Développer la chaîne de valeur des batteries en Europe


La Chine a pris une avance considérable, grâce à un investissement assidu sur des années, et domine le marché des batteries dans le monde. Quelques acteurs européens sont néanmoins positionnés de manière intéressante dans la chaîne de valeur de ce secteur. Deux dirigeants parmi ceux-là apportent leur témoignage et leurs recommandations pour que l’Europe monte en puissance dans la compétition internationale en matière de production des batteries.
Pour commencer, pourriez-vous chacun nous présenter votre position dans la chaîne de valeur des batteries ? Comment se structure-t-elle aujourd’hui, des matières premières jusqu’aux applications finales ? Où se situe Senior Europe dans cet ensemble ?
Franck Guo (Senior Europe) : La chaîne de valeur des batteries est aujourd’hui l’une des plus intégrées et des plus complexes au monde. Elle part de matières premières critiques – lithium, nickel, cobalt, cuivre, graphite –, puis passe par la synthèse des matériaux actifs, la fabrication des séparateurs, électrolytes et liants, l’assemblage cellule, la fabrication des packs, et enfin leur intégration dans des véhicules ou dans des solutions de stockage stationnaire. Senior Europe – filiale du groupe Senior, basée à Shenzhen – intervient au cœur de cette chaîne, sur un composant clé : le séparateur, indispensable à la sécurité et à la performance des cellules. Nous nous positionnons comme un partenaire technologique, capable d’accompagner les constructeurs européens dans leur montée en cadence.
Et du côté d’Arkema ? Où vous situez-vous dans cette chaîne ?
Woldemar d’Ambrières (Arkema) : Arkema est positionné sur plusieurs maillons critiques, notamment les matériaux de spécialité utilisés dans les cellules des batteries : liants pour électrodes, additifs pour électrolytes, agents de conductivité électronique, ainsi que des techniques d’isolation électrique, de gestion thermique et d’assemblage pour le pack. Notre rôle est d’apporter des solutions qui permettent d’améliorer la durabilité, la sécurité et la performance des cellules. Ce qui est déterminant, c’est notre capacité à être présents localement : nous avons investi tôt en Chine, dès le démarrage de l’aventure batterie il y a une vingtaine d’année, ce qui explique en grande partie notre succès sur ce marché.
Quels sont les principaux facteurs qui ont motivé Senior Europe à investir et se développer en Europe ?
FG : L’Europe est aujourd’hui engagée dans l’une des plus grandes transitions industrielles de son histoire. La demande en batteries explose et va continuer de croître pendant vingt ans. Mais l’écosystème local reste jeune, encore en phase de constitution. Notre ambition est d’accompagner cette montée en puissance, d’apporter notre expérience, notre savoir-faire industriel, et d’aider les gigafactories européennes à franchir leur phase de démarrage – souvent la plus difficile. L’Europe est un marché stratégique, mais aussi un terrain d’innovation, où la planification et la rigueur technique sont de vrais atouts. Le fait d’avoir une présence locale en production (en Suède actuellement), mais surtout en développement et en vente, constitue pour nous un avantage concurrentiel significatif sur ce marché. S’appuyer sur des partenaires locaux comme Alteo (producteur d’alumine pour les séparateurs) ou Arkema est également essentiel.
Arkema a connu un succès notable en Chine. Quels en ont été les facteurs principaux ?
WA : La clé, c’est la proximité avec le marché. En Chine, le développement technologique se fait de manière extrêmement itérative et rapide. Pour réussir, il faut être au contact permanent des fabricants de batteries, intégrer leur rythme et participer activement à cette dynamique d’innovation. Arkema a fait le choix de localiser de la R&D, des équipes techniques et des centres d’application directement sur place. C’est cette immersion dans l’écosystème qui permet de suivre – et parfois d’anticiper – les évolutions technologiques.
FG : Je voudrais souligner qu’il est relativement rare pour un groupe occidental de parvenir à s’intégrer aussi profondément dans cette industrie. Le rythme d’évolution technique est extrêmement rapide et seuls quelques acteurs non chinois parviennent à le suivre. Dans la plupart des segments, les leaders mondiaux restent majoritairement chinois. Dans le domaine des matériaux chimiques, Arkema fait partie des entreprises inter–nationales encore régulièrement considérées comme des points de comparaison par les industriels chinois. Cela reste notable dans le contexte actuel.
Quels sont, selon vous, les principaux défis auxquels est confronté un fabricant chinois lorsqu’il s’implante en Europe ?
FG : Les défis sont multiples. Réglementaires d’abord : l’Europe a des standards extrêmement stricts, parfois hétérogènes d’un pays à l’autre. Logistiques ensuite, car on passe d’une chaîne d’approvisionnement intégrée en Asie à un écosystème en construction. Et, évidemment, il y a des défis culturels : les équipes européennes sont plus structurées et s’organisent mieux, mais peuvent être parfois plus rigides et théoriques, alors que l’approche chinoise est fondée sur l’expérimentation itérative rapide au prix d’un coût parfois mal contrôlé. Le vrai problème est d’arriver à marier ces deux forces : suffisamment de planification pour contrôler le coût total tout en gardant une réactivité rapide du système. Si l’on réussit cela, l’Europe peut regagner un avantage compétitif.
Comment voyez-vous évoluer l’écosystème européen des batteries ? Quel rôle Senior Europe compte-t-il y jouer ?
FG : L’Europe a déjà enclenché la dynamique : les investissements sont engagés, les gigafactories sortent de terre. Mais les premières années seront difficiles. La Chine a traversé la même phase il y a quinze ou vingt ans : démarrages lents, rendements faibles, apprentissage coûteux. C’est normal. L’avantage de l’Europe, c’est de pouvoir capitaliser sur l’expérience asiatique. Notre rôle chez Senior est d’apporter cette expérience, de limiter les erreurs, de réduire le gaspillage technologique et financier et d’aider l’industrie européenne à monter en cadence. Établir des partenariats solides avec des acteurs européens est très important pour accélérer cette phase.
Comment cette chaîne de valeur se déploie-t elle hors de Chine ?
WA : On observe un mouvement très clair : l’industrie mondiale des batteries se structure autour de coopérations avec des acteurs asiatiques. En Europe, les projets avancent grâce à des partenariats (ex. : Volkswagen avec Gotion), des licences, des joint-ventures (ex. : CATL/Stellantis). Les acteurs historiques européens se tournent également aujourd’hui vers des partenaires technologiques asiatiques pour accélérer. Le vrai sujet n’est plus : « Faut-il s’appuyer sur l’Asie ? », mais : « Comment organiser efficacement ce transfert de compétences et de technologie ? ».
Quelles différences voyez-vous entre les marchés européens et chinois ?
WA : La différence majeure, c’est la vitesse. En Chine, les échanges entre maillons de la chaîne de valeur sont constants, itératifs, très agiles. En Europe, la planification est plus forte, ce qui apporte de la solidité mais peut ralentir le rythme. Pour gagner, il faut importer une part de cette agilité.
“L’objectif n’est pas de copier la Chine, mais de marier intelligemment les deux modèles.”
FG : L’Europe doit rester fidèle à ses points forts (la planification de grands projets, la rigueur) tout en intégrant la souplesse et la flexibilité asiatiques. L’objectif n’est pas de copier la Chine, mais de marier intelligemment les deux modèles.
Quels modèles de collaboration vous semblent les plus efficaces pour réussir en Europe ?
FG : L’histoire récente offre des leçons précieuses. La Chine a réussi à bâtir son industrie automobile en combinant ouverture et protection ciblée, au travers de partenariats équilibrés. L’Europe peut adopter une approche similaire : ouvrir son marché, mais dans un cadre clair, structuré, où chacun comprend ses intérêts. C’est ainsi que l’on réduit les risques, que l’on accélère le développement et que l’on crée de véritables réussites économiques.
Est-il possible d’innover ensemble, Chinois et Européens, dans une chaîne de valeur très chinoise ?
WA : Oui, à condition d’accepter que les rapports se sont largement inversés. Pendant vingt ans, les entreprises occidentales ont transféré leur technologie vers la Chine dans de nombreux domaines. Aujourd’hui, pour les batteries, c’est l’inverse. L’innovation se fait principalement en Asie et l’Europe doit savoir accueillir ce transfert. Pour cela, il faut créer des environnements de collaboration ouverts, structurés et équilibrés.
Si vous deviez donner chacun une recommandation pour réussir le développement de la chaîne de valeur en Europe ?
FG : La priorité absolue : la stabilité. Construire une industrie prend vingt ans. Si tous les deux ans on change de direction, on n’y arrivera jamais.
WA : Ma recommandation : la collaboration technologique et industrielle. L’Europe ne réussira que si elle coopère étroitement avec l’Asie, dans un cadre clair et mutuellement bénéfique.
La domination de la Chine sur la chaîne de valeur de la batterie
La Chine exerce une large domination sur l’ensemble de la chaîne de valeur des batteries, depuis le raffinage des matières premières jusqu’à la fabrication des composants clés et même le recyclage. Dans le segment du raffinage, la Chine détient plus de 60 à 80 % des parts pour le lithium, le nickel, le cobalt et le manganèse, consolidant son rôle central après l’extraction.
Cette suprématie se prolonge dans la production de matériaux actifs de cathode (CAM) pour les batteries LFP – plus de 90 % – et dans une moindre mesure NMC avec environ 60 %. Les composants intermédiaires sont encore plus concentrés : en 2024, les fabricants chinois représentaient 83 % du marché des électrolytes, 84 % pour les séparateurs et jusqu’à 94 % pour les anodes, laissant aux acteurs coréens et japonais des parts marginales (souvent inférieures à 10 %).
Cette domination se poursuit logiquement sur la production de cellules, avec près de 80 % de la production en gigawattheures en Chine, jusqu’au recyclage, avec plus de 80 % des capacités sur place, pour le prétraitement ainsi que pour les étapes de récupération matière. Cette concentration stratégique confère à la Chine un contrôle quasi total sur les segments critiques de la chaîne, posant des problèmes majeurs de dépendance pour les autres régions.





