La baie des requins à Ua Pou.

Découverte des îles Marquises : la Terre des Hommes, « Te Henua Enata » 2/2

Dossier : Expressions | Magazine N°814 Avril 2026
Par Michel BOUVET (X78)

Michel Bouvet poursuit sa découverte des îles Marquises en s’arrêtant sur les étapes du voyage. 

Cette seconde partie de témoignage sur les Marquises relate le voyage, la « croisière » avec l’Aranui 5 : douze jours au départ de Papeete, point d’entrée du territoire de la Polynésie française. À bord, on ne s’ennuie pas : briefing sur la journée du lendemain, cours de ukulélé, cours de danse… Et surtout conférences remarquables sur la Polynésie, les Marquises et leur culture, la navigation des Polynésiens… Un conférencier de poids : Pascal Erhel-Hatuuku, dont le vrai patronyme marquisien est Teikimiaakautoua­metahiaehutepootuheeoa Hatuuku (sic !), originaire de la vallée d’Hakahetau à Ua Pou, ancien cyrard et donc officier de l’armée française, revenu au pays, ancien conseiller technique auprès du gouvernement polynésien et désormais président de Motu Haka (voir le renouveau de la culture marquisienne en partie I).

Par ailleurs, cabine et repas au top. Et n’avoir le wi-fi que deux heures par jour permet de décrocher un peu, si besoin était !

Trajet marquisien de l’Aranui 5.
Trajet marquisien de l’Aranui 5.

Arrivée aux Tuamotu

Départ de Papeete. Arrivée le lendemain matin à Fakarava dans les Tuamotu (île corallienne). Un peu de PMT (palme-masque-tuba) au milieu des poissons tropicaux, des requins à pointe noire et des mahi-mahi (dorade coryphène). Puis deux nuits et une journée en mer et, grand moment, arrivée au petit matin à Nuku Hiva. Au soleil levant. Magique.

Dès 5 h 30, les équipes fret (remarquables de profes­sionnalisme et de gentillesse, comme les équipes hôtellerie et navigation) de l’Aranui 5 sont à l’œuvre pour débarquer les marchandises attendues avec impatience par les locaux, qu’ils soient « privés » ou « profes­sionnels » (restaurateurs, maçons, pharmaciens…). Et ce sera pareil lors de chaque « escale » dans une île. À signaler aussi : en mer, la passerelle est toujours ouverte.

Les manœuvres de déchargement/chargement seront « simplement » rendues plus compliquées lorsque l’Aranui 5 sera au mouillage et non à quai, ce qui nécessite des barges de débarquement.

L’Aranui 5 au mouillage. © Michel Bouvet

Aranui 5 : un concept gagnant-gagnant
L’Aranui 5, en service depuis 2015, est un navire mixte de fret et de passagers de 125 m de long et 3 200 t à vide, qui ravitaille les petites communautés polynésiennes des îles Marquises, si éloignées de la civilisation. 103 cabines pour 230 passagers et 3 000 t de capacité de fret. Aux différentes escales, le navire décharge les marchandises destinées aux Marquisiens (ciment, voitures neuves, médicaments, nourriture…) et charge ses cargaisons de coprah, de citrons, de poissons destinés à Papeete, ainsi que les véhicules à réparer, pendant que les passagers parcourent les stands des artisans/artistes et visitent les îles, à pied, en 4×4, en bateau, voire à cheval ou en plongée bouteille ! Depuis que l’Aranui 1 a ajouté quelques cabines passagers à son « cargo » en 1980, c’est un concept gagnant-gagnant, pour les passagers, touristes pour la plupart, qui découvrent « facilement » mais rapidement ces îles isolées, pour les Marquisiens qui ont ainsi un « cordon logistique », bénéficient d’emplois réservés à bord et diffusent leur culture et leurs productions artisanales et artistiques auprès des passagers. L’Aranui 5 est qualifié par les Marquisiens de poumon économique des Marquises. C’est la ligne de vie des îles. Pour l’anecdote, l’Aranui 5 a servi de village olympique pour les épreuves de surf de Paris 2024 à Teahupo’o. En 2027, un nouveau chapitre va s’ouvrir avec l’arrivée d’Aranoa, qui portera l’esprit d’Aranui vers les îles Australes.

Les Marquises : Nuku Hiva

Nuku Hiva (3 120 habitants) est la plus grande île de l’archipel. Première découverte des paysages marquisiens. Sublimes : pics vertigineux, pentes volcaniques qui finissent par se fondre dans le bleu de l’océan au sein de baies profondes. Taiohae est le chef-lieu des Marquises, siège des administrations et de la cathédrale, dotée de magnifiques sculptures en bois. On notera le mei, fruit de l’arbre à pain, porté par l’Enfant Jésus !

Cathédrale de Nuku Hiva.
Cathédrale de Nuku Hiva.
L’Enfant Jésus porte 
le mei, le fruit de l’arbre 
à pain.
L’Enfant Jésus porte le mei, le fruit de l’arbre à pain.

La vallée de Taipivai (cf. Taipi d’H. Melville) s’ouvre sur la baie du Commandeur aux profondes échancrures. Sur la côte nord, le petit village d’Hatiheu est adossé à une paroi rocheuse qui paraît infranchissable.

Baie du Commandeur 
au bout de la vallée 
de Taipivai à Nuku Hiva.
Baie du Commandeur au bout de la vallée de Taipivai à Nuku Hiva.
La paroi à Hatiheu.
La paroi à Hatiheu.

Ce village intègre aussi trois sites archéologiques dont celui de Kamuihei, avec ses gros blocs basaltiques couverts de mousse (et de pétroglyphes) et son énorme banian, connecté au monde des esprits, au monde des anciens. C’est là où nous avons eu un choc culturel en assistant à des danses, notamment la danse du cochon, plus proche du haka des All Blacks que des langoureuses danses tahitiennes.

Notons que c’est un couple d’ethnologues-archéologues français, Pierre et Marie-Noëlle Ottino-Garanger, Pierre de l’IRD, Marie-Noëlle du MNHN, qui ont restauré ce site.

Ua Pou et la culture marquisienne

Ua Pou (2 296 habitants) est remarquable par ses colonnes basaltiques monumentales et ses six vallées, et donc ses six villages principaux. Le plus grand est Hakahau, doté d’un collège. Hakahetau est relié à Hakahau par une spectaculaire route de corniche qui dessert aussi l’altiport de l’île, dont la piste est longue de 800 m, la mer à un bout, les montagnes à l’autre. C’est sur cette route que notre chauffeur de 4×4 nous a gratifiés, en conduisant, d’un cours de chant et d’un cours de haka.

Ua Pou est aussi le centre du renouveau de la culture marquisienne, après que celle-ci a failli disparaître au milieu du XIXe siècle. Et ce sont deux évêques (très différents !) qui ont été à l’origine de la disparition programmée et du renouveau de la culture marquisienne, voir la partie I. La plupart des tatoueurs marquisiens installés en métropole viennent d’Ua Pou, notamment de Hakamaii. À titre anecdotique, je suis allé saluer les parents de « mon » tatoueur marquisien, désormais installé à Biarritz. Ce fut un fort moment d’émotion. Autre grand moment à Ua Pou, une démonstration de danse, là encore plus proche du haka néo-zélandais, issu d’ailleurs des danses marquisiennes, les Maoris étant des descendants des Marquisiens.

Hiva Oa et ses artistes

Hiva Oa (2 438 habitants) est le « jardin des îles Marquises » grâce à ses terres fertiles et luxuriantes. Ici aussi, les paysages mélangent des crêtes pointues reprenant la forme des anciens volcans, des pics et des vallées éparpillées où l’on retrouve des sites archéologiques, malheureusement non visités lors de notre voyage. Les calderas des anciens volcans sont ici bien visibles !

Avec ses plages de sable noir et ses puissantes falaises qui plongent dans l’océan Pacifique, Atuona, le village principal de l’île, est célèbre car c’est ici que deux artistes connus ont choisi de vivre et de finir leur vie : Paul Gauguin et Jacques Brel. Le cimetière et l’espace Brel/Gauguin sont des incontournables de la visite, avec une reproduction de la « maison du jouir » de Gauguin. Jacques Brel appréciait particulièrement le fait d’y être un anonyme. Lors d’un mariage où il était invité, certains, ayant appris que finalement c’était un chanteur célèbre, lui ont demandé de chanter une chanson. Il a fini par accepter. Il chante « Les Vieux ». À la fin, seuls les Blancs applaudissent. Pour les Marquisiens, la musique, les chants, c’est pour danser et faire la bringue ! Cela étant, il assurait les urgences médicales avec Jojo, son avion.

Les tombes de Jacques Brel
et Paul Gauguin à Atuona – Hiva Oa.
Reproduction de la « maison du jouir » de Paul Gauguin – Hiva Oa.
Reproduction de la « maison du jouir » de Paul Gauguin – Hiva Oa.

Tahuata

Tahuata (671 habitants) est petite, isolée (ni aérodrome, ni port) mais n’est séparée d’Hiva Oa que par le canal du Bordelais de 3 km seulement de large. C’est probablement l’île la plus poétique, calme et authentique des Marquises.

Tahuata est la première île de l’archipel à avoir été foulée par un Occidental, le 27 juillet 1595. C’est aussi sur Tahuata que, le 1er mai 1842, l’amiral Dupetit-Thouars fit signer au roi Iotete, inquiet des visées américaines sur son île (toute ressemblance avec une situation actuelle n’étant pas forcément fortuite…) une déclaration dans laquelle il reconnaissait la souveraineté de la France sur tout le groupe sud-est des Marquises.

Tahuata.
Tahuata.

Fatu Hiva, l’île isolée des Marquises

Petite et isolée (ni aérodrome, ni port), Fatu Hiva (633 habitants) est difficile d’accès. Mais elle présente des paysages à pic et une végétation luxuriante. Fatu Hiva est le centre de la tradition des tapas faits à partir de l’écorce des arbres : une écorce d’arbre est « frappée » longuement pour obtenir une étoffe à la texture délicate et raffinée, pouvant ensuite être le support de dessins.

Aller de Omoa à Hanavave, les deux seuls villages de l’île, est aussi exceptionnel par la mer que par la terre.

Les vues au soleil couchant sont magiques ! Hanavave abrite la superbe baie des V(i)erges, l’une des plus belles baies au monde, renommée ainsi par les missionnaires au XIXe siècle.

	Fabrication du tapa – Fatu Hiva.
Fabrication du tapa – Fatu Hiva.

Ua Huka, l’île aux chevaux

Ua Huka (678 habitants) est plus basse que les autres îles. Elle retient moins les nuages. Elle est très différente des autres avec son sol sec, ses paysages arides et ventés, ses chèvres et ses chevaux sauvages qui galopent sur cette terre de couleur désertique (y compris sur la piste de l’aéroport). Grâce à un maire « visionnaire », Léon Lichtlé, Ua Huka est dotée d’un arboretum et de plusieurs musées, le plus important présentant des objets historiques ou recréés de la culture marquisienne.

Le retour

Le départ des Marquises fut un moment rempli d’émotion. Nous jetâmes des fleurs à la mer… avant un jour et demi de navigation. Escale à Rangiroa, autre atoll des Tuamotu, puis une superbe journée à Bora-Bora avec la cuisine du bord descendue sur un petit atoll, rien que pour nous. Pas marquisien mais magique quand même. Et pour les plongeurs, dont je faisais partie, deux plongées en bouteille extraordinaires. Si nager ou plonger avec des requins à pointe noire est « courant » en zone tropicale, plonger avec des raies manta restera l’un de mes grands souvenirs de vie.

Et après…

Au-delà du dynamisme spécifique à ces terres isolées, illustré de façon humoristique par les innovations ci-dessous et des considérations personnelles sur le futur de ces îles, leur culture et leurs habitants, je retiendrai l’impression d’avoir fait un voyage exceptionnel (pour lequel les places sont chères, dans tous les sens du terme !) permettant de découvrir des paysages fabuleux, des personnes extrêmement attachantes et des éléments d’une culture forte, en en ayant une partie littéralement dans la peau ! 


Les Marquises : un concentré d’innovation

Innovation commerciale : Aranui, mixte fret-passagers.

Innovation religieuse : Mgr le Créac’h a traduit la Bible en marquisien, ce qui fait que les offices, initialement en latin, non compréhensibles par les fidèles marquisiens, se sont ensuite déroulés en marquisien.

Innovation toponymique : la baie devant Hanavave à Fatu Hiva avait été baptisée la baie des Verges par les premiers explorateurs, eu égard au profil géométrique de ses pics de basalte, nom jugé non religieusement correct par les premiers missionnaires qui l’ont rebaptisée la baie des Vierges.

Innovation muséographique : le maire de Ua Huka, constatant le manque de pièces originelles pour peupler le musée qu’il avait en tête, a eu l’idée de faire faire par des artisans locaux des copies des artefacts marquisiens présents dans les musées autour de la planète, avec deux avantages : la formation de ces artisans, la création d’un superbe musée.

Innovation sociétale : notre chauffeur de 4×4 à Ua Pou nous a textuellement dit : « Vous avez passé beaucoup de temps en transport et dépensé beaucoup d’argent pour venir me voir, moi, dans ma petite île ; le mieux que je puisse faire, c’est de bien vous recevoir. » 

Innovation « routière » : ce même chauffeur, par ailleurs graveur sur pierre, professeur de chant, professeur de danse et probablement producteur de coprah, nous a délivré un cours de haka, avec les gestes, en conduisant sur une route de corniche !

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