Baie des Vierges

Découverte des îles Marquises : la Terre des Hommes, « Te Henua Enata » 1/2

Dossier : Expressions | Magazine N°813 Mars 2026
Par Michel BOUVET (X78)

Michel Bouvet (X78) nous fait découvrir les îles Marquises, leur géographie, leur histoire, leur culture, leur avenir. 

Les Marquises. Archipel mythique. Archipel magique. Qui n’a pas rêvé de suivre les traces de Melville, Gauguin ou Brel ? En novembre 2025, nous avons accompli ce rêve : visiter les Marquises. L’Aranui 5, navire mixte fret-passagers, s’est imposé comme une évidence pour découvrir au mieux les six îles habitées de cet archipel du bout du monde, leurs habitants et leur culture. Les Marquises. Henua Enata. La « Terre des hommes », Enata désignant à la fois l’humain, son héritage, sa culture. Car l’art est partie intégrante de la vie marquisienne : danse, chant, sculpture, peinture sur tapa, ornements corporels, bijoux et, évidemment, tatouages. Les Marquisiens ont la joie de vivre chevillée au corps, danses, chants, musiques, bringues & co ! Nous avons pu nous en apercevoir. Le présent témoignage est organisé en deux parties. Une première partie présentant le contexte géographique, historique et culturel des îles Marquises. Une seconde partie retraçant notre voyage.

L’Aranui 5 au mouillage à Ua Huka. © M. Bouvet
L’Aranui 5 au mouillage à Ua Huka. © M. Bouvet

La Polynésie

La Polynésie regroupe les îles dans le triangle Hawaï, île de Pâques, Nouvelle-Zélande. La Polynésie française est constituée de cinq archipels regroupant 118 îles dont 76 habitées : l’archipel de la Société (avec les îles du Vent et les îles Sous-le-Vent), l’archipel des Tuamotu, l’archipel des Gambier, les Îles australes et l’archipel des Marquises. L’ensemble recouvre une surface équivalente à celle de l’Europe.

Carte de la Polynésie Française. © : L’océan Marquisien
Carte de la Polynésie Française. © : L’océan Marquisien

Peuplement

Le peuplement de la Polynésie est récent. Et il a débuté par la Polynésie française ! La Polynésie a commencé à être peuplée à partir de 900 avant notre ère par des populations parties initialement (vers -1 300 av. JC) d’Asie du Sud-Est (Taiwan). Par la mer, elles ont progressivement colonisé la Micronésie, puis la Mélanésie, puis l’ensemble Samoa-Tonga (entre -500 et 500), puis ce qui est maintenant la Polynésie française, en commençant par les Marquises. Les premiers Polynésiens ont ensuite, vers 1200, « essaimé » vers l’île de Pâques (Rapa Nui), Hawaï et la Nouvelle-Zélande.

Peuplement de la Polynésie (© : L’océan Marquisien)
Peuplement de la Polynésie. © : L’océan Marquisien

Les Marquises

Situées à 1 500 km au nord-est de Tahiti, les Marquises se méritent. C’est probablement l’archipel le plus éloigné de tout continent : Mexique (Baja California) à 6 000 km, Pérou à 6 500 km, Australie à 7 000 km. Les six îles habitées des Marquises sont toutes des îles hautes, volcaniques, en climat tropical humide… mais elles sont toutes différentes les unes des autres. Pas de lagon, mais des blocs de lave surgis au milieu du Pacifique, striés de profondes vallées verdoyantes. Passer d’une vallée à l’autre n’était, voire n’est encore possible que par la mer. Aux Marquises, tout est plus grand, plus brut. Beauté sauvage et hostile, mais aussi douceur et sérénité.

Les îles Marquises. © : L’océan Marquisien
Les îles Marquises. © : L’océan Marquisien

La culture aux Marquises

Les grands véhicules de la culture marquisienne sont la langue, donc le chant, la danse, le tatouage, la sculpture. Les îles Marquises sont réputées pour leur expertise en sculpture sur os d’animaux, sur bois et sur pierre, notamment la fameuse pierre fleurie de Ua Pou. Est souvent représenté Tiki. Tiki est considéré comme le premier homme, étant à l’origine de l’humanité. Le tiki représente le lien entre l’homme et la nature, entre le ciel et la terre, et symbolise la création et la vie elle-même.

Tiki – Tahuata/Nuku Hiva. © M. Bouvet
Tiki – Tahuata/Nuku Hiva. © M. Bouvet
Tiki – Tahuata/Nuku Hiva. © M. Bouvet
Tiki – Tahuata/Nuku Hiva. © M. Bouvet
Danseur tatoué – Ua Pou. © M. Bouvet
Danseur tatoué – Ua Pou. © M. Bouvet

À l’origine, le terme utilisé pour « se tatouer » était « Patu Tiki », qui signifie « graver Tiki ». Patutiki était une pratique très importante pour les Marquisiens, qui le considéraient comme un symbole de force, de virilité et de beauté. Certains tatouages peuvent également avoir des fonctions protectrices, comme la protection contre les mauvais esprits en mer. Les tatoueurs (tuhuna) étaient des artistes très respectés dans la société marquisienne, et leur art était considéré comme un don divin. Ces tatoueurs étaient les intermédiaires entre le monde des humains et celui des dieux.

La danse

La danse a toujours été un élément important de la culture marquisienne, utilisée pour célébrer les événements importants de la vie tels que les naissances, les mariages et les funérailles. Parmi celles que nous avons vues : le Haka Manu, danse de l’oiseau, est une danse traditionnelle qui imite la chasse aux oiseaux. Le Maha’u, la danse du cochon, réalisée en l’honneur du cochon, un animal important pour les Marquisiens en tant que source de nourriture et d’offrandes sacrées.

Le Haka Toua, caractérisé par des mouvements de corps vigoureux et énergiques, des cris puissants et des expressions faciales intenses, était autrefois utilisé pour se préparer à la bataille et pour intimider les ennemis.

Démonstration de la danse de l’oiseau – Ua Huka. © M. Bouvet
Démonstration de la danse de l’oiseau – Ua Huka. © M. Bouvet
Démonstration du Haka Toua – Ua Pou/Nuku Hiva. © M. Bouvet
Démonstration du Haka Toua – Ua Pou/Nuku Hiva. © M. Bouvet
Démonstration du Haka Toua – Ua Pou/Nuku Hiva. © M. Bouvet

Haakakai o te enua enata : la légende de la création des Marquises
Un jour, Oatea, un dieu qui vivait au milieu de l’océan, invoqua les esprits pour offrir sa femme, Atanua, une maison qui pût les accueillir : « Racines longues, racines courtes, racines du jour et de la nuit, aidez-moi à construire ma maison d’ici que l’aube se lève. » La nuit s’apprêtant à descendre, Oatea se dressa et invoqua ses forces : « Racines longues, racines courtes, racines énormes, racines minuscules, dressez la maison ! » L’invocation terminée, il choisit l’emplacement de la maison. Puis, ayant dressé deux piliers, il dit alors : « C’est Ua Pou ! », deux piliers. Puis, Oatea ayant pris la poutre faitière, il la posa sur les deux piliers attachés avec la corde en fibre de coco. Il dit alors : « C’est Hiva Oa ! », poutre faitière. Ensuite il fixa les potelets de façade, la traverse de l’auvent, les poteaux de soutien et la poutre inférieure. Oatea fixa ensuite les chevrons à l’avant, à partir de la poutre faitière jusqu’à la longue traverse, puis à l’arrière jusqu’à la dalle de pierres. Il dit alors : « C’est Nuku Hiva ! », assemblage de la toiture en palmes. « Avec quoi couvrir la maison ? Avec des palmes de cocotiers. » La couverture fut réalisée selon la technique des neuf parts. Il dit alors : « C’est Fatu Iva ! », neuf tresses. Oatea creusa un trou pour parfaire son travail, bien que l’aube fût très proche. La voix de Atanua a crié : « L’image lumineuse scintille. » Il dit alors : « C’est Tahuata ! », l’aurore. Oatea travaillait toujours, il ne s’arrêta pas jusqu’à ce qu’il eût fini le trou. Le trou terminé, Oatea dit : « Je ramasserai les débris et les mettrai dans le trou. » Il dit alors : « C’est Ua Huka ! », deux trous. Image hautement symbolique qui relie l’océan au commencement de l’histoire de ce monde. C’est ainsi qu’en une nuit fut créé : Te Henua Enata, la terre des hommes !

La danse du cochon à Kamuihei.

La découverte par les Occidentaux

Lorsque les premiers explorateurs occidentaux découvrent les Marquises, les Marquisiens en sont encore à l’âge de pierre, au Néolithique ! Le 27 juillet 1595, le navigateur espagnol Álvaro de Mendaña de Neira débarque dans le village de Vaitahu sur l’île de Tahuata. En hommage au vice-roi du Pérou, le marquis de Mendoza, qui avait financé l’expédition, il baptise las Islas de Marquesas de Mendoza, les Marquises. Puis plus rien pendant presque deux siècles, jusqu’à l’arrivée de James Cook en 1774.

La fin programmée de la culture marquisienne au XIXe siècle

La seconde vague de visiteurs (explorateurs, militaires, missionnaires, baleiniers, santaliers…) arrive avec des maladies. Les îles Marquises ont subi une dramatique évolution, passant de 80 000 habitants à la fin du xviiisiècle à 2 080 en 1926 et 9 300 actuellement. À cet effondrement démographique s’est ajoutée une attaque contre leur culture. Les missionnaires ont cherché à la supprimer.

Le code Dordillon (évêque auquel le commandant administrateur avait délégué ses pouvoirs sur les Marquises) date du 20 mars 1863 et est fondé sur des interdictions. Le chapitre VII du code regroupe la plupart des interdits culturels : II est défendu de battre le tambour à la manière païenne. (…) Les chants païens et indécents sont défendus. (…) II est défendu de s’oindre d’Eka ou d’huile de coco, de porter des colliers de fruits de pandanus et des habits couverts d’odeur. (…) Le tatouage est défendu. II est défendu d’aller nu, de se baigner nu.

La culture marquisienne a été satanisée (en mettant en avant les sacrifices humains et le cannibalisme), la société marquisienne ayant effectivement été marquée notamment par l’anthropo­phagie (réputation en Occident largement due à l’aventure d’Herman Melville chez les Taïpi), mais aussi par la polyandrie. L’article 18 du code Dordillon est rédigé ainsi : II est expressément défendu à une femme d’avoir plusieurs maris et à un homme d’avoir plusieurs femmes, sous peine d’emprisonnement et de travaux publics.

L’auteur et (probablement) un descendant d’anthropophage – Ua Pou. © M Bouvet
L’auteur et (probablement) un descendant d’anthropophage – Ua Pou. © M Bouvet

Le renouveau de la culture marquisienne

Heureusement, l’un de ses (lointains) successeurs, Mgr Hervé Marie Le Cléac’h, breton de naissance mais évêque des Marquises de 1973 à 1986, a aidé à réintroduire langue et culture marquisienne. En 1978, grâce à l’action de trois instituteurs marquisiens itinérants, le renouveau de la culture marquisienne est enclenché.


“Le renouveau de la culture marquisienne est enclenché.”

Il a déjà fallu s’émanciper de Tahiti, les Marquisiens étant encore vus à la fin du XXe siècle comme des descendants de cannibales. Benjamin Teikitotoua (dit Ben), Toti Teikiehuupoko et Étienne Hokaupoko se sont élevés contre l’imposition du tahitien aux Marquises. Comme le dit, avec humour, Ben dans l’ouvrage que lui a consacré Loïc Josse, il a fallu manger quelques oreilles de Tahitiens pour se faire respecter.

Benjamin Teikitotoua et l’auteur – Ua Pou. © M Bouvet
Benjamin Teikitotoua et l’auteur – Ua Pou. © M Bouvet

Ils se sont ensuite appuyés sur l’évêque du moment, Mgr Le Cléac’h, qualifié par Ben de « Christ descendu vivant du ciel sur terre », son nom marquisien étant Teikimeiteaki a Punatete, le prince qui vient du ciel, pour créer la première association culturelle et environ­nementale des îles Marquises qui vit le jour sous le nom de Motu Haka (« rassemblement ») en 1978. Sa mission est de protéger, valoriser et développer le patrimoine marquisien. Première étape : collecter les savoirs culturels restants.

En parallèle, Mgr Le Cléac’h fait passer les offices du latin en français, puis en marquisien après avoir traduit la Bible en marquisien ! Ils ont ensuite monté le premier Matavaa (« les yeux grands ouverts »), festival des arts marquisiens, en 1987. Ce festival perdure. Leur action a été reprise par des jeunes Marquisiens, tels Teiki Huukena et Heretu Tetahiotupa, les deux mettant l’accent sur le tatouage. Heretu est d’ailleurs le fil directeur d’une mini-série d’Arte sur le tatouage.

L’auteur, Teiki Huukena et Heretu Tetahiotupa. © M Bouvet
L’auteur, Teiki Huukena et Heretu Tetahiotupa. © M Bouvet

Les Marquises demain ?

Pendant longtemps, les Marquises, comme l’ensemble de la Polynésie française, ont été sous perfusion de la « bombe ». Ce temps est révolu. Les activités économiques traditionnelles stagnent (productions agricoles, notamment coprah, mais aussi pamplemousse, citrons…), voire régressent (pêche). Existent toujours les débouchés « publics » : armée, gendarmerie, paramédical. Selon des statistiques des années 2010, la population augmente en dépit d’un solde migratoire nul. L’espoir, c’est le tourisme. La clé, ce sont les jeunes. Le pilier qui soutient les deux, c’est la culture. Les jeunes, c’est compliqué. Les Marquises comptent quatre collèges, répartis sur trois îles, Nuku Hiva, Ua Pou et Hiva Oa, qui regroupent près de 300 élèves. Un lycée agricole privé existe à Taiohae (Nuku Hiva). Les lycées publics ou généralistes sont à Papeete… à 1 500 km ! Le futur des Marquises passe par le retour des jeunes formés, diplômés et attachés à leur culture.

Le tourisme

Le tourisme est rythmé par la croisière. Le fret maritime est crucial. Les Marquises sont isolées et les déplacements et transports sont difficiles. À ce titre, l’Aranui 5 est le poumon des Marquises. Il n’y aura jamais de tourisme de masse aux Marquises : loin de tout, pas de réelles infrastructures (seulement deux hôtels sur l’archipel). C’est un tourisme « exclusif » qui représente 15 % de l’économie de l’archipel (contre 10 % pour l’ensemble de la Polynésie française). Des efforts sont faits : développement de sentiers, du patrimoine, de l’artisanat.

Et, depuis 2024, les Marquises sont désormais inscrites au patrimoine mondial de l’Humanité de l’Unesco, sur le fondement des deux séries de critères, naturels et culturels, ce qui est exceptionnel. Les Marquisiens aiment et développent leur culture. Les événements culturels qu’ils organisent (Matavaa notamment) sont d’abord faits pour eux. Les Marquisiens sont fiers qu’on vienne à eux, mais sont encore plus fiers de leur culture et d’appartenir à cette terre unique. C’est probablement la principale raison d’être optimiste sur le futur des Marquises. 


Pour aller plus loin

Retrouvez l’article en ligne avec plus de photos sur lajauneetlarouge.com

Sites : 

Livres :

  • Melville (Herman), Taïpi, Folio
  • Ottino-Garanger (Pierre), Archéologie chez les Taïpi, Au vent des îles, IRD Éditions, 2006
  • Josse (Loïc), Ben, Tuhuka de Ua Pou, Au vent des îles, 2023
  • L’Océan marquisien, Agence française de la biodiversité, 2017
  • Huukena (Teiki), Hamani haa tuhuka te patutiki, Dictionnaires du tatouage marquisien, tome 1 & 2, Tiki éditions
  • von den Steinen (Karl), Les Marquisiens et leur art. Volume 1 : Le tatouage,
    Les Marquisiens et leur art. Volume 2 : Plastique, Les Marquisiens et leur Art. Volume 3 : Étude sur le développement de l’ornementation primitive des mers du sud d’après des résultats personnels de voyage et les collections des musées, Au vent des Îles

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