Viscera, le projet développé par Clément avec 15 camarades lors de sa 4A à l’Enjmin.

De Polytechnique au Cnam-Enjmin : une année de spécialisation pour le jeu vidéo

Dossier : L'industrie du jeu vidéo | Magazine N°809 Novembre 2025
Par Adrien RAMANANA RAHARY (X20)
Par Clément TYMINSKI (X21)
Par Mathieu JACQUEMET (X20)
Par Camille HUYNH (X18)
Par Basile de L. (X18)

Angoulême possède la seule école publique dédiée au jeu vidéo, l’Enjmin où quatre polytechniciens ont choisi d’effectuer leur 4A. De leur expérience, ils tirent un parcours singulier : entre innovation technique, apprentissage créatif et vie d’équipe, ils témoignent du potentiel du profil hybride d’ingénieur-artiste dans un secteur en pleine expansion et des perspectives qui s’ouvrent à eux dorénavant. 

Le monde du jeu vidéo, autrefois perçu comme une niche, attire désormais des profils issus de formations d’ingénieurs de renom. Le Cnam-Enjmin, École nationale du jeu et des médias interactifs numériques à Angoulême et seule école publique dédiée à ce secteur en France, est devenue une destination prisée pour les polytechniciens en quête d’une quatrième année à la fois technique et artistique. Nous avons recueilli les témoignages de Clément (X21), Mathieu (X20), Camille (X18) et Basile (X18), tous passés par cette formation au cours d’une année de spécialisation atypique et enrichissante.

Un virage inattendu vers la création et l’application

De Polytechnique aux studios de jeux vidéo : un parcours qui aurait semblé impensable il y a encore quelques années. Pourtant, quelques polytechniciens de la nouvelle génération font désormais le choix original de se tourner vers ce secteur créatif, dans le cadre de leur année de spécialisation ou d’une césure. Depuis 2017, une dizaine d’entre eux ont rejoint le Cnam-Enjmin après avoir découvert le potentiel de ce secteur comme nouveau terrain d’expression de leurs compétences techniques. Pour beaucoup, ce choix répond à une quête de sens et de créativité que ne leur offraient pas les débouchés traditionnels.

Clément nous explique : « À l’X, j’ai suivi des cours du département de mathématiques, de physique et de mécanique, mais je ne me voyais pas continuer à travailler dans la mécanique pour toujours. Comme je suis passionné de jeux vidéo, j’ai choisi cette quatrième année à l’Enjmin pour une réorientation, après avoir découvert l’école grâce au Modal, le module expérimental en deuxième année, “jeu vidéo” proposé par la chaire Science et Jeu vidéo. » Ce sentiment est partagé par Mathieu, qui s’intéressait déjà à l’informatique graphique et à l’IA : « Comme j’ai toujours voulu participer de près ou de loin à la création artistique, il m’a semblé que le jeu vidéo était le croisement parfait entre mes compétences techniques et mes passions. » 

Le coup de foudre

Pour Camille qui a, comme Mathieu, suivi le parcours « image, vision, apprentissage » à l’X, la motivation était de trouver un domaine où son travail serait plus concret et collaboratif. « Je voulais travailler dans un domaine qui m’intéresse, où les éléments sur lesquels je travaille peuvent être visibles voire interactifs, et pas juste du développement logiciel où je ne vois pas d’impact sur le produit final. En plus de ça, je voulais bosser idéalement avec des artistes. » Basile, qui est arrivé à l’X avec une forte appétence pour l’informatique, a lui aussi été conquis par le jeu vidéo.

« Être développeur de jeu vidéo avait l’air cool, mais ça ne dépassait pas ce stade. Le point de bascule a été le contact avec la chaire Science et Jeu vidéo et Raphaël Granier de Cassagnac, le porteur de la chaire, car c’est grâce à leur modal que j’ai eu ma première vraie expérience de développement. » Tous reconnaissent le caractère original de leur choix. Clément le constate : « Je suis le seul de ma promo à être allé à l’Enjmin. Je pense que les gens ne voient pas cette voie comme un choix d’avenir, ils n’arrivent pas à s’y projeter. » Mathieu acquiesce : « C’est dû au fait que l’Enjmin a peu de points communs avec les formations d’ingénieur et n’est pas très connue dans nos milieux, même si elle est très connue dans le milieu du jeu vidéo français. » 

Depuis 2014, l’Enjmin est accueillie au Nil, un espace entièrement rénové de 4 300 m², sur les bords de la Charente à Angoulême. © Magelis / Cnam-Enjmin

Une pédagogie immersive et collaborative

La formation à l’Enjmin se distingue par son approche très pratique et orientée projet. Clément détaille : « La majorité du travail à l’Enjmin consiste à concevoir un jeu entier et à en produire un extrait, qui sert de preuve de concept. Quelques cours et travaux pratiques arrivent de temps en temps, mais la majorité de notre travail est auto-organisé. » Mathieu complète : « En tant qu’X, on arrive directement en deuxième année de master, une année de projets, sans vraiment de cours. On passe d’abord six mois à développer une vertical slice d’un jeu, c’est-à-dire un échantillon complet, en équipe de dix étudiants regroupant toutes les spécialités. » La richesse de cette approche réside dans la collaboration interdisciplinaire.

Basile souligne : « Ce qui est le plus mis en avant de l’Enjmin, ce sont les projets collectifs. C’est hyperprofessionnalisant d’être dans un cadre où tu travailles pour de vrai avec des compétences très différentes de toi. C’est très rare dans le monde des études d’avoir des projets avec des gens qui n’ont pas du tout la même formation. » Camille ajoute que son équipe était composée d’une dizaine de personnes avec des rôles variés comme programmeurs, dont des artistes techniques, des artistes graphiques, des concepteurs sonores, des game designers, des spécialistes de l’expérience utilisateur et des chefs de projet.

Des compétences complémentaires

L’intégration des polytechniciens est fluide. Clément explique : « Mon profil était cohérent avec mes camarades de la filière programmation car, même s’ils étaient plus avancés que moi, j’avais quand même des bases solides d’informatique et ils ont pu m’aider quand j’en avais besoin. En parallèle, j’ai pu leur réexpliquer des concepts mathématiques utiles à la programmation de jeux, qu’ils n’avaient pas forcément bien intégrés. » Mathieu confirme : « Avec nos solides bases en physique, mathématiques, intelligence artificielle ou informatique graphique, on a un bon profil pour s’occuper de tout ce qui est développement de mécaniques physiques, d’effets graphiques complexes et d’IA alliées ou ennemies. » Camille note aussi que son « profil plus scientifique et matheux change aussi la manière dont [elle] approche l’informatique, par opposition à des personnes issues de formation plus programmation ». 

Le portfolio, clé de l’insertion professionnelle

Le stage de fin d’études est une étape décisive. Clément a trouvé le sien via une offre interne : « Un professeur du Cnam cherchait quelqu’un avec une expérience dans le jeu vidéo et en fablab. J’étais le seul profil correspondant et l’offre m’a énormément intéressé, car je ne pensais pas pouvoir exploiter mes deux domaines d’études dans le même travail. » Mathieu, lui, a choisi un studio au statut associatif : « L’idée de mettre la mécanique du jeu au service de l’apprentissage me séduisait et était cohérente avec mes précédents projets. » Camille est retournée dans le studio où elle avait fait son stage précédent.

L’importance du portfolio est un point récurrent. Mathieu regrette : « J’aurais aimé savoir avant le début de la 4A l’importance du portfolio dans le milieu du jeu vidéo. C’est important pour trouver un bon stage et, même ensuite pour intégrer le studio de son choix, de pouvoir montrer un bon échantillon de techniques maîtrisées et de projets réalisés. » Basile a pu développer le sien grâce à son stage au gamelab de la chaire Science et Jeu vidéo, où il a créé un prototype de générateur de rayons procédural, utile à la vulgarisation scientifique en sciences physiques. « Cela m’a permis de construire un portfolio et de faire de la communication autour du jeu de la chaire, Exographer. C’était très pluridisciplinaire, à l’interface entre la programmation de jeux vidéo et la physique des particules. » 

Des carrières épanouissantes dans un milieu passionné

Après l’Enjmin, les parcours sont variés. Clément a fait le choix d’une thèse en interaction humain-machine, un domaine qu’il trouve « extrêmement intéressant ». Mathieu, après une année dans le public pour des raisons administratives, souhaite poursuivre dans le jeu vidéo et « aller un peu plus loin dans la technique », notamment en développement de moteur de jeu, le logiciel qui gère les graphismes, la physique, les sons et toutes les fonctionnalités techniques de base d’un jeu vidéo.

Camille est toujours développeuse dans le studio où elle a fait son stage et ambitionne de faire de plus en plus d’art technique, soit la création d’outils pour les artistes, et de programmation graphique. Basile est aujourd’hui programmeur gameplay chez Ubisoft Ivory Tower à Lyon, un rôle qui le passionne : « C’est le programmeur gameplay qui met en commun les talents et compétences de gens qui ont des métiers différents et qui fait en sorte que tout s’assemble et fonctionne bien.

C’est ce qui fait que l’on travaille sur un jeu et pas sur une application ou un site internet. » Il décrit son métier ainsi : « On me donne une mission d’un jeu, il y a des checkpoints, tu débloques des éléments de jeu, par exemple de nouvelles voitures, tu fais des défis, etc. À partir d’une brique élémentaire interactive, il s’agit d’en faire un jeu fun. » Il ajoute, très satisfait : « Le produit sur lequel je travaille est trop cool. Ce n’est pas une application bancaire. C’est un objet de fierté personnelle, un facteur de motivation au travail hyper-important. » Basile est également conquis par l’ambiance du milieu : « À la pause, on parle de jeux vidéo, ça fabrique un fondement pour des discussions sympas. L’ambiance est très tournée jeu vidéo avec une Nintendo Switch dans le studio où les gens jouent à Just Dance, à des FPS (first-person shooter), etc. » 

Un profil hybride, atout majeur

Les compétences acquises à l’Enjmin sont unanimement saluées. Clément retient : « Cette expérience m’a beaucoup fait évoluer en m’apprenant à travailler en grosse équipe et sur un projet long terme. » Pour Mathieu, la plus-value de la formation est le projet d’équipe : « On peut faire valoir une vraie expérience de travail d’équipe et de solides compétences. » Camille met en avant l’apprentissage du travail « dans une équipe avec toutes les spécialités présentes et bien définies et séparées. C’est une question de communication, de s’adapter aux différents vocabulaires et de comprendre les besoins et les objectifs de chacun. » Elle ajoute que le fonctionnement des studios de jeu vidéo est distinct d’une boîte de développement logiciel classique, l’accent étant mis sur le game design et la collaboration.

Une formation valorisable

La reconnaissance de cette formation est en hausse. Mathieu explique que l’Enjmin est « très reconnue en France dans le milieu. Le double profil ingénieur X-développeur de jeux vidéo inspire la confiance aux studios pour des postes d’entrée. » Camille confirme : « L’Enjmin est plutôt connue dans le secteur du développement de jeux vidéo en France, notamment parce que c’est la seule école publique de jeux vidéo. Les alumni aiment bien recruter d’autres alumni, parce qu’ils travaillent de la même manière. »

Basile observe que le profil d’ingénieur qui se tourne vers le jeu vidéo « se démocratise beaucoup » et que les écoles d’ingénieurs intégrant des cours de jeu vidéo sont « génial[es] car cela élargit beaucoup le champ de vision ». Il conclut : « Ce qui fait la différence, c’est que, si tu as fait une école d’ingé et la prépa, tu as une manière de réfléchir qui ressemble à ce milieu-là. Les gens qui sortent d’école d’ingé pensent tous un peu de la même manière, avec une approche très mathématique, très rigoureuse, qu’on ne retrouve pas forcément chez ceux qui n’ont pas fait ce parcours. » 

Ces témoignages montrent qu’opter pour une 4A ou une césure à l’Enjmin est un choix audacieux mais profondément enrichissant pour les polytechniciens. C’est l’occasion de transposer des compétences scientifiques dans un univers créatif et collaboratif, et de construire un parcours professionnel passionnant et en phase avec les besoins de l’industrie du jeu vidéo. 

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