Dominique Luzeaux (X84), une vie consacrée aux systèmes complexes

Si votre voiture est équipée d’un système d’aide au stationnement, vous pouvez avoir une pensée pour Dominique Luzeaux. À la fin des années 1980, il en avait déjà imaginé le principe – et même démontré mathématiquement comment le réaliser. Lorsqu’il alla présenter son idée à un grand constructeur automobile, la réponse fut sans appel : « Cela ne nous intéresse pas, aucun conducteur ne voudra se servir de cela. » Trente ans plus tard, cette fonction équipe des millions de véhicules. « J’aurais dû déposer un brevet », reconnaît-il aujourd’hui en souriant. L’épisode pourrait rester une simple curiosité ; il annonce pourtant une carrière placée sous le signe des technologies et de leurs applications stratégiques, et ce jusque dans une organisation militaire dont on entend beaucoup parler en ce moment : l’Otan.
Mais revenons au début. Dominique Luzeaux naît à Clichy-la-Garenne dans une famille de germanistes. Dans ce contexte, il développe très tôt un goût marqué pour les langues, au point de décrocher le concours général dans celle de Goethe. Aujourd’hui encore, notre camarade s’amuse à lire des textes en néerlandais, quand il n’ouvre pas Les Confessions de saint Augustin dans leur version en latin.
La curiosité comme boussole
Son enfance se déroule à Abbeville, où son père est nommé professeur. Le jeune Dominique s’y découvre une passion musicale – il jouera du violon pendant de nombreuses années, jusqu’à son entrée à l’École polytechnique, qu’il intègre en 3/2, après des classes préparatoires à Louis-le-Grand. Comme beaucoup de brillants élèves, il avait choisi les classes scientifiques parce qu’il était « bon en maths », mais la curiosité restait sa véritable boussole. Puisque l’École est militaire, autant voir l’armée de près. Il effectue ainsi son service à Coëtquidan, puis un stage commando à Breisach, à la frontière allemande, avant de rejoindre un régiment d’infanterie à Lille. L’expérience lui permet d’observer de l’intérieur un univers qui lui était jusqu’alors assez étranger.
À Palaiseau, il rejoint la section natation et participe activement à la vie de la promotion. On le retrouve notamment au Bobar et au binet Loisir, qui rassemble les amateurs de Donjons et Dragons, jeu alors très en vogue. Et, avec le recul, il mesure mieux aujourd’hui la richesse des enseignements reçus. « Quand on a vingt ans, on ne se rend pas toujours compte de l’excellence des cours qui nous sont dispensés », dit-il. Il lui arrive encore de relire certains polycopiés de mathématiques ou de sciences humaines, notamment ceux de Jean-Marie Domenach.
L’intelligence artificielle avant l’heure
Son stage de fin d’études chez Thomson lui ouvre les portes d’un domaine alors balbutiant : ce que l’on n’appelle pas encore la réalité virtuelle. Il travaille sur la programmation d’un mouvement « serpentant » destiné à l’animation graphique. Derrière l’image se cache un problème mathématique précis : la courbe suivie doit être de classe C², parfaitement lisse. Ce mélange de mathématiques et d’informatique lui plaît immédiatement, et le corps de l’armement lui semble être une bonne voie pour s’y consacrer. Il rêvait initialement de piloter, ce qui l’aurait conduit à SupAéro, mais ses lunettes en décident autrement : ce sera l’Ensta. Et, presque sur un coup de tête, il s’inscrit parallèlement à Jussieu en DEA d’informatique théorique. « Je suis allé me renseigner, il y avait de la place, ils m’ont pris tout de suite. » L’époque était simple.
Ses recherches portent alors sur les capteurs et leur utilisation pour la robotique mobile. L’objectif : permettre à des machines de se déplacer de manière autonome. Nous sommes à la fin des années 1980 – bien avant que l’intelligence artificielle ne devienne un mot-clé omniprésent. Les prototypes sur lesquels il travaille ressemblent parfois à des jouets roulants, mais les questions mathématiques sont sérieuses : comment positionner les capteurs, calculer les trajectoires, éviter les obstacles ? C’est dans ce cadre qu’il s’intéresse aux manœuvres de stationnement ; il modélise les mouvements permettant à un véhicule de se garer automatiquement, allant jusqu’à traiter le cas d’un camion avec remorque.
Les systèmes de systèmes
Après un postdoctorat d’un an à Berkeley – découverte émerveillée de la Californie et d’une manière de travailler plus libre –, Dominique Luzeaux rejoint la DGA à ce moment charnière où l’État abandonne progressivement la maîtrise d’œuvre technique pour se concentrer sur la maîtrise d’ouvrage. Il accompagne le mouvement, trouvant dans les activités de recherche qu’il mène en parallèle de quoi nourrir son goût pour l’innovation. Sa carrière le conduit ensuite vers une spécialité qui porte un nom presque philosophique : les « systèmes de systèmes ». L’idée est simple en apparence : faire fonctionner ensemble des dispositifs complexes, parfois conçus indépendamment, afin d’atteindre un objectif commun. Dans le domaine militaire, la question devient très concrète : comment coordonner différents moyens pour projeter des forces dans un délai donné ? Comment connecter des réseaux hétérogènes ?
L’ouverture par l’Otan
Puis, au fil des années, Dominique Luzeaux dirige successivement des services informatiques, s’occupe de communications spatiales et de programmes d’armement terrestre. En 2021, il prend la tête de la toute nouvelle Agence du numérique de défense, chargée de mettre en œuvre toute la politique du ministère dans ce domaine. Deux ans plus tard, direction la Virginie : Dominique Luzeaux rejoint l’Otan à Norfolk, auprès du « commandement suprême allié pour la transformation ».
Sa mission consiste à accompagner l’intégration des technologies numériques dans un environnement où tout doit se décider par consensus… entre trente-deux pays. Il travaille notamment au déploiement des clouds non classifiés – ce qui nous permet par exemple de converser en visioconférence depuis notre ordinateur professionnel – avant d’aborder la question plus délicate des clouds classifiés. Cybersécurité, souveraineté des données, propriété intellectuelle : autant de sujets où les équilibres sont subtils. Les travaux portent désormais sur l’utilisation des modèles d’intelligence artificielle dans des environnements sécurisés. Comment permettre à ces outils d’aider les décideurs militaires sans compromettre la confidentialité des informations ?
Une Otan revivifiée
Dans le même temps, Dominique Luzeaux observe l’évolution récente de l’Alliance atlantique. « On disait il y a quelques années que l’Otan était en mort clinique. Ce n’est plus du tout le cas. La géopolitique comme les technologies évoluent si vite qu’elles nous obligent à casser toute forme d’inertie. » Installé en Virginie, il apprécie cet État au cœur de l’histoire américaine – des débuts de la révolution de 1776 à la guerre de Sécession – et sa situation géographique privilégiée : en une journée de route, on peut rejoindre New York… ou la Floride.
Parallèlement à ses responsabilités, Dominique Luzeaux a publié plusieurs ouvrages consacrés aux systèmes complexes, aux nanotechnologies militaires – où apparaissent ces étonnants métamatériaux capables de devenir invisibles à certaines longueurs d’onde – ou encore à un sujet plus inattendu : la numérisation du débat public. Peut-on utiliser l’intelligence artificielle pour organiser des débats collectifs de manière plus rationnelle, afin qu’ils débouchent sur des conclusions plutôt que sur des affrontements ? À cette question comme à beaucoup d’autres, il répond avec la même curiosité.
Quant à ses loisirs, ils apportent une dernière surprise. Lorsqu’on l’interroge, il évoque volontiers la lecture de romans de fantasy, ces univers où les auteurs inventent des mondes cohérents peuplés de pouvoirs magiques et de règles secrètes. Une passion qui n’est peut-être pas si éloignée de ses intérêts scientifiques. Après tout, entre les métamatériaux capables de vous rendre indétectable et les capes d’invisibilité des récits imaginaires, la frontière est parfois mince.





