, mais accompagnent concrètement le client dans la résolution de son problème. Ce recentrage sur l’utilité réelle de leur travail réduit le décalage que beaucoup ressentent entre leur activité quotidienne et leur conviction d’être véritablement utiles.

© Photographee.eu – Adobe Stock

Comment ce modèle est-il reçu par les différents acteurs ?

V.D. : L’accueil est de plus en plus favorable. L’argument économique porte : en démontrant que le modèle est rentable et qu’il peut être valorisé dans le rapport RSE annuel, les entreprises sont bien souvent convaincues de franchir le pas. Nous avons récemment finalisé une évaluation environnementale et sociale approfondie auprès de six entreprises ayant changé de modèle. Cette étude met en évidence de nombreux indicateurs positifs – économiques, environnementaux et sociaux – qui confirment l’intérêt de la démarche.

Cependant, ce passage vers l’EFC nécessite un important changement culturel, et pas seulement au sein de l’entreprise. C’est toute la chaîne de valeur qui doit évoluer. On ne peut pas changer son offre de façon isolée : il faut aller à la rencontre des utilisateurs finaux pour comprendre leurs besoins réels, repenser les relations avec ses fournisseurs, parfois nouer des partenariats avec de nouveaux acteurs. C’est précisément pourquoi nous parlons de « coopération » plutôt que de simple « collaboration » : il ne s’agit pas de travailler côte à côte, mais de construire ensemble, dans la durée, une nouvelle façon de créer de la valeur.

Quelles sont les perspectives pour 2026 et au-delà ?

V.D. & B.H. : En 2026, l’EFC est inscrite dans les Spaser (schémas de promotion des achats publics socialement et écologiquement responsables) et les plans progrès. Nous construisons un outil d’évaluation léger du changement de modèle économique, en travaillant avec l’ESSEC et le mouvement Impact France. Au niveau européen, le mouvement PACCT for sustainability rassemble près de 1 000 membres pour mener des actions de plaidoyer et porter des modèles tels que l’EFC auprès de nouveaux acteurs. Restons cependant lucides : la transition écologique ne se fera certes pas sans les entreprises, mais elle ne pourra pas non plus reposer sur elles seules.

L’EFC n’est pas une solution miracle – c’est une voie, parmi d’autres, qui prouve qu’il est possible de concilier activité économique et sobriété. Pour que la transformation amorcée par l’EFC change d’échelle, un mouvement plus large est indispensable : évolution des comportements de consommation, transformation des politiques publiques, adaptation des cadres réglementaires et fiscaux. Les entreprises qui s’engagent aujourd’hui dans cette trajectoire ne le font pas par idéalisme, mais parce qu’elles y voient une réponse pragmatique aux contraintes qui s’accumulent – raréfaction des ressources, instabilité géopolitique, exigences climatiques. En ce sens, l’EFC n’est pas seulement un modèle économique alternatif : c’est une forme de lucidité face au monde qui vient. 


Sources :

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