Décarbonation et compétitivité : l’équation industrielle française

Alors que l’Europe fixe des objectifs climatiques ambitieux, France Industrie plaide pour que la transition énergétique s’articule avec la compétitivité économique. Bertrand de Singly, directeur général adjoint de l’organisation, met en garde contre une approche trop normative et détaille les chantiers prioritaires.
L’Europe vise la neutralité carbone en 2050, avec une étape intermédiaire en 2040. Quelle est votre analyse ?
L’objectif est légitime, mais la méthode compte. Si on se contente de réduire les émissions européennes sans prendre en compte la compétitivité, on risque de provoquer une baisse de l’activité industrielle et d’augmenter nos importations. Autrement dit, moins de production en Europe, mais pas moins d’émissions dans le monde. Ce serait un contresens. Il faut absolument lier transition écologique et compétitivité économique.
Que pensez-vous des mécanismes de correction, comme l’ajustement carbone aux frontières ?
Sur le papier, ils sont nécessaires. Mais dans les faits, leur mise en œuvre est extrêmement complexe. Nous plaidons pour des dispositifs plus simples, même imparfaits, mais applicables. Sinon, la tentation est grande de signer des accords de libre-échange sans contrôle réel. La priorité doit rester la réciprocité et la protection de nos chaînes de valeur industrielles.
Faut-il bâtir des alliances industrielles européennes par filières ?
Oui, c’est une voie pragmatique. Des coalitions de pays sur l’acier, le nucléaire ou les secteurs énergointensifs permettent d’avancer sans attendre une unanimité introuvable. Cela suppose un volontarisme politique et une Commission européenne convaincue du bien-fondé de cette stratégie. Mais sur le terrain, ces alliances créent de la visibilité et fédèrent des investissements.
L’environnement international, notamment les droits de douane, perturbe-t-il la transition ?
Clairement. Des hausses tarifaires soudaines peuvent remettre en question des plans d’investissement, en particulier pour les exportateurs. Cette instabilité détourne l’attention des dirigeants de la décarbonation, qui passe au second plan derrière l’urgence commerciale. Un cadre international plus prévisible favoriserait des décisions de long terme.
Vous alertez aussi sur le reporting extra-financier. Pourquoi ?
Les exigences de rapportage sont utiles si elles éclairent l’action. Elles deviennent contre-productives lorsqu’elles stigmatisent, comme c’est actuellement le cas de la CSRD, à travers des indicateurs quantitatifs, le lien de toute entreprise avec la chimie ou la défense ; ou lorsqu’elles mobilisent des ressources disproportionnées, au détriment de l’innovation et de l’investissement.
“La simplification des normes et la stabilité du cadre sont essentielles pour libérer les investissements industriels.”
La simplification et l’alignement sur les normes européennes doivent être la règle, en complément d’une attention du quotidien pour éviter des surtranspositions nationales.
Que proposent les « contrats à trois » entre producteurs d’énergie, État et industriels ?
Ce sont des architectures contractuelles qui sécurisent des volumes et des prix d’électricité sur le long terme, avec une intervention publique ciblée – souvent sous forme de garanties – pour partager certains risques que ni l’industriel ni l’énergéticien ne peuvent porter seuls. C’est un levier décisif pour déclencher des investissements de décarbonation.
Quels chantiers concrets avez-vous portés récemment ?
Trois exemples. D’abord, la compétitivité de l’électricité : garantir une énergie décarbonée, fiable et compétitive sur le long terme, avec des contrats adaptés et une visibilité sur les prix. Ensuite, les appels d’offres publics pour financer la décarbonation de procédés lourds, sans lesquels les investissements ne se font pas, car le signal prix du carbone est encore insuffisant. Enfin, l’allègement des charges administratives et des normes : un excès de rapportage et de contraintes bureaucratiques étouffe la productivité et détourne des ressources de la recherche et du développement. Nous plaidons pour une réglementation cohérente et allégée, qui permette de consacrer l’énergie et les moyens aux vrais projets industriels.
Quel rôle l’État doit-il jouer : garant ou subventionneur ?
Autant que possible, un rôle de garant. Certaines transformations – notamment l’électrification de procédés – nécessitent des contrats de long terme avec un partage de risques (prix, volumes, disponibilité). L’intervention publique la plus efficiente consiste souvent en garanties ou mécanismes d’assurance plutôt qu’en subventions pures. Les subventions directes doivent être réservées aux changements de procédés qui ne sont pas rentables au prix du carbone actuel mais qui ont un fort impact climatique.
L’intelligence artificielle et la robotisation peuvent-elles accélérer la transition ?
Oui, par les gains de productivité et de qualité qu’elles procurent : maintenance prédictive, optimisation énergétique en temps réel, automatisation des tâches répétitives, réduction des rebuts. Cela libère des marges pour investir dans la décarbonation. Mais l’IA n’est pas un substitut aux réformes structurelles : il faut une énergie compétitive, des règles stables et des compétences disponibles. L’outil numérique est un accélérateur, pas la solution unique.
Comment cibler les aides publiques vers les projets au meilleur impact carbone ?
En privilégiant des critères simples et mesurables : tonnes de CO₂ évitées par euro mobilisé, maturité technologique, effet d’entraînement dans la filière, ancrage industriel en France et en Europe. Il faut aussi des dispositifs de mesure, rapportage et vérification proportionnés, ainsi que des clauses de réexamen pour réallouer les moyens si un projet ne délivre pas. L’objectif n’est pas de subventionner en continu, mais de déclencher des décisions d’investissement robustes.
Réindustrialiser pour mieux décarboner
Depuis 1990, les émissions françaises de gaz à effet de serre ont chuté de 31 % alors que la population a augmenté de 17 % et le PIB de 64 %. L’industrie explique 71 % de cette baisse, dont 52 % pour la seule industrie manufacturière. Mais la désindustrialisation a aussi joué : selon Rexecode, 9 % de la réduction des émissions territoriales lui est imputable. Ce repli a toutefois entraîné une forte hausse des émissions importées (+32 % entre 1995 et 2022), rendant la réindustrialisation française non seulement un enjeu économique mais aussi climatique. Produire davantage en France, où l’électricité est peu carbonée, apparaît donc comme un levier climatique autant qu’économique.
Décarbonation : six chantiers pour l’Europe
Le MEDEF, l’Afep et France Industrie réaffirment leur plein engagement en faveur de la décarbonation de l’économie européenne, condition essentielle pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Ces organisations exhortent à fixer un agenda compétitif de référence mondiale articulé autour de 6 chantiers : achever le marché unique, garantir un accès compétitif à l’énergie, moderniser la politique de concurrence, réussir le virage numérique, utiliser stratégiquement la commande publique et mobiliser les financements publics et privés. Sans ce socle, préviennent-elles, l’Europe prendrait le risque de voir la transition écologique se traduire par des suppressions massives d’emplois industriels.




